De l’expression de la liberté académique (post Charlie)

Depuis Galilée, nous savons que la Terre n’est plus au centre de l’Univers. Depuis Darwin, nous savons que l’homme n’est plus au centre de la Création. Depuis Freud, nous savons qu’il n’est même pas vraiment maître de lui-même. De révolutions scientifiques en révolutions philosophiques, de nombreux intellectuels ont choqué les convictions profondes de leurs contemporains. Alors, lorsque le pape affirme après l’attentat contre Charlie Hebdo, qu’il ne faut pas « insulter la foi d’autrui », on s’interroge: Galilée, Darwin et tous les autres auraient-ils dû se taire ?

En fait, les scientifiques, les professeurs ont souvent été en première ligne sur ces questions de conflits entre « savoir » et foi. Giordano Bruno a fini sur le bucher. Plus près de nous, Boko Haram se traduit par « Interdiction de l’éducation occidentale »: symboliquement, les 200 jeunes filles kidnappées l’ont été à l’école, alors qu’elles passaient un examen de physique. Même en Occident, l’éducation scientifique est constamment contestée: bien sûr il y a le créationnisme américain, et on ne compte pas les frictions menant à des situations douloureuses, comme le cas de Stephen Godfrey, ce créationniste devenu paléontologue, obligé de « rompre » intellectuellement avec sa famille de coeur. En France finalement, l’évolution disparaît lentement des programmes.

Tout ce qui touche la liberté d’expression touche la liberté académique. Mais alors que la France se lève sur ses questions, alors que, comme le pape, tous les mouvements religieux s’expriment sur la question dans un second temps, je trouve frappante, choquante, l’apathie des « officiels » du milieu académique international, pourtant régulièrement attaqué et menacé sur la question. Faut-il rappeler comment la pensée religieuse d’un Bush a considérablement ralenti la recherche sur la question ?

Ce qui me fait peur est que ce silence assourdissant n’est peut-être pas sans rapport avec les bouleversements, quasi-irreversibles, dans les modes de financement de la recherche. Les universités, soit parce que leurs financements publics s’assèchent, soit parce qu’elles sont prises dans une course au gigantisme, sollicitent de plus en plus d’argent privé. Certains étudiants sont prêts à payer très cher le capital social contenu dans un diplôme d’une université prestigieuse, il ne faut donc pas rebuter la manne financière. Des questions légitimes se posent lorsque des entreprises privées financent des départements entiers . On peut avoir des réserves concernant le financement par charité, précisément car un don est souvent orienté ( voir comment l’Eglise catholique a tenté de faire pression sur le Telethon). Le Moyen Orient n’investit pas seulement dans le football, il finance aussi aujourd’hui journaux scientifiques et campus locaux. N’y a-t-il pas alors une tentation d’édulcorer un peu le discours public, de faire quelques concessions « éthiques », de privilégier certaines voies de recherche plutôt que d’autres quand des millions sont potentiellement en jeu ? L’agrégation des financements académiques privés favorise-t-elle vraiment la liberté académique dans un monde où la richesse est de plus en plus concentrée ? L’exemple récent des citations « achetées » par l’université King Abdullaziz montre à la fois que de nouvelles problématiques se posent, et que le monde académique n’est pas vraiment à l’aise sur ces sujets.

Disclaimer: je suis moi-même financé en partie par une fondation privée, donc je m’inclus dans cette interrogation.

3 réflexions au sujet de « De l’expression de la liberté académique (post Charlie) »

  1. En Europe continentale, les financements privés restent très marginaux. Cela ne permet donc pas d’expliquer un quelconque silence. Je pense plutôt que les universitaires ont l’habitude de prendre beaucoup de distance par rapport à leurs sujets et évitent de réagir « à chaud ».

    Et je ne vois pas le lien avec les achats de citations (ayant pour but de faire monter la KAIST dans les rankings)…

  2. Pas convaincu par ton premier argument. Ma perception de la communication des universités, c’est plutôt qu’au moindre événement chaud, ils font une liste d’experts du sujet pour la presse ou republient des papiers des profs locaux.

    Le lien avec les achats de citation, c’est le flot d’argent qui tombe qui apparemment « n’engage à rien » mais auquel tu vas vite t’habituer. Et à ce moment-là tu seras fragilisé en terme de liberté académique.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *