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Un post-doc, pour quoi faire ?

Suite au projet de réforme du doctorat, il y a eu beaucoup de débats et de tribunes sur la nature profonde du doctorat, ses modalités, sa durée,etc…
Mais beaucoup de questions qui se posent au niveau du doctorat se posent avec encore plus d’acuité au niveau du post-doctorat. Les incitations au post-doc se multiplient clairement un peu partout, notamment à mesure que les moyens se concentrent dans peu de mains, qui doivent néanmoins faire « tourner » les labos. Un post-doc est qualifié, et beaucoup moins cher qu’un PI, peut être facilement « congédié » et peut se focaliser entièrement sur la recherche. S’il n’est pas forcément inquiétant qu’il y ait 5 docteurs pour un poste académique dans la mesure où il y a des débouchés dans l’industrie, le ratio post-doc sur poste académique lui devrait en théorie être beaucoup plus faible.
Il y a 5 ans, je parlais de pyramide de Ponzi, la situation ne s’est vraisemblablement pas améliorée depuis: Nature rappelait récemment que le nombre de post-docs aux US a augmenté de 150% entre 2000 er 2012 , surtout en sciences de la vie (voir figure plus bas)
Post-doc

Il est d’autant plus important de se poser la question du post-doc qu’il est encore plus marqué « académique » que le doctorat, quel que soit le pays. C’est normal: d’une certaine façon, la formation à la recherche est validée par le doctorat. C’est le post-doctorat qui est maintenant le véritable pied à l’étrier vers les postes académiques.

Pour une fois, collectivement, certaines mesures sont prises. Un peu partout des régulations sont ajoutées pour limiter les post-doc à 5 ans (à titre d’exemple, depuis cette année dans mon université, au bout de 5 ans les post-doc deviennent research assistants et « coûtent » beaucoup plus cher, ce qui est une incitation très forte à terminer les contrats …). Mais c’est aussi à titre individuel qu’on peut et doit agir, côté directeurs de recherche. La contrainte énoncée par Monniaux et Miquelard-Garnier qu’en moyenne un chercheur ne doit former qu’un seul autre chercheur dans toute sa carrière à effectif constant doit s’appliquer beaucoup plus strictement aux post-docs qu’aux doctorants. Cela veut dire qu’il faut s’imposer des règles éthiques encore plus stricte, et évaluer les dossiers sérieusement, pour ne pas « garder » (longtemps) en post-doc des docteurs qui n’ont qu’une très maigre chance de décrocher un poste académique in fine, dans l’intérêt de tous. Et si je dis ça, si j’écris ce billet aujourd’hui, c’est parce que je reçois beaucoup de candidatures de post-docs ces jours-ci. Certains sont de jeunes docteurs tout à fait compétents, mais qui ont une faille claire. Cela peut-être un gros trou de publications, une thématique un peu trop bâteau ou au contraire un peu trop exotique. Cela peut se passer au cours d’un entretien, où l’on s’aperçoit que le plan de carrière d’un candidat est complètement irréaliste compte-tenu du marché académique.

Que faire alors ? Doit-on dire à un candidat en post-doc qu’on ne le recrutera pas car on pense qu’on ne pourra pas réussir à l’aider à avoir un poste académique ? Doit-on dire à un jeune docteur que ce n’est pas la peine de passer plus de X années en post-doc car il ne trouvera jamais de poste ? Qui sommes-nous pour juger, chanceux qui sommes passés entre les gouttes et les cendres d’ Eyjafjallajökull ? C’est néanmoins important, je pense, de prendre nos responsabilités et d’être très clairs avec NOS étudiants voulant se lancer dans un post-doc. Et, surtout, futur doctorant passant par ici, réfléchis bien et demande de nombreux avis avant de te lancer dans une aventure post-doctorale.

About the author

Tom Roud

Nanoblogger scientifique, associate professor incognito (ou presque). Suivi par @mixlamalice

23 Comments

  • Intéressant prolongement de la réflexion sur la « responsabilité du PI » que je n’avais pas fait…

    Tout à fait d’accord avec ton analyse « brute » (mais que les gens ont parfois du mal à entendre, même si inconsciemment ils le savent): un bon post-doc, c’est tout bénef d’un point de vue carrière du PI. Ca ne coûte pas beaucoup plus cher (disons chez nous, 1/3 de plus) qu’un doctorant et c’est beaucoup plus productif et nécessite moins de temps (voire pas du tout dans certains cas) d’encadrement…
    Un collègue a fait son post-doc aux US, chez un PI qui n’avait tout simplement pas de doctorants…

    Par contre, il me semble que l’explosion du nombre de post-docs est en quelque sorte la contrepartie nécessaire d’un système qui fonctionne essentiellement sur appels à projets, eg sur le temps court.
    La France a été longtemps « préservée » de ça pour le coup (je mets entre guillemets parce que je ne sais pas si c’est bien ou mal), jusqu’à l’ANR quasiment (peu de post-docs dans les labos français avant les années 2000). Ca va forcément se recalmer bientôt, avec les baisses de financement + la loi Sauvadet etc. Et comme d’hab on sera au milieu du gué: un système sur AAP, avec des permanents qui ont pas le temps de faire la recherche eux-mêmes, mais sans thésards et sans post-docs.

