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Problème à 2 corps blogosphériques

Pour ceux qui suivent un peu l’actualité des blogs scientifiques francophones, la grande nouvelle du mois est l’ouverture de plusieurs blogs scientifiques sur la plate-forme du monde.fr. Les plus ultras sur le sujet auront remarqué qu’une discussion vive entre blogueurs « de science » et journalistes  « scientifiques » a suivi, notamment chez notre ami MRR, mais aussi Freakonometrics ou, ce matin, Pascal Lapointe.

Si vous avez lu jusqu’ici, vous aurez sans doute lu qu’on m’aura tantôt reproché, tantôt soutenu, pour deux tweets successifs disant, exactement:

“Plus de blogs sur les sciences sur le monde.fr. Mais toujours pas (vraiment) de blogs de scientifiques”

“il semble donc que l’avenir du blog sur les sciences soit le journalisme scientifique. Pas sûr que ce soit un progrès…“

Il me semble devoir expliciter ces tweets (je vais paraphraser et déveloper ce que j’ai commenté par ailleurs).

Commençons par un préambule: l’un des objectifs premiers de la plate-forme du c@fé des sciences était précisément d’inciter les chercheurs à se lancer dans le blog en tant que chercheur. C’est donc un objectif qui me tient à coeur, et il est évident que lorsque l’un des plus grands quotidiens français développe son offre sur le sujet, je suis curieux et attentif.

Or j’ai été un peu déçu par le caractère « institutionnel » de la nouvelle offre de blogs du monde: essentiellement des blogs assez journalistiques, et un blog d’une société savante. Mes tweets ci-dessus ne sont évidemment pas une critique contre le journalisme scientifique ou les sociétés savantes. Je voulais souligner plutôt qu’on n’a justement aucun problème à trouver des blogs de vulgarisation ou tenus par des journalistes scientifiques (qui sont tout à fait sérieux). En revanche on a plus de difficulté à trouver des blogs de chercheurs « sur le terrain », parlant à la fois de la « science chaude » et des aspects spécifiques au métier de chercheurs. Aujourd’hui, ce sont ces blogs qui m’intéressent personnellement le plus. Tout ceci me semble complémentaire: vouloir plus de blogs de chercheur, c’est constater un manque, pas une critique sur ce qui existe par ailleurs et trouve très bien son public. Ce manque ne sera pas comblé, il me semble, sur le site du monde.fr. C’est dommage, car je pense que pas mal de synergies peuvent exister, et que la diversité de tons est bonne et intéressante en soi.

Une préconisation générale dans la discussion est que nous devons tous, blogueurs et journalistes, travailler de concert pour la science en général. Aucun problème: dès 2009, sur le monde.fr, nous (i.e. le c@fé des sciences and friends) avions lancé un blog sur l’année Darwin, qui fut d’ailleurs à l’époque mis en valeur dans les « Blogs à la Une » du monde.fr. Soulignons à ce stade que nous avions eu une véritable stratégie éditoriale visant à fidéliser une audience en postant régulièrement. Au total, une centaine de billets ont été publiés, mélange de news, de reposts et de contributions plus techniques, internes ou externes. Je pense que c’était un bon exemple de ce qu’on peut faire sur une plate-forme grand public. Ce blog a disparu avec mon abonnement au monde.fr, et survit sous coma artificiel dans un coin de la plate-forme du C@fé des Sciences. L’an dernier, nous avons lancé avec l’aide de Deuxième Labo et de quelques autres l’opération Votons pour La science, et nous avons ouvert un blog associé sur la plate-forme du Monde. Ce blog a moyennement marché pendant la campagne car lancé trop tardivement (je pense). Néanmoins, nous l’avions un peu alimenté pendant la campagne US, notamment avec des reposts de mon propre blog, et la copie de ce billet a quand même fait la bagatelle de 200 000 vues, preuve qu’il y a tout de même un potentiel, non ? Le blog a disparu depuis, je pense faute d’update assez régulier, entre autres. Mais je pense qu’avec une vraie stratégie éditoriale et un peu plus de contributeurs, un blog de ce genre ne serait pas inintéressant sur une plate-forme grand public.

