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Lecture : six impossible things before breakfast

Lewis Wolpert s’interroge dans ce livre sur l’origine évolutive de la croyance. Qu’est-ce que « croire » ? Qu’est-ce qui dans l’évolution a pu sélectionner cette faculté de « croire » ?

Selon Wolpert, la croyance si spécifique à l’homme est intimement liée à une faculté spécifique qu’il appelle la « croyance causale » (« causal belief »). Piaget a autrefois montré que les jeunes enfants développent très rapidement cette faculté, qui consiste essentiellement en une compréhension intuitive de la physique : un jeune enfant comprend très vite que le monde est composé d’objet solides qui gardent leur cohésion, que si une balle est mise en mouvement, elle continuera a priori sur sa trajectoire sauf si on l’arrête, que deux objets peuvent interagir uniquement s’ils se touchent. Et oui, nous avons tous en fait une compréhension intuitive de la mécanique galiléenne !

Les animaux ne disposent en revanche pas de ce mécanisme de pensée, sauf rares exceptions. Par exemple Wolpert cite une expérience d’un certain Povinelli. Des chimpanzés devaient utiliser des bâtons pour faire sortir de la nourriture d’un tube. Les bâtons étaient de différentes formes, tailles, textures, et une compréhension basique de la « mécanique » permet de choisir le bon bâton. Les chimpanzés n’arrivent à trouver le bon outil qu’en les essayant tous un à un, au contraire d’enfants qui utilisent leur intuition du monde pour choisir directement le bon bâton. Wolpert cite ainsi plusieurs exemples qui montrent que si les animaux peuvent apprendre par essai/erreur, ils ne disposent pas d’une intuition physique du monde au contraire de jeunes enfants. Wolpert propose que cette intuition du monde est nécessaire et suffisante pour fabriquer des outils complexes : pour concevoir un outil, il faut en effet se projeter dans l’avenir, imaginer en amont comment les différentes pièces vont s’assembler pour former un outil efficace. Des singes peuvent apprendre assez facilement par observation et essais/erreurs à utiliser un caillou pour ouvrir des fruits, mais ils ne peuvent concevoir des outils complexes peu susceptibles d’être conçus « au hasard », ou des outils « secondaires » pour concevoir d’autres outils.

Wolpert propose que tout ce qui fait la spécificité de l’homme repose sur cette matrice de pensée causale. Par exemple, il explique que la conception d’un outil nécessite la maîtrise d’une grammaire : il faut ordonner, agencer les choses pour concevoir des outils. Du coup, il est possible que le développement du langage soit cosubstantiel de cette faculté de concevoir des outils : le langage ne ferait que recycler les structures cérébrales associées. Ainsi les enfants montrent-ils les objets avant de parler, ce qui signifie que la compréhension physique du monde précède la maîtrise de l’oral. Au contraire, le langage en lui-même n’est pas nécessaire pour concevoir des outils : dans une expérience, des chercheurs ont enseigné à deux groupes d’ étudiants à fabriquer des outils préhistoriques. Dans un groupe, l’enseignant donnait des explications orales à ce qu’il faisait. Dans l’autre groupe, l’enseignant se taisait et les étudiants n’apprenaient la « grammaire » de la conception que par imitation. Aucun des deux groupes ne se distinguait particulièrement ensuite lorsqu’il s’agissait de reproduire l’outil.

Venons-en maintenant au sujet spécifique du livre : la croyance. Une fois que l’homme a intuité la causalité, il n’a pu s’empêcher de chercher des causes à tous les mécanismes (p83) :

Humans were now thinking about the causes involved in all sort of activities : hunting, food gathering, social relationships, illness, probably dreams, and even life and death itself. Thus (…) is the origin of what we now call beliefs.

Wolpert propose que l’homme ne peut s’empêcher d’utiliser sa compréhension de la causalité pour chercher des explications, et y croire, d’où la religion, la croyance au paranormal, mais aussi la science ! Les chapîtres qui suivent sont assez impressionnants et s’efforcent de démontrer comment notre fonctionnement cérébral est intimement lié à noscroyances. Quelques effets bien connus sont décrits : une fois que nous croyons quelque chose, nous avons tendance à éluder les éléments qui vont contre cette croyance et à exagérer les éléments qui vont dans ce sens. Plus impressionnant : nous avons une soif spontanée de croyance qui nous pousse à construire des nouvelles interprétations, de nouvelles causalités même si nous ne disposons que d’informations très partielles. Cet effet est si fort qu’il peut mener à la « confabulation » : l’existence d’une croyance irraisonnée (une « delusion »), fermement ancrée contre l’évidence amène à réécrire l’histoire et à créer spontanément de faux souvenirs, de fausses explications, des fables, pour coller aux croyances. Wolpert cite l’exemple d’un confabulateur convaincu d’être un maître des échecs russe. Aux docteurs qui lui faisaient remarquer qu’il ne savait ni jouer aux échecs, ni parler russe, le patient répondait qu’il avait été hypnotisé pour oublier sa langue maternelle ! Ce qui est effrayant est qu’il n’y a pas de ligne très claire séparant les croyances traditionnelles de ces « delusions », même chez des individus parfaitement normaux. Ainsi, 10 à 15% de la population ont eu des hallucinations, et 20% des gens ont des symptômes de delusions … Un résumé de la puissance de notre faculté à croire se trouve en conclusion du livre (p220):