    • Avant l’ANR, il me semble que c’était effectivement un problème pour la France, dans la mesure où le système postdoc existait de toutes façons, et les français n’en avaient que les désavantages (nécessité d’un postdoc à l’étranger pour obtenir un poste, en tous cas en biologie et chimie) sans les avantages (équipes plus internationales, possibilité d’effectuer son postdoc en France si raisons familiales par exemple, possibilité pour les équipes d’attirer des jeunes étrangers brillants).

      • Oui, pas unicité de solution…
        D’ailleurs j’ai dans ma vie croisé des « éternels post-docs » (genre 40 ans) qui n’étaient pas mécontents de leur sort. Comme tu dis, ils étaient suffisamment bons pour rester dans le système, même si pas de façon permanente, du coup leur employabilité académique restait bonne.
        Si tu n’a pas de vie familiale contraignante, pas envie de te poser, que tu aimes voyager et que tes besoins économiques sont pas trop élevés, tu peux apprécier ce statut (c’était loin d’être mon cas, ni de la majorité des gens bien sûr, mais juste pour signaler que j’en ai connus)

        • Tu peux apprécier, mais faut pas être surpris ni frustré quand à 45 ans ça ne mène nulle part.

          On est d’accord. 🙂

  • Plutôt que réduire le nombre de postdocs, une autre solution serait de faire en sorte qu’il devienne un CDD comme les autres, valorisable dans l’industrie. Actuellement plus on travaille dans le public, plus on perd de la valeur pour le privé. Et vice-versa. Il est un peu hypocrite de vendre aux doctorants que la thèse est une formation valorisable dans le privé mais d’ajouter « par contre surtout ne faites pas de postdoc ». Ce sont 2 statuts du même métier, pourquoi ne seraient-ils pas valorisable de la même manière ?

    Cela ne poserait pas de problème si le postdoc n’était pas un statut précaire. Un maître de conf qui s’enferme dans une carrière publique, ça ne me choque pas. Par contre un jeune chercheur qui va de postdoc en postdoc pour se retrouver inemployable des 2 cotés c’est très grave…

    Le postdoc est la seule expérience professionnelle à ma connaissance qui peut jouer contre quelqu’un. Si vous avez été chef de projet 3 ans dans une boîte qui a coulé, ça ne vous rend pas inemployable, au contraire vos 3 ans d’expérience vous rendent plus attirant. Faites par contre 3 ans de postdoc dans un labo qui ne publie rien, et là c’est terminé pour vous et votre carrière.

    Ce qu’il faut surtout, c’est perméabilisé la barrière entre public et privé et favoriser les échanges au début d’une carrière. Ma vision est peut-être trop biaisé par mon domaine (biologie) mais j’ai vraiment l’impression qu’aller « tester » le privé au cours d’un CDD ruinerait toutes mes chances d’avoir un jour un poste académique. Inversement, on me rabache toujours que si on va finir dans le privé, le postdoc est une perte de temps qui aura un effet délétère sur mon CV. Bref, on m’oblige à faire un choix qui influencera toute ma carrière sans avoir les cartes pour décider. Vu de cette manière, on peut comprendre que les jeunes chercheurs continuent en postdoc même en ayant qu’une chance infile d’avoir un emploi académique.

    Travailler sur l’emploi des docteurs ça ne se limite pas juste à l’après thèse, ça demande de revoir en profondeur les interactions public/privé et les a priori énormes que ces 2 domaines ont l’un sur l’autre.

    • En fait, il y a de plus en plus de financements semi industriels, cela peut-être une bonne solution. Quoique je ne suis pas sûr que la demie-mesure c’est le mieux.
      Mais oui, cela demande du travail de fond. En attendant mon point est que le jeune docteur ne doit pas s’engager en post-doc par défaut, c’est un raisonnement potentiellement pervers.

  • Je pense qu’il y a une grosse diversité de parcours selon les domaines, et donc il n’y a pas qu’une solution.

    En bioinformatique, un postdoc peut mener à des postes techniques qualifiés dans le public ou dans le privé. Cela permet également de changer de domaine ou d’afiner sa spécialisation.

