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Le Dieu de l’émergence

Dr Manhattan, héros de Watchmen, me semble être l’un des « Dieux » les plus intéressants de la littérature SF.

En général, les Dieux de la littérature jouent sur l’un de deux registres diamétralement opposés.
D’un côté, les Dieux hyperboliquement « humains » (sagesse, colère ou amour infinis…), dont on comprend assez bien les traits et les motivations, et avec lesquels on peut facilement s’accorder. De l’autre, des Dieux tellement supérieurs que leur logique est fondamentalement incompréhensible pour nous autres pauvres lecteurs, ou en tous cas apparaît trop froide pour être vraiment intelligente.

Dr Manhattan me semble échapper à ces deux écueils. Il a un aspect très humain : ainsi s’exile-t-il lorsqu’il pense avoir causé du tort à ceux que sa partie humaine aimait. Mais c’est son côté inhumain qui est le plus fascinant. Loin de nous être complètement étrangère, sa logique non-humaine paraît compréhensible et tangible. Voir par exemple ce qu’explique Roger Ebert (via Anniceris) – attention spoiler

He tells Laurie she exists because, « your mother loves a man she has every reason to hate, and of that union, of the thousand million children competing for fertilization, it was you, only you, that emerged. To distill so specific a form from that chaos of improbability, like turning air to gold! » He is intellectually amazed by her uniqueness, and by the workings of genetics. (…) Manhattan is not saying he may save the planet because Laurie is so wonderful. He is saying he may save the planet because of the sheer wonder of the workings of DNA.

Oui, ce qui fascine Dr Manhattan, c’est la combinaison de l’extraordinaire improbabilité de la vie avec sa robustesse, son infinie perpétuation. Si Dr Manhattan vit dans le monde quantique du Schrodinger physicien, c’est en réalité les questions du Schrodinger biologiste qui le fascinent. Là où un Dieu humain sauverait le monde par amour, là où un Dieu inhumain hausserait les épaules et passerait son chemin, Dr Manhattan sauve le monde non par pour l’homme, mais pour cette infinie créativité et complexité que Stuart Kauffman veut ériger au rang de « sacré » dans son dernier livre.

A la fin du film, Dr Manhattan assume son statut divin et annonce son projet de créer la vie. On imagine mal Manhattan créer un être vivant à son image, ou par amour, ou encore jouer à l’intelligent designer pour construire une superbe machine vivante optimisée. Non, ce qui fascine Manhattan, c’est bien l’émergence, c’est la complexité qui se crée toute seule et par elle-même. Au mieux, Dr Manhattan allumera l’étincelle et se retirera sur sa montagne martienne, observant de loin l’évolution théistique, mais se gardant bien d’intervenir pour ne pas perturber la vie en marche. Je pense que Dr Manhattan souhaite en réalité voir se développer cette « grandeur » dont parle Darwin en conclusion de l’Origine des Espèces :

There is grandeur in this view of life, with its several powers, having been originally breathed into a few forms or into one; and that, whilst this planet has gone cycling on according to the fixed law of gravity, from so simple a beginning endless forms most beautiful and most wonderful have been, and are being, evolved.

Physicien fasciné par la biologie, au discours prophétisé par Schrodinger et Darwin, il me plaît bien ce Dieu !

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Tom Roud

Blogger scientifique zombie

3 Comments

  • Si un tel Dieu existait et que la vie ne donnait rien d’amusant, il pourrait donner des coups de pouce çà et là (Mutation pour apparition de l’oeil, de la plume, de l’intelligence, …).

    Un tel Dieu se cacherait tranquillement dans le hasard et permettrait aux hommes d’avoir des débats sans fin sur son existence.

  • Non non, justement, Dr Manhattan ne donnerait pas de coup de pouce, lui qui trouve que les poussières martiennes sont belles en soi. Il ne voudrait pas tricher, il voudrait laisser faire … C’est un Dieu du détachement.

  • […] En somme, tous les arguments que les créationnistes s’en servent pour contrer la théorie de l’évolution se retrouvent dans la réplique du Dr Manhattan à Laurie. Le finalisme est encore vivace et il surgit là on l’attend le moins. J’en avais d’ailleurs parlé dans mon billet: La classification phylogénétique du vivant (3). En fait, même si Dr Manhattan peut voir le déplacement des tachyons (particules imaginaires capables de se déplacer plus vite que la lumière), agir sur la matière au niveau atomique, il fait la même bourde que n’importe d’entre nous. A cette occasion il ferait preuve d’une grande humanité comme le faisait remarquer Tom Roud dans Le Dieu de l’émergence. […]

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