iPhone, réfrigérateur et communication scientifique

Vous avez peut-être entendu parler de cette « étude » de Mark P Mills indiquant qu’un iPhone consomme plus d’énergie qu’un réfrigérateur:

Bien que la charge d’une tablette ou d’un téléphone intelligent représente une quantité négligeable d’électricité, une heure de vidéo regardée par semaine consomme plus d’électricité sur le réseau que 2 nouveaux réfrigérateurs par an

L’info très frappante a été reprise et amplifiée dans les media généralistes anglophones comme francophones.

Quelques nuances sont assez vite apparues ici ou , mais sans trop de détails ni de mise en contexte. C’est Peter Gleick, climatologue membre de l’académie américaine de Science, qui a retweeté la meilleure contre-analyse à laquelle j’ai pu avoir accès

Elle est l’oeuvre de Dr Jonathan Koomey , expert en consommation d’énergie sur les réseaux travaillant à l’université Stanford . Les grandes lignes du contre-raisonnement de Koomey chiffrent en détail la consommation réelle d’un iPhone et peuvent se résumer en quelques points.

D’abord, Mills a surestimé fortement la consommation de données, évaluant à près de 3 Go la quantité de donnée d’un film d’une heure, et arrivant au total astronomique de 12 Go par mois de film en streaming via le 3/4G. Or, la quantité réelle de données en streaming pour un film en qualité standard est plutôt de l’ordre de 0.3 Go par heure. Ensuite, comme l’indique Koomey, la consommation lambda de données en 3 ou 4 G est plutôt de l’ordre de 1 Go par mois (existe-t-il seulement un forfait permettant 12 Go par mois?). On le voit, on a donc déjà une surestimation de la consommation d’un facteur 10.

Ensuite, Mills utilise le chiffre de 2kWh/Go pour la consommation d’énergie sur le réseau. Ce chiffre semble être aussi largement surestimé: les réseaux modernes sont beaucoup moins énergivores: par exemple le 4G est 62 fois moins énergivore que le 2G et 5 fois que le 3G. Le 4G consomme en fait plutôt de l’ordre de 0.6 kWh/Go.

Comparons donc maintenant: Mills donne 12 Go par mois avec 2kWh par Go, soit de l’ordre de 300 kWh par an. Koomey corrige ces chiffres: 1 Go par mois, 0.6 kWh/Go, ce qui donne 7 kWh par an. Un bon facteur 40 dans les estimations. Enfin, dernière touche de mauvaise foi: un réfrigérateur performant consomme plutôt de l’ordre de 500 kWh par an, donc on ne voit pas très bien même avec le raisonnement de Mills comment un smartphone consomme plus que DEUX réfrigérateurs par an.

Plus que le calcul en soi, c’est le contexte exposé par Koomey qui est le plus intéressant. Le rapport en question s’intitule « The Cloud begins with Coal » (« le Nuage commence avec le charbon »): il s’agit clairement d’un rapport de lobbyiste de l’énergie du charbon. Koomey rappelle que, depuis une quinzaine d’années, l’industrie du charbon distille un message comme quoi les nouvelles technologies sont extrêmement gourmandes en énergie. En 2000, Mills avait déjà écrit un rapport prétendant qu’un PALM consommait plus d’énergie qu’un réfrigérateur ( ce qui à l’époque représentait 1000 kWh/an)

A Palm Pilot sips tiny amounts of power — but connect it to the Web and it can add as much new electric load as a refrigerator, in the servers, routers, and digital transmission systems used to feed it.

Un Palm consomme de petites quantités d’énergie, mais connectez le à la toile et sa charge devient équivalente à celle d’un réfrigérateur, dans les serveurs, routeurs et systèmes de transmission digitaux utilisés pour l’alimenter.

On est donc dans la redite, démentie en 2004 par cet article de Koomey. Autre refrain: celui de l’impact énergétique des nouvelles technologies. Un estimation du début des années 2000 de Mills chiffrait à 13% la consommation d’électricité totale par les technologies de l’information, mais a été revue à la baisse à 3% par Koomey et ses collègues. Koomey insiste fortement sur le manque de crédibilité de ses études successives:

Mr. Mills has made so many incorrect claims that he simply shouldn’t be treated as a serious participant in discussions about electricity used by information technology (IT) equipment. He cherry picks numbers to suit his narrative, and creates the appearance of doing real research by including many footnotes, but almost invariably he overestimates the amount of electricity used by IT equipment. Last time many important people were misled by his antics-–I hope they are smarter this time.

