Non classé Politique de publication Recherche Sciences Université Votons pour la Science

Théorie du signal universitaire

Un billet récent d’O. Ertzscheid a pas mal circulé sur les réseaux sociaux, et a été notamment repris par Rue 89. Ce billet fait le constat de certains problèmes desormais bien connus de la publication scientifique pour préconiser de ne tout simplement plus publier d’articles scientifiques standards, pour privilégier en particulier d’autres moyens de communication (« 2400 articles en un peu plus de 10 ans de blog, ça fait quand même 240 articles par an, 20 articles par mois »).

Un contrepoint a déjà été offert par Alexandre Moatti. Je ne vais pas répondre/rebondir point par point mais il me paraissait important de souligner pourquoi les publications scientifiques par elles-mêmes sont extrêmement importantes, et pour aussi mettre en avant quelques éléments qui sont à mon avis un peu rapidement passés sous silence dans le billet original.

Commençons par un exemple hors université: la publication sur Twitter. Chaque twittos expérimenté suit plein de gens, parfois plusieurs dizaines de milliers de personnes. Sur sa tweetline apparaît un flot constant d’information qu’il faut traiter en temps réel. Or, soyons honnête pour avoir moi-même souvent pêché sur le sujet, beaucoup de ce traitement consiste simplement à filtrer les 50 à 95% d’informations que nous estimons non-pertinentes. Je ne dis pas qu’il faut tout éliminer non plus car il faut aussi être ouvert, mais un problème majeur dans la communication moderne c’est le fameux TMI, « too much information ». Il n’y a matériellement pas le temps de suivre correctement tout ce qui se passe.

Cela veut dire 2 choses:

  • il est important de minimiser le temps passé à prendre connaissance d’une information (afin d’avoir accès à un maximum d’informations pertinentes)
  • il est important de pouvoir/savoir hiérarchiser

On pourrait résumer ces 2 points en une formule: il faut maximiser le rapport « signal sur bruit ».

Ces deux points sont absolument pertitnents aujourd’hui dans la communication universitaire. Pourquoi ne peut-on pas se permettre de tout publier sur un blog ? Parce que que le blog universitaire, quoi qu’on en dise, ça peut-être l’extrême inverse, où il y a peut-être beaucoup de signal, mais où il y a aussi beaucoup de bruit. Quand on publie 20 articles par mois sur 10 ans, il y a nécessairement des idées mal formées, des coups de gueule, des faits non vérifiés ou déformés (par exemple dans le billet en question citer en exemple Randy Schekman qui a fondé son propre journal scientifique c’est un peu paradoxal). Je ne dis évidemment pas qu’un blog n’a pas d’intérêt, bien au contraire: parfois le bruit, le bordel, le foutoir, la pensée en direct, c’est très bien et ça peut faire avancer. Mais il est impossible matériellement de suivre tous les blogs, il est impossible de suivre tous les billets dans un domaine, comme chaque scientifique tentant de suivre les seules publications de son domaine le sait…

La publication scientifique, au contraire, est depuis le début conçue précisément pour maximiser le rapport signal sur bruit. Le format est contraint, limité par le nombre de pages. Il y a un abstract, pour résumer. Le style est plus ou moins contraint aussi. Le but est contraint, faire passer une idée importante en un minimum de mots. Les contraintes, c’est embêtant, on est tous d’accord, et combien de fois ai-je moi-même pesté contre ces contraintes et rêvé de m’en affranchir ? Mais les contraintes, c’est utile et ça peut aussi libérer. Les meilleurs papiers (en termes d’idées) sont souvent les papiers courts, car ce sont ceux où l’on va directement à la substantifique moelle, où l’exposé est bien construit, rodé par le palimpseste de la réécriture collective. Un abstract bien balancé, c’est un mème qui s’impose et une idée qui diffuse grand V. La revue par les pairs est une étape importante, qui permet aussi de tailler dans le gras des passages longuets, des imprécisions ou la mauvaise foi des auteurs. Par exemple, la revue par les pairs permet en général de filtrer les crackpots de tout poil (qui, curieusement, adorent eux aussi publier toutes leurs idées sur des blogs). Les articles courts peuvent servir de porte d’entrée vers des articles plus longs, dans des livres ou des revues plus spécialisées. Si la publication peut sembler obsolète dans le monde numérique, car datant d’un temps révolu dominé par le papier comme ressource rare, force est de constater qu’elle reste adaptée à un monde où le temps est la nouvelle ressource rare. C’est la théorie de Shannon appliquée à la recherche: si le « canal » d’information a changé, il reste limité, et les principes d’optimisation ne dépendent pas de la nature du canal.

