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Quantification de mon temps de travail (essai)

Written by tom.roud

Une des questions qui revient souvent dans les discussions sur l’enseignement supérieur et la recherche est celle du temps et de la qualité de travail. C’ est même devenu un maronnier dans Nature, sur le mode « éthique de travail« , « équilibre vie de famille/travail », « combien de temps faut-il travailler en post-doc », etc...
Au début du mois de Novembre dernier, Nature a publié le résultat d’un sondage sur les difficultés des chercheurs et le temps de travail. On y apprend par exemple que 1/3 des lecteurs ayant répondu au sondage, malgré tous les problèmes, n’ont jamais songé à quitter la recherche ( une vraie surprise présentée de façon surprenante sur le mode « 2/3 des chercheurs ont songé à quitter la recherche »). Niveau temps de travail, un histogramme qui brasse large est présenté, reproduit ci-dessous

Temps de Travail

où l’on voit que si la majorité des gens pensent travailler entre 50 et 60 heures par semaine, on voit certains chercheurs qui travaillent moins de 40 h, et d’autres plus de 80h.

Pris dans ces débats, je me suis posé la question pour moi-même: combien de temps est-ce que je travaille? Comment est-ce que je travaille ? Est-ce que je passe assez de temps à « faire de la recherche » ? (un mois par an si je ne prends pas de vacances selon ma propre estimation passée à la louche). Vais-je à assez de séminaires ?
Du coup, en bon scientifique, j’ai décidé de tenter de mesurer mon propre temps de travail, et de publier le résultat ici !


Protocole expérimental:

Mon travail peut être divisé en deux grandes catégories: travail devant l’ordinateur, et travail « humain » (réunions, discussions avec les étudiants, séminaires, etc…). Pour suivre mon temps de travail devant l’ordinateur, j’ai installé « RescueTime » qui mesure tout ce qui se passe sur tous mes ordinateurs, et en particulier est capable de distinguer et de catégoriser quel logiciel j’utilise, voire quel site je visite à un temps donné.

Pour le travail humain, la quantification ne peut être automatisée et repose donc sur ma propre évaluation: j’ai estimé après chaque tâche combien de temps elle m’a occupé à l’aide de Toggl. Vous le verrez plus bas, il y a assez peu de « loisir » sur mes ordinateurs (genre jeux ou réseaux sociaux), la raison est que j’utilise mes ordinateurs très majoritairement pour mon travail. Pour le reste, je suis beaucoup sur mon téléphone, que je n’ai pas inclus dans le décompte faute d’outil fiable pour estimer le travail fourni dessus (il y en a, j’écris beaucoup de petits emails sur mon téléphone). Donc je n’inclus en fait ici que le travail que je considère « productif » sur le long terme: actif devant un ordinateur ou une classe (et je ne dors pas en séminaire). J’ai aussi fait attention à ne pas inclure dans le temps « ordinateur » du temps passé à enseigner (projection de slides par exemple): j’enseigne un cours au tableau, et l’autre sur mon iPad donc il y a peu d’overlaps de toutes façons. L’autre overlap possible, c’est Skype qui peut être  compté deux fois: j’ai essayé de faire attention à le compter correctement, mais même si je me suis trompé, au total ça ne représente pas une grosse errreur (de l’ordre de 10 h) et elle se compense potentiellement avec ce que je n’ai pas compté explicitement.

Pour suivre mon travail, j’ai choisi la période de Janvier à Avril de l’année 2016. Plusieurs raisons: c’est la période où j’enseigne 2 cours (en tout, 5 h10 par semaine), ce qui me permet de voir comment j’articule recherche et enseignement. Ce sont 2 cours que j’avais déjà enseigné, donc mon temps de travail inclut peu de préparation, même s’il faut fatalement revisiter le contenu de temps en temps. J’ai inclus dans la catégorie « enseignement » les rencontres avec les étudiants hors classe qui viennent à mon bureau, les discussions informelles après la classe, les surveillances et corrections d’examens (mais je fais peu de correction car j’ai des Teaching Assistants). La période considérée couvre 17 semaines, mais tout cumulé (jours fériés, etc…), j’ai pris en gros une semaine « off » -par exemple les 3 derniers jours d’Avril étaient des vacances-, donc je pense que cela représente 16 semaines normales. Les cours s’arrêtent mi-Avril, donc les 2 dernières semaines d’Avril ne couvrent pas l’enseignement.


