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Comment (bien) voter ?

Comme tous les 5 ans, les cycles électoraux américains et français s’emballent, et comme tous les 5 ans un point de vue spécifiquement scientifique apparaît dans la campagne. Par exemple, Science Debate s’est « relancé », pour interpeler les candidats américains sur 20 questions en rapport avec la science et la technologie.

Scientific American de son côté pose [implicitement] une question beaucoup plus profonde: d’un point de vue scientifique, comment être un bon électeur ?. En fait, c’est évidemment une question de philosophie et de science politique sur laquelle travaillent pas mal de gens, notamment Jason Brennan , professeur à Georgetown University, auteur d’un livre intitulé « The Ethics of Voting », que j’ai lu cet été et qui mérite quelques notes à usage personnel pour les futures échéances.

Avant de rapidement passer en revue ce livre, notons que Brennan semble assez engagé, membre d’un courant (que je ne connaissais pas) appelé « bleeding heart libertarianism », littéralement « libertarien au coeur qui saigne ». Ce sont des libertariens qui défendent la justice sociale, voire croiraient même à l’utilité des impôts. On retrouve quelques aspects libertariens dans le livre de Brennan, dans la défense absolue de la liberté et de l’autonomie de l’individu, dans un passage intéressant expliquant en quoi la démocratie n’est pas du tout comparable à un marché (puisqu’ il n’y a pas d’équivalent du mécanisme des prix dans la démocratie), dans un certain élitisme rationnalisé. On retrouve aussi dans certains commentaires ce biais « théoricien optimisateur » propre au mouvement libertarien – Brennan se qualifie par ailleurs d’épistocrate- mais ses critiques de la démocratie ne me semblent pas spécialement orienter sa théorie du vote, ni son raisonnement qui est assez carré.

Brennan prend d’abord beaucoup de soin à réfuter quelques arguments « classiques » sur la nature du vote en général. Il critique en particulier l’idée du vote comme un devoir civique, l’injonction que tout le monde devrait se sentir obligé de voter tout le temps. Deux arguments principaux vont dans ce sens. D’abord le civisme est bien davantage une attitude au quotidien dans la société. Par exemple faire un métier socialement utile a infiniment plus d’impact social que d’aller voter pour X ou Y, dans la mesure où le vote d’une seule personne ne change statistiquement rien. D’autre part, il est bien plus moralement contestable de voter mal, que de ne pas voter du tout. C’est l’un des points centraux du livre: le vote collectif décide in fine de questions sérieuses, liées à la guerre, à la paix, aux libertés, à l’oppression (et nous avons des exemples quotidiens dans l’actualité). Or si nous participons à un vote qui donne un pouvoir significatif à quelqu’un exerçant ses responsabilités de la mauvaise façon, les victimes de ces mauvaises décisions peuvent légitimement nous tenir pour moralement responsable de cette politique [cf une illustration assez frappante liée au Brexit]. Brennan insiste aussi sur le fait qu’il ne s’agit pas seulement d’être juste dans son vote, mais encore il faut qu’un vote soit correctement motivé. On peut être juste par hasard, mais on a alors tout autant de chances d’être injuste.

Sa théorie du bon vote se résume en 3 points (début du chapitre 7):

  • Les citoyens n’ont pas le devoir de voter. Au plus, ils ont le devoir d’être bienveillants et équitables avec autrui, ce qui ne passe pas nécessairement par le vote
  • En général, les « votants » doivent voter pour les positions qui promeuvent le bien commun, plutôt que de défendre leurs intérêts propres au dépend du bien commun
  • Les « votants » ont une obligation épistémique, c’est-à-dire qu’ils doivent être convaincus de façon justifiée que le candidat ou la politique soutenue va déboucher sur le bien commun. Si ce n’est pas le cas, il est préférable de s’abstenir

(je passe un 4ième point sur la notion « d’achats » de vote, qui semble choquante a priori mais est en fait intéressante. Cela amène des questions du genre: est-il moral de payer une bière à quelqu’un pour l’inciter à aller voter ? la réponse est oui tant que c’est compatible avec les 3 points précédents ).

Brennan arrive à ces conclusions par tout un tas de raisonnements détaillés, de discussions d’objections possibles, etc… Par exemple il y a une discussion sur le fait que l’abstention n’est pas un abandon d’autonomie, au contraire, il y a la défense du fait qu’on doit écouter les gens qu’on estime plus « solides » d’un point de vue épistémique que soi. Je donne probablement ici un compte-rendu assez naif du livre mais il y a vraiment du grain à moudre et plein de discussions sur beaucoup d’objections naturelles.

