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A propos de la réforme de l’X

Si vous êtes un geek de l’ESR, vous avez sûrement entendu parler du rapport (Bernard) Attali (rapport complet) pour la réforme de l’Ecole Polytechnique (conclusions résumées ici).

Comme on pouvait s’y attendre, les réactions n’ont pas trop tardé (voir un florilège de liens plus bas). L’X me tient à coeur, j’y ai les meilleurs cours de science de ma vie, et j’avoue qu’avec le recul, le tout ne manquait pas de souffle. Donc je vais expliquer pourquoi je suis personnellement plutôt favorable à l’évolution de l’école préconisée dans ce rapport, et pourquoi je pense que certaines critiques sont selon moi infondées [1].

Sur les maths

D’abord il y pas mal de a critiques qui reposent sur des conceptions de l’école qui me semblent inexactes. Par exemple, une critique que j’ai vue plusieurs fois est l’idée que Polytechnique serait en quelque sorte le berceau des maths françaises. Loin de moi l’idée de suggérer que les polytechniciens sont nuls en maths, mais il me semble que la plupart s’arrêtent en gros aux maths de prépas, avec quelques cours en plus à l’X, et puis c’est tout. Quand on regarde la (longue) liste des médaillés Fields français, force est de constater qu’il n’y a aucun Polytechnicien dans le lot, et que tous sauf un viennent de l’ENS. La force du polytechnicien, c’est qu’ils est POLYtechnicien. L’X a certes formé des mathématiciens, mais ceux qui me viennent en tête sont assez appliqués, comme Mandelbrot, Stéphane Mallat ou Emmanuel Candès. L’X a formé aussi des prix Nobel d’économie comme Allais ou Tirole, des grands informaticiens, comme Gérard Berry, médaille d’or du CNRS. Des physiciens, des biologistes; des pilotes de chasses, des grands patrons, des pianistes. Le tronc commun de l’X donne une formation de base solide pour justement aller au-delà des maths plus traditionnelles. C’est pour cela que l’orientation « naturelle » pour une évolution future de l’X, ce n’est pas les maths en particulier, mais la recherche scientifique en général, en tant que formation et en tant que source de savoir et d’innovation. Ce tournant a été clairement pris et bien pris dans les années 2000, et je pense qu’il faut continuer.

Sur la fusion avec les autres écoles

Ensuite, il y a cette vision française un peu surrannée critiquée dans le rapport par cette formule : « l’élitisme, oui, le micro-élitisme, non ». C’est parfois difficile à entendre dans un pays où l’on est étiqueté jusqu’à sa mort par l’école qu’on a « réussi » à 20 ans, mais force est de constater que dans un pays ouvert sur la mondialisation, la différence fondamentale entre un X, un centralien, et un ingénieur des Ponts ne saute pas aux yeux, d’autant plus quand un X va faire sa dernière année dans une autre école. L’X a déjà tenté de se regrouper avec d’autres écoles sous l’étiquette « Paristech »; je ne sais pas comment cela fonctionnait en France, mais à l’étranger, dans la communauté « expat », Paristech fonctionne plutôt pas mal dans le sens où il est évident que les anciens des diverses écoles ont plus de points communs dus à la formation à la française que de différences. De ce point de vue, il est tout à fait pertinent je pense de regrouper différentes écoles, et tant qu’à faire, sous la « marque » Ecole Polytechnique.

Sur la course au classement de Shanghai

Le point commun de la plupart des critiques est qu’elles sont sur cette ligne un peu franco-française et donc implicitement manquent l’ouverture mondiale préconisée. Curieusement, la mondialisation et les « réformes », c’est beaucoup mieux quand cela ne touche que les autres.

Le classement de Shanghai n’est pas une fin en soi, évidemment; par contre le fait que l’X n’y soit pas bien classée est le symptôme du décalage français dans un paysage mondial où l’éducation supérieure et la recherche deviennent de plus en plus importantes (l’économie de la connaissance, la disruption, tout ça…).

Dans ce paysage mondial, les très bons étudiants sont assez mobiles. Un Undergrad de Berkeley va aller faire sa thèse à Princeton ou Harvard. Un Undergrad de Cambridge ou de l’ETH va aller faire sa thèse à Yale. Ou tout simplement, un très bon Anglais, Suisse, Chinois, ou Allemand va aller faire sa licence au meilleur endroit possible, en arbitrant entre ses moyens, son désir de voyage, le niveau des universités, etc…. Mais quelle que soit l’université choisie, il y fera connaissance avec des pairs de haut niveau, se construira un parcours, un carnet d’adresse, une formation, le tout à une échelle mondiale [2].

Le but affiché de l’X, c’est d’être un point de chute français dans ce paysage mobile mondial, et d’entrer dans une espèce de « World Ivy League ». Si l’on est fasciné par l’entrepreunariat américain, le prestige de Cambridge ou l’efficacité de l’ETH Zurich, il faut peut-être dépoussiérer les traditions françaises et sérieusement songer à changer de braquet. De mon temps, on entendait parfois que l’X était le MIT français. Prenons au sérieux cette bravade, qui passe alors par une multiplication par 4 ou 5 du nombre d’undergrads.