Résultats

Toggle et Rescue Time permettent de générer assez facilement des histogrammes de temps de travail, voici donc les résultats totaux bruts mois par mois:

Les « Dahsboard » sont les résultats de Rescue Time (sur l’ordinateur), les Summary Report ceux de Toggl (tâche « humaine »). J’ai aussi une division plus précise des tâches pour Toggl qui me donne les tâches les plus importantes par mois (je regroupe tous les étudiants ensemble):

  • Janvier 2016: total 63h45 dont
  1. Teaching 18h30
  2. Student and post-doc meetings 16h 40
  3. Skype/Meeting with collaborators 7h20
  4. Committees and faculty meeting 5h38
  • Février 2016: total 101h28 dont
  1. Committees and faculty meeting 7h45
  2. Student and post-doc meetings 9h16
  3. Skype/Meeting with collaborators 19h15
  4. Talks 20h
  5. Teaching 27h00
  • Mars 2016 total 89h49 dont
  1. Talks 8h00
  2. Skype/Meeting with collaborators 8h42
  3. Student and post-doc meetings 9h04
  4. Committees and faculty meeting 11h05
  5. Teaching 41h
  • Avril 2016 total 102h43 dont
  1. Teaching 29h33
  2. Student and post-doc meetings 18h44
  3. Skype/Meeting with collaborators 11h10
  4. Visits 9h00
  5. Committees and faculty meeting 8h30
  6. Talks 7h00


Commentaires

Le premier truc à calculer est le temps de travail productif total: en prenant la partie « productive » définie par RescueTime, on arrive à 255 h productives sur l’ordinateur, 356 h productives « humaines », soit environ 610 heures, sur 16 semaines de travail effectif, ce qui fait de l’ordre de 38 h « productives » par semaine.

Je dois avouer que cela m’a un peu surpris dans le bon sens, étant donné qu’ici je parle de « vrai » travail où je suis focalisé sur une tâche. A priori, j’aurais dit que je travaille dans les 40h par semaine à la louche, mais incluant peut-être beaucoup de mou (se déplacer dans les couloirs ou à travers le campus, faire une pause café, etc…). Donc 38h par semaine à travailler « vraiment », sans compter le mou, les emails sur le téléphone, la partie « Neutre » sur l’ordinateur qui n’est pas toujours neutre pour le travai, etc… cela doit bien représenter quelques heures par semaine, donc cela fait des semaines assez pleines/productives. De fait, pendant ces 4 mois, je n’avais pas spécialement l’impression de chômer, donc cela colle à ma perception des choses. J’avais l’impression aussi que je ne pourrais pas travailler beaucoup plus, ce qui me rassure sur mon temps de travail aussi.

Maintenant le détail aussi est intéressant.
– on voit la répartition par jour, en gros je fais 2 à 3 h le matin, pareil l’après-midi, 1 à 2h le soir, et je travaille assez systématiquement 2-3h tous les week-end. Donc les bonnes semaines normales, je fais dans les 43 h, les mauvaises semaines autour de 30h.
– il y a énormément de variabilité mois par mois. Mon plus gros mois était le mois de … Février. C’est un peu surprenant a priori, mais je suis allé une semaine à un workshop assez intense, c’est aussi pour cela que ce mois-ci j’ai assisté à une vingtaine d’heures de « Talks ».

Maintenant l’opposition enseignement-recherche, le noeud du problème …

J’ai 115h au total dans la catégorie « teaching ». C’est quasiment tout mon total d’enseignement de l’année puisque j’enseigne peu en dehors de cette période. Normalement, je passe exactement 5h10 par semaine devant les étudiants pour 13 semaines d’enseignement sur ces 2 cours, soit 67h. Donc j’ai fait 48h d’enseignement « hors classe ». Rappelons que cela n’inclut pas la préparation puisque mes cours étaient essentiellement déjà faits. Mon estimé de la préparation c’est en gros une heure de préparation pour une heure de cours. J’enseigne un nouveau cours tous les 3 ans, donc je prépare en moyenne 11 h de nouveau cours par an. Pour 2 cours, ça veut dire que mon total « enseignement » réel serait donc 137h. Cela colle donc assez bien avec l’idée qu’on passe autant de temps à travailler « hors » classe que dans la classe quand on enseigne.

Ce qui m’a beaucoup surpris est que malgré ce gros total enseignement, mon total « recherche » est encore plus élevé. J’ai passé 35 h en talks, ce qui fait donc en moyenne 2 séminaires par semaine. 46h au total de conversations avec mes collaborateurs, c’est beaucoup plus que je ne le pensais. Si on regarde pour le travail par ordinateur (« Reference and Learning »), je passe en gros 1/4 de mon temps sur ordinateur à faire des choses liées à la recherche, à la louche 70h, et même dans les 25h à faire du code (alors que ce n’est pas du tout une période où j’ai codé « intensément », au contraire). On peut ajouter aussi dans les 60h à faire de l’écriture ou des présentations (« Design and Composition »), et quelques heures de travail « recherche » sur l’iPad ou avec papier crayon (environ 40h). Donc cela fait 270h que je mettrais dans la catégorie « recherche », soit plus de 45% de mon temps de travail de cette période, et deux fois plus que mon enseignement.

D’autres aspects réjouissants:
– plus de 30h de meetings administratifs, soit 2 h par semaine en moyenne. C’était une période assez « calme », surtout en comparaison de la suite depuis. Néanmoins ça ne fait que 5% du temps de travail total, donc c’est plutôt une bonne nouvelle.
– Les emails: 20% de mon temps sur ordinateur, soit dans les 4h par semaine. C’est assez peu en fait, et je ne fais que des emails professionels ou quasi, donc c’est plutôt bien.