Evidemment l’un des intérêts du livre est de se confronter soi-même aux critères ci-dessus. D’abord Brennan critique sévérement ce qu’il appelle les votes expressifs et symboliques, c’est-à-dire les votes qui communiquent simplement un sentiment personnel. Pour lui, cela révèle de la défense de l’intérêt personnel au détriment du bien commun. Le vote doit avoir forcément une visée plus performative, voire utilitariste . Donc il faut voter absolument en fonction de ce qu’on pense que seront les politiques, pour optimiser le bien commun. Cela inclut un aspect non négligeable: il faut que ses propres croyances sur le bien commun soient elles-mêmes rationnelles et justifiées. Une forme d’obligation morale d’être économiste et socioloque ?

Admettons donc que je sois malgré tout capable de voir le bien commun, de façon justifiée. Brennan discute (trop brièvement à mon goût) la situation française typique, ce qu’il appelle le vote stratégique. L’efficacité d’un vote dépend de ce que vont voter les autres, et parfois donc il faut
voter pour un candidat sub-optimum pour avoir des politiques acceptables au bout du compte. Il y a plusieurs exemples de votes stratégiques. Brennan cite l’exemple de gens qui vont voter aux primaires pour un candidat horrible du parti opposé, afin de faire gagner leur propre parti à l’élection générale. Brennnan donne aussi l’exemple d’une élection avec un candidat « Excellent », un candidat « Okay » et un candidat « Mauvais ». Si au temps t, la plupart des électeurs sont pour « Mauvais », un peu moins sont pour « Okay » et seulement peu d’électeurs sont pour « Excellent », si l’on sait que les (autres) électeurs ne changeront pas d’avis sur « Excellent », les électeurs d’ « Excellent », bien qu’ils aient raison, ont un dilemme à résoudre. Voter pour « Okay » permet la défaite de « Mauvais », mais encourage le compromis pour les futures élections, ce qui est mauvais. D’un autre côté, plus « Mauvais » est … mauvais, plus il est important de voter pour « Okay » afin de préserver le bien commun. Parfois on ne peut pas obtenir mieux qu’une certaine limite, et il est moral voire obligatoire d’empêcher de mauvaises actions, si l’on est sûr que cela ne se fera pas au détriment de politiques excellentes dans le futur…

Le dernier chapitre est assez intéressant car Brennan regarde les données scientifiques existantes sur la motivation du vote, pour voir si les électeurs votent selon les critères ci-dessus. Bon, de façon prévisible, c’est pas joli joli. Les neuroéconomistes s’en donnent à coeur joie. On peut par exemple montrer expérimentalement que plus les gens ont « intérêt » à un vote donné, plus ils vont voter au détriment de l’intérêt général. Il y a aussi des gens qui font des études assez sophistiquées (Lau et Redlawsk) sur des élections artificielles, où l’on arrive à définir une notion de « vote correct » comme « vote qu’un électeur choisirait s’il était pleinement informé ». En masquant ensuite cette même information, on arrive à montrer que dès qu’il y a plus de 4 candidats, un électeur ne vote « correctement » que dans 31% des cas (bonjour les Primaires). Pire, en absence d’information complète, les électeurs ne votent pas « au hasard », mais vont voter systématiquement pour un côté, donc l’élection est forcément biaisée. Plus généralement, il apparaît qu’il n’y a pas de « miracle » de l’aggrégation de la sagesse des foules: comme la plupart des gens ne sont pas correctement informés, au lieu de voter au hasard, ils tombent au contraire systématiquement dans des biais naturels, et donc des politiques mauvaises se trouvent naturellement légitimées. Il y a aussi d’autres études encore plus folkloriques, montrant par exemple que quand le temps est mauvais le jour des élections, cela défavorise assez significativement le candidat sortant …

Pour finir, je constate que ces réflexions sont beaucoup plus répandues et développées chez les Américains que chez les Français il me semble (où l’on reste un peu trop souvent au vote expressif, sur ce que je peux lire sur Twitter en tous cas :P). Par exemple je suis tombé récemment sur ce billet venant plutôt de l’aile US gauche, développant peu ou prou les mêmes arguments que Brennan [je découvre au passage la formule « After Hitler, our turn » qui est une horrible illustration d’un mauvais vote stratégique entre « Good », « Okay » et « Hitler »]. En particulier, on retrouve l’idée que la lutte pour les idées est d’une certaine façon décorrélée du vote, que le vote consiste simplement à choisir le candidat le plus compatible avec le bien commun au temps t, mais que le vrai lieu de la politique est en fait hors élections. Peut-être que les Américains ont un sens du civisme au quotidien plus développé qu’en France, ce qui leur permet d’adopter cette perspective plus facilement.

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tom.roud

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