Si je cite ces 2 exemples, c’est pour montrer qu’il y a eu des « tentatives » par le passé d’intégration de blogueurs « grassroot » (nous) sur une grande plate-forme médiatique, de notre côté en tous cas. Je ne sais pas ce que Le Monde ou lemonde.fr ont pensé de ces collaborations, peut-être les ignorent ils, peut-être ne les ont ils pas aimées (c’est leur droit), mais elles ont existé. Elles n’ont pas duré car par nature elle se devaient d’être limitées dans le temps, mais 1/ qu’on ne dise pas qu’il est impossible de trouver des blogueurs « scientifiques » 2/ rien n’empêche d’essayer quelque chose du même genre sur la durée il me semble.

Tout cela pour en venir à ma vraie crainte exprimée via ces tweets: à savoir que le blog scientifique mis en avant sur la plate-forme du monde devienne en fait du pur journalisme scientifique. Que le blog poursuive son « institutionnalisation » générale et devienne la seule façon pour les journalistes scientifiques de publier leurs écrits. Qu’on uniformise la pratique du blog scientifique en lui donnant un style journalistique. Qu’au fond, on retourne au statu quo ante bellum du journalisme scientifique d’un côté, et du reste du monde de l’autre. Ce qui ne serait une bonne nouvelle ni pour le journaliste scientifique (payé au nombre de clics), ni pour le reste du monde.

Et quand je lis en commentaires sur le blog de Marc que l’exigence minimum de publication sur la plate-forme du Monde est de 2 billets par semaine, quand je sais le temps que cela prend d’écrire un billet profond sur un sujet sérieux, quand je sais par ailleurs les exigences de la pratique académique (cf ce billet), qui peut croire que, sur le long terme, on aura autre chose que des journalistes ou des pigistes tenant des blogs de science sur LeMonde.fr ?

Comme je le disais dans mes tweets, je ne sais toujours pas si ce serait un progrès, et peut-être serait-ce même mieux au fond, pour la diffusion scientifique en général. Peut-être qu’on estime que parler de la science, dans le cadre d’un blog sur une plate-forme comme lemonde.fr, ne peut être qu’un travail de « professionnel », de journalistes ou de sociétés savantes, avec tout ce que cela implique en terme de codes et de contraintes. Mais, comme dit plus haut, je trouve cela nettement moins amusant.

About the author

Tom Roud

Nanoblogger scientifique, associate professor incognito (ou presque). Suivi par @mixlamalice

10 Comments

  • Bonjour
    Tout d’abord, merci pour ce billet. C’est toujours mieux de lire la pensée de quelqu’un au long plutôt qu’en petits bouts de 140 signes…
    A mon tour, si vous le permettez, de préciser un point. Je n’ai jamais dit que c’était « impossible » de trouver des chercheurs-blogueurs. J’ai dit qu’avec les impératifs d’une plateforme « grand média », c’était difficile et vous l’avez d’ailleurs fort bien déduit vous-même des conditions que j’ai exposées (dont je précise qu’elles sont fixées par LeMonde.fr et non par moi-même, qui ne suis qu’un simple blogueur-pigiste). D’où l’idée, par exemple, de tester une formule comme celle de Binaire, qui sera une expérience intéressante à suivre. Après tout, en science, on se doit de tenter des expériences…
    Dans le fond, je suis assez d’accord avec votre analyse sur l’évolution probable du blog scientifique des deux côtés de la barrière journalistes/chercheurs (barrière qui ne devrait pas en être une) et notamment sur l’installation de scientifiques blogueurs chez les poids lourds de la presse en ligne. En plus des questions économiques à régler (la rémunération des blogueurs invités par exemple), il faut surmonter l’aversion qu’ont les médias et leurs responsables pour la science. Depuis quinze ans, j’ai passé un temps non négligeable à essayer de convaincre les uns et les autres que c’était une attitude sans fondement et j’ai essuyé bien plus d’échecs que je n’ai remporté de victoires. Malgré tout cela, je reste un peu plus confiant en l’avenir que vous, sans doute parce que je suis un indécrottable optimiste et parce que je pense que le public est en demande de contenus (textes, émissions télé/radio, webdocumentaires, etc.) sur la science. Peut-être la bonne formule de collaboration entre chercheurs et grands médias reste-t-elle à inventer…
    Par ailleurs, les échos que j’ai eus, côté LeMonde.fr, sur « Votons pour la science » étaient bons ; moi-même je l’ai fréquemment consulté et apprécié. Et si le blog a été fermé, c’est uniquement parce (si j’ai bien compris), étant conçu comme un blog temporaire, il n’était plus vraiment alimenté.