Our belief engine, programmed in our brains by our genes, (…) prefers quick decisions, (…) is bad with numbers, loves representativeness, and sees patterns where often there is only randomness. It is too often influenced by authority and it has a liking for mysticism.

Le développement spécifique de la croyance religieuse est selon Wolpert une conséquence de ce fonctionnement spontané du cerveau. Il propose une explication plus « évolutionniste » de l’existence d’une religion. Croire en un être suprême est gage de cohésion sociale, est bénéfique au groupe car il met en place des solidarités et donne un avantage évolutif à celui-ci. Même à l’échelle individuelle, il est avéré que les gens religieux sont plutôt plus heureux que la moyenne. Wolpert compare également les différentes religions, et soulève quelques lièvres intéressants. Ainsi, il observe l’existence de « convergences » religieuses, de la même façon qu’il existe des convergences évolutives. Il semble ainsi que les sociétés basées primitivement sur l’élevage (comme la société juive primitive) développent des théories religieuses similaires, s’intéressant plus au quotidien qu’à l’au-delà. Malheureusement, ce chapître potentiellement intéressant n’est à mon avis pas assez développé. (Sur un sujet un peu similaire, voire le billet récent de dvanw sur la coévolution gène-culture).

J’ai beaucoup aimé ce livre, très riche et bourré de références, même si je trouve que par moments il y a un effet « catalogue ». Les théories sont intéressantes et interpellent vraiment sur la notion de croyance et de libre-arbitre. Il est fascinant de voir à quel point l’homme est esclave de ses propres croyances, ce qui est assez effrayant en période de campagne électorale !

About the author

Tom Roud

Blogger scientifique zombie

1 Comment

  • Salut Tom,Super ta chronique. J’ai lu ce livre aussi et je l’ai beaucoup aimé. Je pense qu’il peut apporter un éclairage interessant sur soi (enfin, moi, j’ai appris des trucs sur moi même). J’ai une remarque à faire sur ce livre. Lorsque je l’ai lu j’ai été presque déçue que la religion soit réduite à un simple facteur de cohésion du point de vue de l’évolution. C’est certainement vrai, mais j’aurais aimé que Wolpert aille un cran plus loin et dise les choses ainsi: il y a un avantage évolutif à être capable de se poser des questions, de générer mille hypothèses, de chercher à ordonner les actions en cause/conséquence. Cet avantage se traduit dans le fait d’être capable de fabriquer des outils ou d’inventer un langage. Dans ce cadre la religion vient toute seule. Pour être un bon chasseur il faut se poser des questions; si on se pose des questions, on s’en pose sur la vie, la mort, le destin; si on se pose de telles questions et si on a été capable de trouver des réponses pour l’outil qu’on utilise, alors on trouvera naturellement un truc appelé religion pour répondre aux secondes questions posées. En somme ce livre nous donne tous les éléments pour dire que la religion est une conséquence naturelle du fait d’être un être qui maîtrise la causalité. En d’autres termes, il est possible que nous soyons religieux, même si la religion n’avait pas présenté un avantage évolutif en soi. Qu’en dis-tu, Tom Roud, est-ce que je sur interprète?Sinon je voudrais dire aussi que j’ai été frappé comme toi des chiffres très élevés des gens qui ont des délusions, qui croient aux OVNIs… Il faut préciser que sa population d’étude est les Etats Unis. Je serais curieuse de connaitre des chiffres européens sur ces sujets. De là à dire que je soupçonne les Ricains d’avoir été sélectionnés pour être religieux….Enfin je voulais préciser une petite chose sans importance. La délusion c’est le fait de croire à quelque chose sans fondement rationel (par ex, il y a des gens qui croyent que Sarko pourrait être un bon président pour la France, il n’existe pas de preuve de cela ;)). La cofabulation c’est l’invention (involontaire et sans en avoir conscience) d’une histoire fausse pour soutenir une croyance. C’est le principe du téléphone arabe en somme.Je suis la reine de la cofabulation moi même. Par exemple, pour que tout le monde continue de croire que je suis grande blonde et superbe, je raconte à tout le monde que je voyage sans cesse, alors que c’est pas vrai, je passe ma vie entière avec mes chats dans mon jardin.Bisous Tom et prends soin de toi.

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