Si on fait le total de tout ce qui est dessus, on arrive en gros à 80% de mon temps de travail.

Bref, à ce stade je suis assez content, mais il y a pourtant un gros point noir: les rencontres avec les étudiants/post-doc. Je compte seulement 53 h sur 16 semaines, soit un peu plus de 3 h par semaine, ou 9% de mon temps. Ce n’est pas beaucoup sachant que j’avais 6 personnes à temps plein dans mon groupe à ce moment, donc cela ne fait que 30 minutes par semaine par personne. Mais il y a probablement une petite sous-estimation: par exemple plusieurs étudiants travaillent sur des collaborations donc sont inclus dans le total « rencontre avec collaborateurs », qui est un des gros totaux. Nous faisons aussi au total environ 3 h de rencontres collectives dans le mois. Néanmoins je pense que c’est là où l’enseignement mord le plus: j’ai pas mal préservé la recherche comme expliqué plus haut, mais je pense qu’inconsciemment ou non du coup je rencontre moins les étudiants quand j’enseigne, donc ce total assez bas. Aussi, comme les cours ont lieu dans la journée pour moi comme pour les étudiants, fatalement cela réduit les possibilités d’interaction. En Avril, qui est la période où les cours se terminent, j’ai rencontré beaucoup plus les étudiants, ce qui colle avec cette interprétation d’anti-corrélation entre enseignement et encadrement.

On est maintenant à près de 90%. Le reste c’est des petites choses, genre la catégorie « business » de Rescue Time fait dans les 10% de mon temps d’ordinateur (c’est notamment les logiciels Microsoft, mais aussi evernote que j’utilise pour prendre des notes donc probablement un peu de recherche là-dedans), les rencontres de groupe (à la louche 1 h par semaine), des conférences que je donne ou des visites à des universités (dans les 15h), et des trucs « divers » qui sont du travail mais pas facilement catégorisable…

Conclusion

J’étais assez content des résultats ce comptage. 38h de vrai travail par semaine, avec « le mou », cela fait des bonnes journées, d’autant que je n’ai perdu qu’une semaine de travail sur la période (et par petits bouts, par exemple j’ai été  malade une journée à un moment). Il apparaît assez clairement que j’arrive à faire pas mal de recherche, même en période d’enseignement, plus que je ne le pensais. Au niveau enseignement, je pense que je passe aussi une durée raisonnable hors de la classe pour faire des bons cours. Il y a énormément de variabilité dans le travail, ce qu’on voit par des totaux différents mois par mois. C’est bien, cela rend les choses intéressantes. Le gros point noir pour moi, c’est les rencontres avec les étudiants, pas assez fréquentes. J’ai essayé d’améliorer cela depuis. Si on compare avec le graphique plus haut, je suis à peu près convaincu que pas mal de gens surestiment leur temps de travail, ou ne le comptent pas comme moi. J’ai du mal à croire que je suis dans les 10% des gens qui travaillent le moins…

Je me suis un peu lassé du jeu à partir de Mai, peut-être aussi parce que sans enseignement, mes journées sont encore plus variées et plus difficiles à surveiller, et aussi parce que je voyais bien comment les choses se passaient à ce stade. Mais je pense qu’il faudrait que je le refasse à une période différente pour voir comment les choses varient. Enfin, signalons que ce comptage est probablement très caractéristique de ma propre recherche: pas mal de collaborations, pas mal de théories, etc… Un expérimentateur va avoir une répartition des tâches probablement très différentes, et je pense un temps de travail beaucoup plus important, pour écrire des demandes de financement et faire tourner un laboratoire, ce que je n’avais pas à faire dans cette période

Au final, quand j’ai raconté tout cela à mon épouse, sa réaction a été: « mais pourquoi fais-tu tout ça ? Ça ne sert strictement à rien, ce qui compte c’est ce que tu produis ». Ce qui est un bon point. Donc cette année 2016 a été une « bonne » année, avec 4 papiers publiés, 4 autres actuellement soumis ou près de l’être (ce qui est une bonne moyenne dans mon domaine à ce stade de carrière je pense), des bonnes notes d’enseignement (autour de entre 4 et 5 sur 5 en moyenne, plutôt au-dessus de la moyenne de mon département), un étudiant qui a soutenu sa thèse et a trouvé un boulot dans la foulée, et j’ai recruté pendant l’été. Donc je pense que c’est un bon régime permanent, et que oui, c’est possible à ce stade de carrière de « s’en sortir » sans se tuer à la tâche.

Mais faire ce comptage m’a été utile pour évaluer comment je dois travailler et organiser mes journées: par exemple comme je dis plus haut, je coupe ma journée en deux portions de 3h en gros, grosso modo le fameux 9-5 avec des pauses et du mou, et je dois travailler le soir une fois que les enfants sont couchés et le week-end aussi (c’est aussi pour cela que je ne blogue plus, mes heures de blogue le soir d’autrefois sont devenues des heures de travail). Par contre c’est aussi clair pour moi qu’il ne faudrait pas faire beaucoup moins que ce que j’ai fait dans cette période pour maintenir la « productivité ».

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