    Par contre il me semble qu’on doit être très clair avec les candidats postdocs sur les très faibles chances d’avoir un poste académique, et en effet décourager les seconds-troisième postdoc pour les personnes ayant très peu de chances de réussir dans le parcours académique classique élitiste. Décourager mais pas interdire à mon avis.

    A propos des limites de longueur de contrats : mon université a aussi un max de 5 ans, mais rien ni personne ne va empécher quelqu’un qui le veut de sauter de postdoc en postdoc en changeant d’universités et souvent de pays. Au risque effectivement de se retrouver coincé : quand je reçoit une candidature postdoc à plus de 10 ans après la thèse, je ne suis pas enthousiaste. Typiquement, quelqu’un qui publie assez pour rester dans le système, mais pas assez (ou assez bien) pour vraiment percer. Là le chef d’équipe ou le prof a un rôle à jouer en les encourageant à se réorienter.

    Et puis il y a le problème de la barrière privé – public qui est très français me semble-t-il, et auquel personne n’a vraiment de solution, si ?

    • Oui, rien de ce que je dis n’est absolu bien sûr. Mais le message est de bien réfléchir. Et décourager sans interdire bien sûr.
      Mon université c’est 5 ans après phD, donc tu ne peux pas y faire de « 2e » post-doc.
      Sur les post-docs éternels qui ont l’air super compétent, on m’a dit un truc un jour: ils ont eu leur chance comme tout le monde, si tu prends un « vieux » post-doc à la place d’un jeune, tu ne donnes pas la chance qu’il mérite au jeune. Ça peut paraître très dur et froid, mais c’est pas complètement faux.

      • Intéressant la règle 5 ans après PhD. Si on prend en compte les parcours particuliers. Et si quelqu’un s’est arrété pour s’occuper des enfants ? Ou veut utiliser un postdoc pour changer d’orientation (je connais des cas réussis) ?

        • Il y a des exceptions pour les enfants bien sûr. Par contre pas pour les carrières zigzag à ce que je sache. En même temps ce n’est pas complètement anormal, et le message aussi est qu’à PhD + 5 si tu fais de la recherche c’est que tu n’es plus en « training »

  • Pour pas mal de gens de mon âge (j’ai soutenu ma thèse il y a un peu plus de 2 ans), il y a eu un peu l’effet « par défaut » du post-doc : on ne sais pas trop quoi faire, ni tout donner dans la recherche, ni activement réorienter sa carrière, alors on tente le post-doc vu que tout le monde le fait et que pas grand chose ne vous pousse à faire autre chose. Les PIs qui prennent des post-docs comme main-d’œuvre ne vont pas arranger la tendance.

    Un autre truc que j’ai constaté est que pour la plupart des PIs qui viennent d’une génération qui n’a (quasiment) pas eu de soucis ni de publication ni d’obtention de poste, d’une part ils ne voient pas du tout qu’il faut gérer ou au moins penser à la carrière de leurs ouailles, d’autre part vouloir changer de carrière et passer dans le privé est quasiment inenvisageable.

    Ce que j’avais entendu en thèse : « les intérêts des PIs vont dans le sens opposé des intérêts des thésard. » est on-ne-peut-plus vrai en post-doc. C’est quelque-chose que tous les thésards et tous les post-docs doivent intégrer (et qu’un bon nombre, naïvement, ne le font pas).

    • Tout cela est vrai. C’est important je pense de faire passer l’idée que le post-doc doit être un choix actif et pas par défaut, et que donc ça se place dans un parcours bien défini.

  • Je me rends compte de deux incitations à embaucher des postdocs que j’ai de par le système universitaire dans lequel je suis :

    Une probablement spécifique à mon université : les postdocs sont les seuls personnels que je peux basculer entre sources de financements en cours de contrat, donc si je n’en ai pas je pers beaucoup en flexibilité budgétaire.

    Une assez générale par contre : il y a une limite au nombre de doctorants que je peux raisonnablement encadrer (l’embauche de doctorants sans encadrement est un autre débat, mais on peut être d’accord que ce n’est pas la solution), et l’université ni surtout les fonds de financement de la recherche ne sont enthousiastes pour financer des personnels techniques. Donc si j’ai du succès dans mes demandes de financements et que je veux agrandir mon équipe et être ambitieux sur mes projets, quels chois ai-je à part des postdocs ?

    Incitations qui peuvent être perverses, on le voit.