  • J’aurais dû rappeler ces deux initiatives, l’Année Darwin et Votons pour la science, parce qu’à l’évidence, je ne voulais pas suggérer que rien n’a été fait par les scientifiques. Mais à l’évidence, ces deux initiatives n’étaient pas suffisantes pour combler le fossé dont je parle dans mon billet.

    Tom, j’aimerais t’avoir sur le comité éditorial de l’Agence Science-Presse. L’ASP existe depuis 35 ans. Sa mission première est de produire des reportages et des brèves pour des médias. Nous aussi, on a eu au fil des années quantité d’initiatives, parues ou non dans des médias, pour lesquelles on s’est dit, six mois ou un an plus tard: mais pourquoi n’ont-ils pas continué d’utiliser la chronique X, comment ont-ils pu ne pas voir l’article Y, pourquoi ne nous ont-ils pas appelés / consultés / prévenus / etc.?

    Et pourtant, nous sommes journalistes. Nous connaissons les règles du jeu. Mais même nous, nous vivons ces frustrations, continuellement. Par conséquent, ce qui est arrivé aux initiatives Darwin et Votons la science m’attriste, mais ne m’étonne pas. C’est l’exacte illustration de ce fossé dont je parle, et il ne sera pas comblé avec juste un peu de bonne volonté de part et d’autres. Notamment parce que ce n’est pas un fossé entre scientifiques et journalistes: c’est un phénomène social bien plus large, qui tient entre autres à la perception populaire de la science. C’est contre ça que doit parfois lutter un Pierre Barthélémy, autant et même plus qu’un Tom Roud.

    Et pourtant, à certains égards, le fossé est moins profond qu’il ne l’était dans les années 60, quand on ne questionnait même pas le réflexe des journalistes de ne parler que de « la découverte ». Il est moins profond qu’il ne l’était dans les années 90, quand personne n’aurait imaginé que des milliers de scientifiques puissent écrire des « chroniques » sur Internet et aller chercher un auditoire qui ne soit pas composé que d’experts.

    Mais le fossé ne se comblera pas demain ni cette année, et même si Le Monde avait embauché du coup trois scientifiques, il ne serait pas comblé pour autant. C’est la raison pour laquelle je crois que nous avons tout intérêt à renforcer cette communauté, en tirant profit de nos points communs.

    Ca passe entre autres par davantage d’hyperliens comme l’exprime Marc. Par l’anthologie aussi, puisqu’un livre permet d’aller chercher un auditoire différent. Par Reddit. Par d’autres Votons pour la science. Par davantage de blogueurs qui soient plus actifs.

  • Merci aussi pour ce billet franc, non empreint de langue de bois, et bien écrit. Permettez quelques commentaires aussi francs.

