PRISM universitaire

Je ne peux m’empêcher de regarder l’affaire PRISM avec mon regard biaisé d’universitaire. Deux choses d’ordre très différent me frappent:

  • PRISM nous rappelle que la science et la technologie sont aussi des enjeux stratégiques majeurs. Les Etats-Unis investissent massivement dans la Science depuis la période de la République des Sciences de Vannevar Bush après la seconde guerre mondiale. Pendant que les Européens investissaient dans le LHC et ITER, recherches fondamentales de très long terme, les Etats-Unis ont aussi investi collectivement dans la data science avant l’heure, et ils en récoltent les fruits à la fois économiques et stratégiques, depuis des décennies en fait. Bien sûr, je ne doute pas que les entrepreneurs webs soient des génies à même de conquérir le monde par la seule force de leur intellect, mais force de constater aussi que la Silicon Valley est encadrée par Berkeley, UCSF, Stanford et Caltech, qu’elle est installée dans un Etat ayant une politique éducative assez offensive (avec certaines des plus prestigieuses universités publiques du monde), que les College Dropout geeks le font très souvent après être entrés dans les dits-College (et y avoir construit un premier réseau), et qu’au niveau fédéral, de nombreuses grants de recherche sont offertes à des projets relevant de l’IT (les fameux DARPA challenges, qui ne cachent même pas leurs buts stratégiques). Bref, tout est organisé depuis 1945 pour que les Etats-Unis disposent, sur leur territoire, des meilleures technologies disponibles pour défendre leurs intérêts économiques et stratégiques, là où les Européens, par exemple, n’ont pu faire décoller en réaction Galileo ou Quaero.
  • Ce qui est très effrayant dans notre société d’aujourd’hui est qu’il paraît illusoire de vouloir se passer des technologies utilisées par PRISM. D’abord parce que nous vivons de plus en plus d’une société de « l’auto-contrôle ». Anecdote personnelle: j’ai dû il y a peu faire la liste de tous les voyages à l’étranger depuis 5 ans. Pour fixer les idées, ça représente 450 jours de déplacement cumulés. Il y a quelques années, il m’aurait été impossible de faire une telle liste de façon fiable et efficace, mais aujourd’hui, cela m’a pris seulement quelques heures grâce à mes billets d’avion stockés sur gmail. J’ai d’ailleurs pu tester la situation inverse: par choix idéologique, j’avais laissé tombé gmail entre 2008 et 2010, mal m’en a pris car je n’ai pas conservé de façon fiable et efficace tous mes e-mails de l’époque. Dans le même ordre d’idée, on demande de plus en plus de détails dans les dossiers de recherche, type la date exacte d’un séminaire ou d’une conférence. Là encore, Gmail ou GoogleCalendar sont des outils extraordinaires, car stockés sur le Cloud et donc aveugles aux changements de machines ou de système d’exploitation au cours des années. Ensuite, force est de constater aussi que les outils grands publics aujourd’hui écrasent toutes les solutions équivalentes offertes à l’université. Gmail reste le meilleur outil pour gérer ses e-mails, y faire des recherches, stocker des données quand les boîtes mails des universités sont limitées à quelques Go. Dropbox est la solution de partage et de stockage idéal pour l’universitaire en goguette permanente, pas à l’abri d’un vol ou d’un bris d’ordinateur et qui n’a pas forcément le temps ou les compétences pour faire un backup régulier. Bref, les universités sont un peu comme les Etats européens: n’ayant pas investi suffisamment dans l’IT tout en exigeant des productivités et un auto-contrôle importants, elles poussent leurs utilisateurs vers des solutions externes développées par la Silicon Valley.

4 réflexions au sujet de « PRISM universitaire »

  1. Excellente analyse. Ca me désespère de voir mon université essayer de ré-inventer la roue avec des systèmes informatiques fait-maison en retard et moins bons que ce que le privé me fournit gratuitement. Et ça me désespère d’utiliser les outils gratuits dont le prix réel est le contrôle de mes données et mes informations par des companies privées.

    J’ai quand même réussi à garder tous mes emails depuis 1998 en local, pas dans un « cloud » controlé par d’autres. En faisant attention c’est possible.

    Ah, un exemple de réussite européenne : doodle.com est suisse ! 🙂

  2. je viens de tomber sur les remerciements de l’article décrivant Google, tout-à-fait pertinent à la discussion :

    Finally we would like to recognize the generous
    support of our equipment donors IBM, Intel, and
    Sun and our funders. The research described here
    was conducted as part of the Stanford Integrated
    Digital Library Project, supported by the National
    Science Foundation under Cooperative Agreement
    IRI-94 11306. Funding for this cooperative agreement
    is also provided by DARPA and NASA, and by
    Interval Research, and the industrial partners of the
    Stanford Digital Libraries Project.

    http://dx.doi.org/10.1016/S0169-7552(98)00110-X

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