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Pourquoi votre génome sera « pricé »

Le Guardian Science a publié une tribune assez étrange sur l’exagération des craintes face au séquençage individuel de génomes. Le message est le suivant: le génome est un objet complexe, et toute « prédisposition » n’est en réalité que statistique (i.e. ce n’est pas parce que vous aurez un allèle « défectueux » donné que vous aurez forcément la maladie associée). L’idée est que du fait de ce caractère statistique l’information du génome serait quasiment inutile en dehors d’un usage personnel. En particulier, l’auteur affirme que les compagnies d’assurance n’utiliseront pas ces informations car, bon an mal an, nous avons tous des gènes de prédispositions pour des maladies différentes qui se « moyennent ». Ainsi l’individu lambda aurait une probabilité de maladie (et donc une prime d’assurance) à peu près constante.

Si le propos de base sur le caractère probabiliste de la génétique est exact, l’auteur de la tribune semble, de façon naive et dangereuse, complètement sous-estimer le génie humain à (mal) exploiter toute information supplémentaire disponible à l’âge des big data. Le cyber penseur Jaron Lanier explique bien dans son dernier livre que ce qui compte, ce n’est pas tellement l’optimalité d’une procédure ou d’un algorithme tant que sa popularité. Google n’a aucune chance d’être détrôné vu que tout le monde l’utilise et que tout le monde cherche à « satisfaire » Google. Meetic marchera d’autant mieux que quelques couples se rencontreront effectivement et populariseront la marque. Les discours de science « pop » nous ont si bien préparé à l’idée de quasi déterminisme génétique qu’un hypothétique gène QI+1% sera immédiatement considéré comme une ligne de plus sur votre CV. L’exactitude scientifique ne compte pas dans un monde où l’astrologie et la graphologie servent ponctuellement à recruter. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si certains journaux très Silicon Valley comme Wired se font l’écho de la quête aux gènes du QI: des big data juteuses s’annoncent dans le domaine.

Le discours sur les assurances est encore plus naif. Les assurances n’aiment rien de mieux que les probabilités et les statistiques. De même que les algorithmes de trading utilisent un maximum d’information pour construire des portefeuilles à la rentabilité assurée, les assurances utiliseront les big data génomiques pour construire des portefeuilles d’assurés, aux primes d’assurance calculée au cordeau en fonction des prédispositions génétiques de chacun. C’est d’ailleurs en réalité la façon optimale de procéder, puisque si la prime est mal calculée, la compagnie d’assurance perdra de l’argent par rapport à son voisin. Il suffira simplement de mettre à jour « en temps réel » les probabilités de maladie ou de décès en fonction des différents gènes.

Aujourd’hui sort l’iPhone qui vous identifie sur vos empreintes digitales. Demain l’iPhone vous identifiera peut-être sur votre ADN. En croisant votre ADN à vos données de recherches et vos déplacements, Apple, Google et Facebook se feront ainsi une joie de « prédire » votre futur et de le vendre aux plus offrants.
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About the author

Tom Roud

Nanoblogger scientifique, associate professor incognito (ou presque). Suivi par @mixlamalice

3 Comments

  • Aucun commentaire? C’est dommage, y a de quoi enflammer les foules….

    Et si on cessait de considerer le génome comme une information absolument sacrée, intime et doté de super-pouvoirs de prédiction?
    A priori, les assurances peuvent déjà collecter énormément d’informations, qui prises individuellement, sont sans grand intérêt (habitudes de consommation, âge, antécédent familiaux, catégorie socio-professionnelle, situation de famille, etc), mais qui en grand nombre peuvent informer sur les risques qu’ils prennent en assurant un individu.
    L’information génétique peut devenir un élément d’information en plus. Ce n’est pas et ne sera jamais un prédicteur parfait et il convient de traiter à part les cas où les gènes sont un indicateur quasi-parfait (Huntington, par exemple). Mais ces cas existent déjà, les familles qui ont des maladies génétiques ont déjà ses problèmes d’assurance…

    Bon, il est tard, mon propos est un peu décousu, mais meme si je trouve aussi que l’article du Guardian est naïf, je ne trouve pas que la reflexion de ce billet soit aboutie…

    • Le problème n’est pas tant qu’il ne faille pas « considérer le génome comme une information sacrée », mais que de facto il est considéré comme tel, de façon quasi-irréversible à mon avis. Et c’est mon premier point.

      Après je ne suis pas d’accord avec toi sur le fait que le génome n’est « qu’une » information en plus. Il y a des tas de facteurs de risques pour les assurances où tu as une influence (limitée) mais une influence quand même: ton choix de fumer ou pas, ta profession, etc… Et ce choix n’est évidemment pas non plus complètement héréditaire. Au contraire de tes prédispositions génétiques qui sont absolues et héréditaires. Bref, il y a un manque patent « d’alea moral ».
      Ensuite, le génome sera utilisé ne serait-ce que parce qu’il sera une quantité objective et facile à utiliser pour comparer les gens: il sera facile par exemple de croiser « en temps réel » avec un peu de machine learning les prédispositions génétiques des uns avec leurs risques, pour améliorer le caractère prédictif du modèle (et optimiser les primes), etc…

      • OK, j’accepte l’argument que le génome est la seule information utile aux assurances qu’on ne peut absolument pas modifier ou influer.
        J’aimerai bien trouver des gens qui bossent dans les assurances pour discuter de ces sujets…

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