Mr. Mills a fait tant de calculs incorrects dans le passé qu’il ne devrait plus être considéré comme un participant sérieux aux discussions sur l’électricité dans les technologies de l’information. Il choisit arbitrairement ses données chiffrées pour coller à son discours, et crée l’illusion de mener un véritable travail de recherche en incluant de nombreuses notes de bas de page. De façon quasi systématique, il surestime la quantité d’électricité utilisée par les nouveaux appareils de communication. La dernière fois de nombreux responsables sont tombés dans le panneau– j’espère qu’ils seront plus malins cette fois-ci

Pourquoi enfin les industries du charbon mettent-elles tant d’effort à convaincre le grand public que les nouvelles technologies sont si voraces en énergie ? Là encore, Koomey donne des réponses, en commentaires de son billet:

The original idea was to argue that any action that reduced carbon emissions would kill the Internet economy (because electricity is so dependent on coal). These myths were first put forth during the first Internet boom in 1999/2000.

L’idée originale était de dire que toute action visant à réduire les émissions de CO2 tuerait l’économie d’Internet, puisque l’électricité était si dépendante du charbon. Ces mythes ont été mis en avant pour la première fois durant la bulle Internet des années 1999/2000

Le cheminement est, je trouve, très intéressant: en grattant un discours comparant l’iPhone à un réfrigérateur, on en arrive à la lisière de la galaxie climato-sceptique.

Il y a plusieurs leçons à tirer en matière de communication scientifique. Côté charbon, la stratégie est manifestement très bonne: une image parlante (un iPhone ~= un réfrigérateur, notez d’ailleurs la distortion médiatique de l’équation originale légèrement moins parlante 1 iPhone>2 réfrigérateurs), un vernis de rigueur scientifique, et c’est l’assurance d’une reprise générale, probablement amplifiée encore aujourd’hui par des outils comme Twitter. On n’est ni dans la vraie comm’, ni dans le buzz, ni dans le fumigène: il s’agit plutôt de petite musique de fond, destinée à « préparer le terrain » pour les véritables actions futures.

A l’âge du bâtonnage de dépêches et des mots clés raccoleurs, il est facile de se faire piéger, d’autant que les contre-études rigoureuses sont plus difficiles à répercuter et moins rentables en clics, précisément parce qu’elles ne sont pas aussi parlantes en 140 caractères et nécessairement plus fouillées. Aux media scientifiques de décrypter le message en filigrane, de filtrer en amont pour ne pas aveuglément reprendre la vraie fausse funky science à but idéologique ou financier.

Soyons réalistes : ils ne pourront le faire si seuls les groupes d’intérêts buzzent. Il faut une présence massive et sur le long terme de scientifiques qui tweetent, commentent et décryptent en 140 caractères, comme autant de micro-consultants crédibles et disponibles à la fois pour les media traditionnels et pour le grand public. De nombreux climatologues en première ligne du « combat de rue » climatosceptique l’ont bien compris et ont une présence très active sur les réseaux sociaux (comme Peter Gleick ou encore Michael Mann, l’homme derrière la « Hockey Stick »). Tout cela crée une autre musique de fond, plus scientifique et plus rigoureuse, qui doit finir par s’imposer.

9 réflexions au sujet de « iPhone, réfrigérateur et communication scientifique »

  1. « Il faut une présence massive et sur le long terme de scientifiques qui tweetent, commentent et décryptent en 140 caractères (…). De nombreux climatologues en première ligne du “combat de rue” climatosceptique l’ont bien compris et ont une présence très active sur les réseaux sociaux »
    Oui, mais avec le bémol que ces gens parlent essentiellement aux convertis. Ils lancent l’alerte, ce qui est bien, mais leur message n’est pas beaucoup répercuté jusqu’aux gens qui ont initialement entendu parler de l’étude-choc. C’est pourquoi ceux qui ont à coeur une communication scientifique de qualité devraient protester auprès de leurs médias qui coupent sans cesse dans leurs budgets et n’accordent qu’une place dérisoire à l’info scientifique, voire pas de place du tout.

