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Science, « soft power » et Nicolas Hulot

J’ai l’impression que la perception collective de la recherche est un problème en France, source à la fois de malentendus et de problèmes structurels récurrents. Dans le monde anglo-saxon, la Science est incontestablement vue aussi comme un levier économique et un outil de pouvoir. C’est pour cela que des agences « méchantes » comme la DARPA investissent massivement dans le fondamental : la recherche d’aujourd’hui, c’est peut-être les emplois de demain mais surtout la puissance de l’Amérique.

Sans nécessairement aller jusqu’à épouser cette vision quasiment impérialiste de la science, on peut au moins se dire que la Science peut être une source de solutions à beaucoup de problèmes fondamentaux. Mais curieusement, même cela n’a pas l’air de tellement percoler dans le landerneau politique français. Ce qui me fait réagir ici, c’est cette liste des 66 propositions de Nicolas Hulot et Laurent Berger. On y trouve des propositions « concrètes » (sur la taxe carbone), une philosophie politique (le travail émancipateur), tout un tas de considérations par exemple sur l’égalité homme-femme, l’économie reponsable ou le partage des richesses. Mais rien, absolument rien sur la recherche et l’innovation.

Je trouve cela tout à fait frappant. On parle souvent de l’urgence d’agir d’un point de vue écologique, on a lu par exemple récemment que les dix prochaines années seront cruciales pour lutter contre le réchauffement. Mais enfin ce n’est tout de même pas tout ou rien, soit l’on résout le problème dans 10 ans et tout va bien, soit la civilisation s’effondre ou je ne sais quoi. Il est vraisemblable que nous soyons toujours là d’ici 10 ans, et que toute la crise écologique actuelle soit plus forte, quoi qu’il arrive. Certes il faut faire le plus possible pour réduire dès maintenant les émissions de CO2, et je comprends l’idée d’actions fortes sur le court terme. Mais 10 ans d’investissements massifs dans la recherche, dans la chimie verte, dans les nouvelles énergies renouvelables, cela peut faire une grosse différence dans la façon dont on gérera les problèmes écologiques qui auront bien empiré d’ici là.

Et c’est aussi là que des enjeux de soft power peuvent apparaître. A l’échelle du monde, la France doit montrer l’exemple mais quoi qu’il arrive, ses émissions de CO2 ne représenteront pas grand chose comparé à des géants comme la Chine. A contrario, la France a d’ores et déjà des atouts pour développer la recherche sur tous ces sujets, à la fois d’un point de vue fondamental mais aussi appliqué. EDF a vendu des centrales nucléaires à l’étranger, mais peut-être que d’autres entreprises pourront vendre demain des technologies nouvelles et innovantes pour produire de l’énergie verte. Encore faut-il que ces nouvelles technologies existent.

Il me semble qu’il y a une convergence d’intérêts ici, à la fois entre ce qu’il faudrait faire d’un point de vue scientifique, environnemental et technique, et ces enjeux de soft power. Je ne m’explique absolument pas pourquoi ces convergences ne sont pas mises noir sur blanc, soulignées et amplifiées, qu’elles ne soient donc pas mentionnées dans ces 66 propositions. Ou plus exactement, j’ai peur de deviner ce qui se passe ici. La Science « positive » est considérée comme une espèce d’abstraction déconnectée de la réalité. On fait de la Science comme on fait de l’Art, pour se grandir l’âme. On ne pense pas que la Science puisse avoir une véritable influence ou un impact social à court terme sauf quand il s’agit d’en souligner les dangers (depuis les OGM jusqu’aux « algorithmes », rappelons au passage que CRISPR et l’apprentissage profond à l’échelle massive ont moins de 10 ans justement). Tout cela explique peut-être pourquoi l’investissement privé en R&D en France reste très faible, et pourquoi au cours du temps, l’écart entre la France et le reste du monde grandit, grandit, grandit …

Si j’avais eu à rédiger une liste de propositions, j’aurais proposé de mettre la moitié de la taxe carbone/pollueur-payeur pour financer un fond de recherche spécifique, soutenant la recherche sur les énergies décarbonnées, sur la chimie verte, sur la soutenabilité, sur l’impact du réchauffement climatique sur les migrations, la biodiversité, etc…

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Tom Roud

Blogger scientifique zombie

2 Comments

  • C’est effectivement une piste, qui expliquerait comment la recherche est malmenée. Pour autant, est-ce qu’une autre ne serait pas que dire qu’il faut faire de la recherche, que les solutions n’existent pas encore, c’est admettre une incertitude et une absence de pouvoir qui ne passent pas forcément très bien en France ?

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