    Vous présentez le ‘Café des sciences’ comme une initiative visant à inciter les chercheurs à blogger. Est-ce si sûr ? Le président pendant longtemps de l’Association, Enro, n’est pas chercheur, de même que le président actuel, Alan. Parmi les premiers membres Enro donc, moi-même qui étais plutôt vulgarisateur (je suis devenu chercheur en histoire des sciences et des idées par la suite), Xochipilli qui est ingénieur et passionné de sciences,… je pourrai en citer d’autres. L’intérêt du Café des sciences, à l’époque et tjs maintenant, c’est de mélanger vulgarisateurs, ingénieurs, directeurs de musée, journalistes scientifiques et chercheurs. Sans a priori.

    Vous indiquez que votre blog Darwin 2009 (qui était très bien) n’est plus accessible parce que vous avez cessé votre abonnement au monde.fr ?! Je ne sais pas si j’ai bien compris, mais je trouve que quand on a investi beaucoup de temps dans un blog de qualité, on peut investir un peu d’argent pour le conserver. Ou alors, il appartenait au Monde de continuer à vous héberger gratuitement, je suis étonné que cela n’ait pas été fait.

    Troisièmement, le site ‘Votons pour la science’ était une très bonne initiative. J’y avais modestement contribué avec une analyse sur Cheminade LaRouche. J’ai utilisé ce site récemment (à propos du programme de J.Y. Melenchon) dans un article (http://www.institutdiderot.fr/?p=4978).

    Enfin, in cauda venenum, j’ai l’impression ces derniers temps qu’on a un peu trop tendance à se regarder le nombril dans la blogosphère scientifique. Vous y contribuez, vous n’êtes pas le seul, j’y contribue par ce long commentaire. Une autre domaine aussi est assez nombriliste en ce moment, c’est celui des ‘Digital Humanities’, comme le faisait remarquer un pionnier sur la liste DH. Glosons moins, bloggons plus !

    • Merci de ce commentaire.
      Sur le c@fé, là encore, j’ai bien précisé que l’un DES buts était de faire bloguer les chercheurs. Je trouve très bien tout ce qui existe par ailleurs, je constate juste l’échec relatif de cet objectif. Encore une fois, ce n’est pas une critique du reste.

      Sur darwin2009, comment dire … l’année 2010 a été assez spéciale pour moi (e.g. http://tomroud.cafe-sciences.org/2010/04/19/nuages-sur-le-recrutement-des-chercheurs/ ). A l’époque je dépensais les 3/4 de mon salaire en billets d’avion pour me trouver un job, j’ai coupé dans les dépenses non fondamentales, d’autant que le blog est resté en fait en ligne, il a été dégagé plus d’un an plus tard sans que j’en sois informé. Ensuite j’ai complètement changé de vie (c’est aussi à l’époque que j’ai laissé tomber tomroud.com pour aller -gratuitement- sur owni). J’ai une sauvegarde entière du blog qu’un jour je reposterai ailleurs (je l’ai fait ici mais ça n’a pas hyper bien marché). Bref.

      Blogguer plus, peut-être, mais pour être honnête, toute cette discussion me décourage sur mon propre blogging, dans la forme actuelle en tous cas.

  • […] Le projet, initié en 2012 au Québec par l’Agence Science-Presse et publié par les éditions MultiMondes, poursuit deux objectifs : stimuler, valoriser, fédérer les auteurs, et à terme mieux faire connaître les blogs auprès du public. Un projet qui souhaite répondre à l’évidente nécessité d’une communauté forte et unie, qui prend tout son sens à en juger par les récents échanges parmi les blogueurs francophones (voir ici, ici et ici). […]

  • […] Le projet, initié en 2012 au Québec par l’Agence Science-Presse et publié par les éditions MultiMondes, poursuit deux objectifs : stimuler, valoriser, fédérer les auteurs, et à terme mieux faire connaître les blogs auprès du public. Un projet qui souhaite répondre à l'évidente nécessité d'une communauté forte et unie, qui prend tout son sens à en juger par les récents échanges parmi les blogueurs francophones (voir ici, ici et ici). […]

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