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Macrotweet 4 : Leçons de vie d’un Fractaliste

« Mémoires d’un scientifique rebelle », l’autobiographie de ce géant scientifique qu’était Benoît Mandelbrot offre un regard intéressant sur la pratique académique, les traditions scientifiques, voire même la France. Commentons-en 4 courtes anecdotes (traduites par mes soins):

Bourbaki m’a fait quitter l’Ecole Normale Supérieure en 1945, et m’a fait quitter la France en 1958

La vision de la France et de son université de l’après-guerre est tout à fait fascinante tant ce que décrit Mandelbrot porte en germe la France aujourd’hui. Le jeune Mandelbrot raconte ainsi comment, après avoir passé une seule journée à la rue d’ Ulm, il choisit Polytechnique, effrayé par ce qu’il appelle « la secte Bourbaki ». On sent bien que la pensée assez fluide, empirique, multidisciplinaire d’un Mandelbrot ne s’accommodait guère avec le cadre rigoureux proposé par Bourbaki, si bien que Mandelbrot qualifie même André Weil de « Nemesis ». L’enseignement en France souffre-t-il de trop d’abstraction et de rigueur, au contraire d’une approche plus appliquée et expérimentale ?

Ce que j’ai commencé et accompli au Printemps 1980 dépassa tous mes rêves (scientifiques) d’adolescent

Tout au long de ses mémoires, Mandelbrot insiste qu’il rêvait d’être un nouveau Képler, découvrant des nouvelles lois géométriques de la nature. On dit souvent qu’un mathématicien a accompli la majeure partie de son oeuvre avant 30 ans: or c’est à 56 ans que Mandelbrot réalisa ses rêves en découvrant et dessinant pour la première fois l’ensemble qui porte son nom. Il est intéressant de constater que cette avancée « tardive » est arrivée du fait du développement des outils numériques et graphiques, qui a permis à Mandelbrot de vraiment étudier et simuler les fractales. C’est la combinaison homme-machine qui fait avancer la science, ce qu’on redécouvre aussi aujourd’hui.

Après 12 ans comme professeur adjoint, je suis devenu professeur permanent sur la chaire Sterling. Un rêve d’universitaire est une position permanente (tenure) à une grande université. (…) Je réalisais ce rêve au bout du compte, en 1999, à 75 ans, et seulement à mi-temps

Il est très étonnant de constater que Mandelbrot n’a jamais réussi à rentrer véritablement dans le monde universitaire . Il a passé la majeure partie de sa carrière dans un centre de recherche IBM, qui a fini par être fermé au début des années 90. Tout au long du livre, Mandelbrot décrit assez bien certains (mauvais) aspects de l’univers académique expliquant en partie sa situation: en bon chercheur interdisciplinaire, il ne se fixait jamais sur un sujet en particulier. Ayant reçu une offre du département d’économie de Chicago, l’offre est retirée quand l’université s’aperçoit qu’il ne se « fixera » pas forcément sur des thématiques économiques. A contrario, en négociant parfois sur deux départements, il s’aperçoit que chaque département espère que l’autre paiera son salaire, ce qui fait capoter l’affaire. Toutes les joies de la recherche interdisciplinaire en somme… Qu’une société privée comme IBM lui ait permis de faire ses recherches librement fut une chance, et on pense également à l’âge d’or des Bell Labs. Les centres de recherche privés d’aujourd’hui de Google et cie accueilleraient-ils un esprit libre comme Mandelbrot ?

[Après une remise de prix], nous sommes partis à Tulle, ce bourg dans la montagne où j’ai passé plusieurs années pendant la guerre, et que je considère toujours, après toutes ces années, comme mon vrai chez-moi (« my true home »)

Une confession finale étonnante: Mandebrot, le Tullois, comme notre actuel Président. Un autre point commun: il relate pendant sa jeunesse comment Henri Queuille protégea la famille Mandelbrot pendant la guerre en faisant notamment jouer son entregent parisien. A quand Mandelbrot citoyen d’honneur de Tulle ?

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tom.roud