Vient donc ensuite le problème de la hiérarchisation, qui est je pense un des vrais problèmes de fond, et la vraie valeur ajoutée des revues. Car oui, on ne peut pas tout lire a priori, et oui, si la majorité des gens lisent et publient dans Nature, Cell ou Science c’est parce qu’ils pensent y trouver les choses vraiment importantes en un minimum de temps. Bon, je laisse chacun juge du niveau des papiers dans NCS ou les meilleures revues d’un domaine, mais mon expérience personnelle c’est que si on suit une dizaine de ces meilleures revues d’un domaine, on arrive quand même à voir en majorité les choses de qualité, ou au pire on arrive à trouver les références des papiers pertinents dans les revues plus obscures. Revues plus obscures qui, soyons honnêtes, ressemblent aussi parfois à des répertoires desorganisés où il y a à boire et à manger. Ceux qui pensent que les pires articles sont dans NCS n’ont à mon avis pas passé assez de temps à relire des articles pour des revues de seconde ou troisième zone …

Soyons honnête, il y a aujourd’hui un certain fantasme d’une science horizontale où les outils numériques et l’intelligence collective vont faire émerger les articles les plus pertinents. Le billet d’Ertzscheid est l’exemple le plus extrême , mais dans la même veine il y a le mouvement dit de « post publication peer review » qui se généralise. On pourra consulter par exemple le « Mission Bay Manifesto » de Michael Eisen, l’un des fondateurs de PLoS qui lui aussi a juré de ne plus publier dans les revues scientifiques mais de poster à la place ses articles sur des serveurs type Peer J Preprints. Le problème que je vois dans l’attitude « trouvez mes idées sur un blog ou un serveur de preprint », c’est que c’est l’exemple typique de fausse démocratisation qui renforce les hiérarchies via effet matthieu. Sans information pertinente, dans le bruit ambiant, on lit d’abord les publis de ceux qu’on connaît, pas les publis des petits jeunes inconnus venant d’endroits improbables. C’est « le problème du privilège » et c’est pour ça qu’il faut se méfier des gens bien au chaud qui vous disent que c’est très bien la science horizontale et que c’est la seule solution pour abattre Elsevier. On me dira enfin qu’on peut peut-être optimiser tout ça via des algos de PageRank, etc… mais je ne vois pas trop comment l’intelligence des foules va éviter de se précipiter sur ce qui est le plus connu ou clinquant. Si je suis bien fan des alertes de Google Scholar, elle ne suffisent pas, elles manquent pas mal de sérendipité en réalité, et mon cerveau a encore la prétention de trouver de l’intérêt hors de ce que me propose Google. Enfin, d’un point de vue communication grand public, quiconque a bataillé avec les climatosceptiques en ligne sait que la majorité des blogs parlant de climat ne sont pas vraiment à recommander, donc qu’il est important de conserver des canaux de communication plus légitimes et spécialisés.

Donc oui, au risque de passer pour un vieux c… traditionnaliste je pense que les articles sont utiles, que les revues sont utiles. L’autre grosse question de ce débat poupée russe, c’est à qui appartiennent ces revues. Légalement, certaines appartiennent à Elsevier, Nature Springer, j’en passe, c’est incontestable. On peut vouloir leur mort ou les exproprier, c’est incontestable. On peut aussi penser qu’elles font un vrai boulot d’archivage, de gestion de l’intendance (vous savez, ce truc qu’aucun chercheur ne veut faire), et pousser nos gouvernants à essayer de desserrer leurs mâchoires de fer en passant des lois ou accords pro-Open Access (en Hollande ou au Royaume Uni ). On peut faire carrière entière en envoyant ses articles à des revues d’associations scientifiques, l’exemple tout chaud étant la publication de l’observation des ondes gravitationnelles dans Physical Review Letters. On peut aussi poster tous ses articles sur des serveurs de preprints accessibles à tous, et gérés par des structures raisonnables. Les économistes sont des génies, ils viennent de nous montrer l’exemple à ne pas suivre, i.e. le serveur de preprint appartenant à une boîte privée qui peut être ensuite revendu à Elsevier. Les physiciens sont comme toujours bien plus malins que les économistes et ont l’arXiv depuis quasiment Newton, aujourd’hui géré par la bibliothèque de Cornell, et aussi financé par des gens très bien comme la fondation Simons. La page d’arXiv répertoriant ses oeuvres, c’est bien mieux qu’un blog perso, et pour avoir changé déjà 3 fois d’hébergeurs rien que pour ce blog, je pense aussi que ce sera plus pérenne sur le long terme.