  2. Merci pour cette synthèse/traduction !
    Attention toutefois à ne pas confondre les symboles b (bit) et B (byte). Ici il s’agit bien de gigabytes (GB), qu’on appelle plus communément en Français gigaoctets (Go)

  3. Si j’en crois les sites commerçants, les frigos de classe A+ sont autour de 1kWh/an et par litre de capacité. Soit 200kWh/an pour un frigo de 200L et 300 si vous ajoutez en + un congélo dessus. C’est sans doute la base de comparaison, après tout les téléphones 4G n’ont pas 25 ans d’âge.

    La réaction à l’étude comme quoi il ne faut pas entraver les constructions de centrales au charbon n’est qu’une des réactions possibles. Une autre peut être « C’est terrible, ça va polluer si on fait rien », presque diamétralement opposée. Que ce soit écrit par des climato-sceptiques ne veut pas dire que ça va dans le sens des conclusions qu’ils en tirent.

    • En Amérique, un vrai frigo ne peut pas faire moins de 500 L 😉

      C’est sûr que, dans la mesure où le message n’est pas complètement explicite, on peut l’interprêter différemment. Mais compte-tenu du messager et du titre du rapport, on peut difficilement penser que c’est un appel à moins consommer !

  4. Le calcul de Mills n’est peu être pas bon, mais celui de Koomey me parait incomplet. L’utilisation du réseau ne se réduit pas a la transmission 4G, les données vont passer par des kilomètres et kilomètres de câbles réseau et fibres optique avant d’arriver a destination. Sans compter les routeurs, serveurs en tout genres ainsi que le stockage des données en bout de ligne.

    • Non, non. Koomey se contente de refaire le calcul de Mills en prenant des chiffres qu’il considère (référence à l’appui) plus réalistes et plus fiables. C’est sûr que dans ce genre d’analyse, il faut placer la limite quelque part : faut-il, par exemple, compter l’énergie dépensée dans la mine du Pérou où l’on a extrait le minerai nécessaire à la fabrication des composants équipant le serveur qui héberge les données accédées par l’iPhone dont il est question ? Non, Mills – et Koomey – se sont limités à des données chiffrables en fonction de l’utilisation du téléphone (l’hébergement consomme de l’énergie quelle que soit l’utilisation des données, p.ex).
      Lisez l’article de Koomey cité dans le tweet de Gleick pour vous faire une idée.

  5. un peu plus long qu’un tweet mais fort instructif

    Les marchands de doute, N.Oreskes & E.M.Conway, Édition Le Pommier, 2012, 528pages

    Merci pour l’article

  6. Outre les divers biais de l’étude et les conclusions diverses que l’on peu en tirer, je voudrais apporter un éclairage atypique :
    Iil ne faut pas perdre de vue qu’une grande partie (pour ne pas dire la quasi totalité) de l’énergie « consommée » par les appareils évolués (donc incluant les éclairages, les frigos et les PC!) se retrouve sous forme de chaleur dans les espaces où il sont utilisés.
    Cela implique que dans les périodes « froides » l’énergie effectivement gâchée est NULLE. Seul le fonctionnement en période chaude est un « gaspillage ». Je me suis fait cette réflexion cet automne quand j’ai demandé à un de mes dessinateur pourquoi il avait mis son PC sous son bureau. Réponse : j’avais froid aux pieds, le convecteur est en panne !
    A titre perso je suis chauffé à l’Électricité: quand je laisse un allogène de 500W allumé pendant une longue soirée d’hiver ça ne me coute rien d’autre que l’usure de l’ampoule… et l’été je n’en ai pas besoin. Pour le PC c’est un peu pareil : l’hiver je regarde des films et je joue sur internet…l’été je tond la pelouse et je fait le barebecue…

    Pour les puristes qui me répliquerons que l’électricité est plus couteuse au plan énergétique / environnement que le chauffage au bois, je leur demanderai de considérer quelle quantité d’énergie il pourraient économiser avec une voiture un poil moins puissante, dont les 2/3 de la consommation sert à chauffer le paysage !

    Bonne Année 2015 !

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