  • En tant que postdoc, je trouve vraiment très dur de savoir si cela vaut la peine de continuer, cad de savoir si on a une chance. Les gens (permanents) autours de moi ont plutot tendance à encourager tout le monde à perseverer. Meme ceux, qui, il me semble, n’ont clairement aucune chance de trouver un poste un jour.
    Et c’est exactement le problème. Comment savoir si quand on est encouragé, c’est parce qu’on a vraiment une chance de trouver un poste, ou est-ce que c’est par « pitié », parce que les gens n’ose pas dire que c’est foutu. Des fois, on aimerai que les gens soient froids mais objectifs, pour ne pas passer 4 ans à s’essayer à une tache impossible.
    Personnellement, j’y crois encore (j’ai été auditionné pour des postes, et j’ai eu des retours positifs sur mon dossier). Mais jusqu’à quand ?

    • Le problème se pose aussi pour le permanent: j’ai été une fois engueulé par la direction du labo parce que j’avais dit (elle était venue me demander mon avis) à une jeune docteure que selon moi, ça ne valait pas le coup de candidater sur un poste x, tout simplement parce qu’elle sortait de thèse, n’avait encore quasiment rien publié, et était à peu près hors profil. Elle est allée chialer chez le directeur, qui m’a du coup pris pour un « bully »…
      Pas mal de personnes ne sont pas vraiment disposées à entendre la vérité, en fait. Ou plus modestement des arguments « froids et objectifs ».

    • Même si c’est difficile de s’évaluer, il y a des trucs un peu objectifs (nombre de publis, nombre de postes dans le sujet, etc…) qui peuvent aider. Genre si votre domaine est complètement bouché, que les gens recrutés ont tous fait 5 ans de post-doc avec 10 papiers par an et que vous ne publiez pas beaucoup, vos chances sont minces. Ça paraît évident à diagnostiquer mais mon expérience personnelle c’est que certaines personnes sont dans le déni de ce point de vue. Déjà, se poser des questions est plutôt un bon signe en fait.

      Après, c’est vrai qu’il y a une telle part d’incertitude que c’est pas forcément évident de dire quoi que ce soit a priori. Et la perséverance et le réseau paient, donc, dans le doute, faites vous connaître, donnez des séminaires, etc… ça ne peut pas faire de mal.

      • Le problème des critères objectifs, c’est qu’ils ne marchent que quand ils marchent. Avec 4 recrutés CR2 CNRS dans ma branche par an, on voit des choses assez étonnantes (personnes avec dossier monstrueux pas auditionnés, et inversement, …). Les règles s’appliquent sauf quand elles ne s’appliquent pas.
        Bref, heureusement qu’il reste la finance 😉

        • Mon autre conseil, c’est d’aller voir à l’étranger. La recherche est maintenant une profession complètement internationalisée. On peut le déplorer mais c’est comme ça. Je n’ai jamais eu de poste en France pour diverses raisons, mais je suis très content de ce que j’ai eu et je pense sincèrement que c’est mieux que ce que j’aurais en France, dans un endroit assez idéal pour moi, alors que je n’aurais jamais envisagé de seulement essayer d’y aller. Ce billet est d’ailleurs plus valable pour un marché « international » que pour la France proprement dite, où effectivement il y a pas mal de facteurs exogènes.

          • En fait, quand j’essaye d’expliquer le système de recrutement français et ce que je critique principalement dans celui-ci, je finis par dire quelque chose du style: « le problème, c’est que la part d’impondérable (ou d’incontrôlable – qui existe partout) est très importante, voire devient prépondérante… du coup, c’est hyper frustrant pour le candidat, puisque, quand il est proche du graal, il ne sait jamais vraiment ce qu’il a mal fait (probablement rien) ni ce qu’il peut améliorer… et a contrario, honnêtement, quand on a un poste, on sait pas vraiment pourquoi non plus (hormis, parfois, le fait de se dire qu’on a été suffisamment proche de la barre suffisamment de fois pour que l’effet mémoire des commissions finisse par jouer ‘bon, lui, faut lui filer un poste’) ».
            Tout le monde n’est pas disposé à accepter ça, ou à le comprendre…

  • Lors de mon expérience en France dans le domaine de la simulation numérique, j’ai constaté que les chercheurs n’ont cure du principe « un chercheur ne forme qu’un nouveau chercheur ». Cela dit c’est un domaine assez appliqué et se recaser dans l’industrie n’est pas très difficile.

    J’ai pour ma part postulé dans le privé après deux post-docs. Ce qui est intéressant c’est que j’ai eu au moins deux possibilités d’embauche dans des domaines pourtant bien différents du mien (effets spéciaux numériques et imagerie satellite). A chaque fois le discours de l’entreprise a été : « Tu n’est pas notre profil type mais avec ton parcours tu devrais être capable de t’adapter et d’apporter un plus à l’entreprise ». C’est un discours assez présent aux USA, non ? Pour caricaturer j’ai tendance à dire que si un employeur ne vous embauche pas parce qu’il n’a pas cette vision des choses, ce n’était peut-être pas la bonne personne avec qui travailler 😀

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