Suicide d’un pionnier

Terrible nouvelle sur les réseaux sociaux de biologie moléculaire hier:  Yoshiki Sasai, un des spécialistes mondiaux des cellules souches, vient de se suicider. La raison du suicide n’est pas encore connue, mais il y a fort à parier que le drame est lié au mini-scandale des « STAP cells », les fameuses cellules souches à l’acide (voir la série de billets de Marc: I , II,  III,  et IV).

Sasai était l’un des « chefs » d’équipe impliqué dans ces papiers soupçonnés de fraude.  Responsable mais pas coupable: l’enquête interne de RIKEN (son institut) a mis en évidence qu’il n’avait pas commis de faute scientifique lui-même . Il était néanmoins sous pression depuis: face au tumulte mondial de l’affaire STAP,  RIKEN avait préconisé il y a 2 mois de fermer purement et simplement le centre de biologie du développement qu’il avait contribué à créer. Sasai laisse 3 lettres derrière lui, dont l’une destinée à la principale actrice de l’affaire et auteure des papiers STAP, Haruko Obokata. Cette dernière semble très affectée moralement depuis le début de l’affaire, et est évidemment très choquée par le geste de son ancien patron.

Michael Eisen donne une perspective personnelle frappante,  Paul Knoepfler a un point de vue plus général et un peu différent.

Il faudra évidemment tirer des leçons de cette histoire. Il me semble que la biologie est une science « pionnière » et encore très individualisée: d’une part, il y a beaucoup de choses qu’on ne comprend pas, et d’autre part il est encore possible pour un étudiant ayant son « propre » projet de faire des avancées significatives quasi seul. C’est l’un de ses charmes: elle est plus humaine, aussi moins formalisée, et du coup plus faillible. Quand on combine cela avec l’impact possible sur la santé et l’argent investi en conséquence, on arrive à un cocktail explosif qui peut parfois mal tourner, et des réactions très démesurées. Là où Eisen dénonce le comportement des scientifiques face à la fraude seule, je ne peux m’empêcher de voir des comportements un peu similaires face à des cas moins graves (e.g l’affaire des bactéries nourries à l’arsenic). Il y a parfois une espèce de colère, voire carrément de ShadenFreude, à voir des papiers dans de grosses revues se faire descendre en flèche ou être rétractés. Les gens de la communauté, particulièrement les biologistes débattent en ligne et ont des mots parfois très durs.

Je ne me souviens guère qu’il y ait eu autant d’émotion ni autant de mise en avant de responsabilités individuelles pour deux autres affaires récentes en physique, le Neutrinogate et le potentiel PDFgate. La physique moderne (particules, cosmologie) me semble être une science plus « normale », plus formalisée et beaucoup plus collective. Les grandes lignes de recherche sont posées depuis des décennies dans certains domaines (qu’on songe qu’il ait fallu 40 ans pour confirmer l’existence du boson de Higgs). On n’imagine pas qui que ce soit pouvoir frauder jusqu’à la publication sur une collaboration de 1000 chercheurs, où tout le monde vérifie que les données sont consistantes. L’intelligence collective entre en oeuvre beaucoup plus tôt. Il y a parfois des glitches, mais les responsabilités se retrouvent assez diluées. Il n’y a pas exactement le même jeu « à somme nulle » sur les moyens de recherche investis dans des équipements colossaux. Les publications me semblent aussi un peu moins sacralisées qu’en biologie, plus comme des étapes nécessaires de raisonnement que comme des vérités révélées, avec l’ordre alphabétique bien souvent préféré à l’ordre des contributions pour insister sur le caractère collectif. C’est aussi pour ça que l’arXiv fonctionne tellement bien.

La biologie n’a pas encore atteint ce stade. Il faudrait clairement un changement de mentalité général, qu’elle conserve son aspect pionnier tout en étant peut-être plus indulgente avec elle-même et certaines erreurs, pour éviter les tragédies comme nous le vivons aujourd’hui. On ne pourra pas échapper non plus à une interrogation sur la compétition permanente pour les moyens de recherche, les postes, entre et à l’intérieur des groupes.

Il y a quelques jours, j’ai twitté cette citation de Linus Pauling sur les erreurs en science, que je trouve rafraichissante

Il faudrait renouer avec cette vision très ouverte et optimiste de la science, malgré les enjeux et les pressions de la société.

Terminons par un lien vers ce papier extraordinaire de Sasai de 2011, où des cellules souches s’auto-organisent pour former un oeil, et que j’aurais aimé chroniquer à l’époque.

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