Sur le cycle post-bac

Un dernier point qui a l’air de complètement échapper aux critiques du rapport Attali, c’est la nécessité de l’ouverture d’une filière post-bac. Le rapport n’explique certes pas très bien pourquoi c’est nécessaire ni comment le faire, et les critiques ont l’air de croire que c’est une espèce de lubie curieuse. Tentons une explication, qui rejoint la discussion plus haut sur le caractère international.

D’abord l’X, aujourd’hui, délivre un diplôme équivalent Master en Sciences. Or, il faut savoir une chose: pour les Américains par exemple, le M. Sc., c’est en gros le diplôme qu’on donne par charité à ceux qui n’avaient pas le niveau pour aller au bout de leur doctorat. Donc déjà, en termes de positionnement international, cela part assez mal.

Il y a des grosses exceptions, notamment au Canada qui délivre aussi des Masters. Mais un étudiant ayant un Master canadien, s’il fait un doctorat aux US, repart « à la case départ » avec les nouveaux étudiants tout juste sortis de B. Sc. (licence) . Donc a virtuellement perdu 2 ans. Je veux bien que la France soit un phare exceptionnel de connaissance et de culture, qu’un prépasien français vaut bien 3 docteurs en maths américains, mais ce n’est pas évident à expliquer aux autres pays, et les étudiants, même sortants de l’X, feront leurs thèse comme tout le monde, en 5 ans. Les gens n’aiment pas forcément perdre du temps comme cela, donc c’est un deuxième frein.

Je terminerai pas un avis personnel: avec le recul, je pense que le prestige et l’utilité concrète des universités se construit d’abord sur le cycle Undergrad, comme cycle de formation initiale, pour tout un tas de raisons. L’une d’elle est purement financière: aux US les undergrad sont nombreux et paient leur scolarité plein pot, et donc financent indirectement tout ce qui se passe l’université. La recherche vient ensuite mais en proportion il y a peu d’université fortes purement Graduate à ma connaissance (aucune ne me vient à l’esprit en fait).

Mon université a pas mal de « prix Nobel », qui ont fait leur Undergrad chez nous et leur Grad dans l’Ivy league. Nos meilleurs étudiants en moyenne, ce sont nos étudiants undergrad. L’X ne jouera pas tout de suite dans la cour des très grands faute de combattants (profs comme étudiants), donc si je voulais construire un plan d’action pour le futur, effectivement ce n’est pas une mauvaise idée de vouloir aussi construire un cycle Undergrad fort. Les meilleurs étudiants au niveau mondial, ils ne vont pas chercher à faire un M. Sc. avec une visibilité nulle, ils vont plutôt vouloir faire un B. Sc. comme ailleurs. Et soyons honnête: un étudiant de l’X qui s’est un peu relaxé au Bob’ pendant sa scolarité n’a pas un niveau tellement plus haut (…) qu’un B. Sc. dans une excellente université étrangère. Donc cela a du sens de tenter de construire un très fort cycle Undergrad post-bac. Ça prendra du temps, il faudra probablement couper en 2 le cursus actuel de l’X – avec un vrai cursus undergrad s’arrêtant en gros à la moitié de la 3A, et un vrai cursus grad beaucoup plus long- , mais encore une fois cela a du sens (pour moi). Et la question qu’il faudra alors naturellement se poser dans ce cadre, c’est le modèle de l’Université française en général …


Quelques critiques glanées en ligne pour situer:


Hervé Kabla


Thierry Berthier


Jean-Pierre Goux

[1] On me pardonnera j’espère de discuter cette formation « élitiste » qui fait l’actualité
[2] Une incise en passant: d’aucuns me signaleront sûrement que ce modèle universitaire même serait en péril en me citant la Silicon Valley, mais c’est oublier que la Silicon Valley ne serait rien sans les universités l’encadrant, et qu’elle est friande d’ingénieurs, de programmeurs, de mathématiciens, de biologistes formés dans les universités

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Tom Roud

Nanoblogger scientifique, associate professor incognito (ou presque). Suivi par @mixlamalice

6 Comments

    • Mais bon j’ajoute que sur le fond ce que tu dis est très vrai. Le coeur des maths françaises au niveau international c’est l’ENS.

      • Oui ! Je suis probablement assez biaisé dans les mathématiciens X que je connais, cela me fait plaisir d’en connaître d’autres !

  • « il y a peu d’université fortes purement Graduate à ma connaissance ». Tout à fait d’accord (à la seule exception de Caltech qui est 50/50).
    Mais bon, on célèbre dans la douleur le bicentenaire de Waterloo, on ne va pas en plus dire du mal de l’X 😉

    • Oui, et Caltech est dans un environnement très très particulier avec les gigantesques universités publiques du système UC, et Stanford, donc quelque part cette singularité peut faire sens dans ce contexte. Mais c’est une exception, pas un modèle !

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