Bref, publier des articles scientifiques me paraît être la stratégie optimale quelle que soit l’échelle considérée, ce que je qualifierais donc de stratégie fractalement optimale.

Je terminerai par un conseil crétois: jeunes, méfiez vous des conseils des vieux bien confortablement installés; vieux, avant de donner un conseil, demandez vous ce qui serait arrivé si vous l’aviez suivi étant jeune. En particulier, en tant que professeur, je pense que c’est notre devoir de faire en sorte que les jeunes chercheurs aient des compétences scientifiques et le dosssier qui va avec aussi solides que possible, et que cela nous plaise ou non, cela passe par publier des articles scientifiques, dans des revues scientifiques. A la limite, je dirais même qu’on a la sécurité de la permanence et le salaire qui va avec pour ça (car oui, ICYMI,
I am now tenured).

About the author

Tom Roud

Nanoblogger scientifique, associate professor incognito (ou presque). Suivi par @mixlamalice

3 Comments

  • Quelque chose qu’à souligné Alexis Verger sur Twitter:
    la revue par les pairs, c’est bien aussi pour assurer que l’émotion (parfois légitime) ne prend pas le pas sur le fond. C’est déjà vrai en sciences « dures » sur des sujets chauds (par exemple, dans mon micro-domaine, la transition vitreuse des polymères confinés, les gens s’insultaient presque ouvertement au début des années 2000: même si encore aujourd’hui on ne comprend pas grand chose, ça s’est calmé), je pense que c’est encore plus important dans pas mal de domaines de SHS.
    Plus généralement, même si on peut adopter une démarche « scientifique » sur un blog (essayer de rester neutre, de sourcer, de chiffrer, etc), on reste quand même globalement moins pointu et moins « spécialiste » (j’espère) que quand on publie un papier sur son domaine d’études. Et effectivement, il semble aussi légitime de parfois utiliser son blog comme « soupape » pour dire des choses sans trop réfléchir, ou pour jeter des idées en l’air sans forcément les creuser autant que ça ne le devrait…
    Cela dit, c’est vrai que j’ai déjà eu en commentaires sur mes blogs des commentaires du style « vous n’avez pas lu Martin et al » ou « vous auriez plutôt du analyser les données comme ça » voire « vous n’êtes allé que jusqu’en 1975 dans votre analyse alors qu’il est évident que les data entre 1945 et 1975 sont fondamentales ».
    Mais même si on gère un blog comme un outil de peer review ouvert un peu à la pub peer, il y a un problème de juge et partie: si un commentaire ou un utilisateur me soule, j’arrête de publier ses commentaires.
    Je reste également sceptique sur la généralisation d’un système à la pub peer: où plutôt, je pense que c’est possible mais que ça doit passer par l’établissement de règles un peu plus claires…

    Désolé pour ce comm un peu foutoir…

  • Bonjour,

    Cet article est intéressant pour équilibrer le point de vue présenté dans « Pourquoi je ne publierai plus dans des revues scientifiques ». En tant que jeune chercheur (j’ai commencé mon premier post-doc il y a deux mois) je n’ai pas encore un point de vue définitif sur la question, car je réalise qu’elle est très complexe.

    J’ai été très surpris de lire cette phrase : « Sans information pertinente, dans le bruit ambiant, on lit d’abord les publis de ceux qu’on connaît, pas les publis des petits jeunes inconnus venant d’endroits improbables. ». Je pense que c’est un réel problème si la majorité des gens suivent effectivement la littérature scientifique de cette façon. Le même type de problème que celui des reviewers des demandes de financement qui se basent beaucoup (trop) sur les journaux (donc sur des noms) dans lesquels le candidat a publié pour rendre leur évaluation, plus que sur le contenu effectif des articles du candidat.
    C’est peut-être parce que je suis jeune et naïf que je procède différemment, mais pour ma part ce qui guide mes choix de lecture, ce sont uniquement les promesses (parfois non tenues…) que me font le titre et l’abstract, et pas du tout la liste des auteurs. Il m’arrive de chercher par auteur, mais c’est surtout pour retrouver une référence que j’ai déjà lue, ou parce que j’ai assisté à une présentation de la personne et que je veux en savoir plus sur ses travaux. Mais pour suivre l’actualité dans mon domaine je ne cherche jamais par noms, seulement par mots-clés.

Leave a Comment