Le grand méchant anglais scientifique

La France universitaire semble traversée par un débat dont elle a le secret: l’idée d’enseigner certains cours d’université en Anglais semble déclencher une levée (partielle ?) de boucliers (voir par exemple cet article du Monde, ou encore cet article du Canard Enchaîné ).

Quelques remarques en vrac:

  • En réalité, cela fait très très longtemps que des cours en Anglais sont offerts dans des universités ou Grandes Ecoles. De mon temps on appelait ça des « cursus internationaux ». On notera d’ailleurs que les Grandes Ecoles prévoient une fraction beaucoup plus significative des cours en Anglais que les universités, l’élite sait ce qui est bon pour elle… Une question que l’on devrait tous se poser: quelques cours en Anglais dans notre propre cursus universitaire auraient-ils été bénéfiques ? La réponse est un oui clair en ce qui me concerne.
  • L’un des problèmes essentiels du débat me semble être que la motivation première présentée est le fait d’attirer les étudiants étrangers en France. Mais l’un des avantages d’avoir des cours en Anglais est surtout que les étudiants français eux-même vont pouvoir améliorer leur Anglais scientifique, ce qui améliorera je pense leur impact international. Le Français typique parle et écrit mal en Anglais, ce qui est un inconvénient certain vu que l’Anglais est de facto la langue de travail dans de nombreuses sciences (et je pense qu’il faut vraiment le prendre comme cela plutôt que comme le signe d’une résignation face au duo Amérique/UK). Alors certes, quelques vieux mandarins seront incapables de délivrer des cours en Anglais (« Take the pipette », se moque le Canard). Profitons-en alors pour recruter un jeune français au parcours international pour prendre sa place.
  • Un des arguments est que ce serait une perte d’influence de la science française face à la science « anglo-saxonne » (indéfinie). Il y a sans aucun doute des expériences naturelles sur le sujet. Par exemple, certaines sciences molles en France publient quasi-exclusivement en Français. Ces domaines sont-ils plus florissants que les domaines de Sciences Dures passés depuis longtemps à la publication en Anglais ? On me citera l’exemple des maths comme perle française, mais un Cédric Villani prendrait-il fait et cause pour la réforme actuelle s’il ne sentait pas une évolution nécessaire ?
  • Ce mouvement du local vers le global s’est produit il y a longtemps dans les publications scientifiques. Cela a été plutôt bon pour la science en général à mon sens: le fait de ne pas comprendre un article écrit en Russe ou en Allemand n’incite guère à apprendre l’une ou l’autre langue. Elle incite plutôt à chercher un article « proche » dans une langue qu’on comprend, et à du coup citer l’article correspondant, ce qui est plutôt mauvais pour la science russe ou allemande [Je le sais d’expérience, ça m’est arrivé].
  • Ce passage citant Michel Serres (dans l’article du Monde)

    « Une langue vivante, débute le philosophe, académicien et professeur à l’université américaine de Stanford, c’est une langue qui peut tout dire. » Sa langue maternelle, le gascon, est morte car, un jour, elle « ne pouvait plus tout dire : polyèdre et ADN, ordinateur et galaxie… »

    m’a fait penser à cette fameuse citation de Bush fils

    The thing that’s wrong with the French is that they don’t have a word for entrepreneur

    En fait, si la langue de travail en science est l’anglais, il me semble les termes scientifiques eux-mêmes restent largement latins (au sens large) ou grecs. Les exemples cités par Serre sont assez parlants d’ailleurs (à part ordinateur, qui n’est justement pas un terme scientifique à proprement parler). On n’a pas eu besoin de l’Académie française pour traduire en français genomics, epigenetics, memetics, transcription, … Il y a bien sûr quelques termes spécifiquement anglais qu’on traduit rarement en français, par exemple « fitness » en évolution, mais son utilisation relève presque pour moi d’un hommage à Darwin plus qu’à une quelconque « colonisation ».

La véritable question est la défense d’une identité scientifique française ou francophone qui existe certainement même si je ne saurais trop la définir [1]. Mais la défense du français scientifique, à l’heure d’Internet, passe-t-elle d’abord par le maintien exclusif du français dans l’université française, ou par la défense et la réforme d’une organisation de recherche, par la communication scientifique, par des MOOCs francophones, par des blogs scientifiques en français ? Le retard spécifiquement français sur les 3 derniers points devrait plus nous inquiéter qu’une ouverture à l’international mineure dans l’enseignement.

[1] En physique, ce serait peut-être cette propension à faire des avancées fondamentales avec 3 bouts de ficelles, la physique de systèmes « mous », complexes, non hamiltoniens, etc… La physique nord-américaine est beaucoup plus focalisée sur les particules, la cosmologie et la matière très très condensée .

13 réflexions au sujet de « Le grand méchant anglais scientifique »

  1. Deux éléments me viennent à l’esprit en lisant ce billet, qui ne vont pas forcément dans le même sens, d’ailleurs :

    -> Le billet, citant Michel Serres, dit que le français scientifique reste toujours vivant, et déduit, un peu vite, qu’utiliser encore un peu plus à l’anglais ne changera pas cette réalité. Outre le fait que la disparition d’une langue dans un domaine particulier se fait toujours avec beaucoup d’inertie, et que cela ne se fait jamais du jour au lendemain (revers de la médaille : la mort réelle d’une langue dans un domaine a lieu souvent bien avant qu’on s’en rende réellement compte), n’est-ce pas ici le problème de l’œuf et de la poule ? N’est-ce pas précisément parce qu’il existe toujours une recherche franco-française (je devrais dire franco-francophone…), qui requiert la création de mots nouveaux ou le « détournement » de mots existants (p. ex. nanotube, séquestration, oxycombustion…) que le français scientifique reste toujours vivant ?

    -> Ceci étant dit, je trouve ce débat très hypocrite. Car la véritable place du français comme langue d’influence ne se joue pas et ne s’est jamais jouée dans les écoles de l’enseignement supérieur, ni même de l’enseignement tout court. Comme l’indique en creux ce billet (avec justesse), ce n’est pas un hasard si les cursus multilingues, y compris au niveau collège et lycée (je dirais même : en particulier à ce niveau-là !), sont considérés comme des cursus d’élite.

    Si l’on veut défendre la langue française et sa place dans le monde, c’est dans les institutions *politiques* internationales qu’il faut avant tout la défendre, en particulier là où elle a déjà un statut de langue officielle. Et en premier lieu, au sein des institutions européennes. Et là, on ne voit ni n’entend personne sur la place publique pour dénoncer l’abandon quasi-complet du français (à part peut-être Jean Quatremer, journaliste français et envoyé spécial permanent à Bruxelles). Car de ce point de vue, on peut noter qu’en gros depuis une dizaine d’années, nos propres dirigeants politiques ont totalement lâché l’affaire de la francophonie, alors que le français est toujours l’une des 3 langues de travail officielles de la Commission européenne. Là où il y a une vingtaine d’années, une partie du travail fédéral européen se faisait encore en anglais, une autre en français, et le reste en allemand (certes, l’anglais était déjà la langue de travail la plus utilisée, mais à moins de 50 %), parce que les dirigeants français (et aussi belges francophones) s’assuraient que le plurilinguisme restait une réalité, aujourd’hui, quasiment tout se fait en anglais. A tel point — parce qu’un non-locuteur natif ne peut maîtriser toute la subtilité du vocabulaire d’une langue aussi riche que l’anglais — que par exemple, tous les commissaires européens dont l’anglais n’est pas la langue maternelle ont choisi un directeur de cabinet britannique ou irlandais. Et qui dit langue de travail unique au niveau politique dit aussi conception de l’économie, du droit, de la société, plus proches des conceptions des pays dont c’est la langue maternelle. On se plaint en France des conceptions libérales de l’économie à Bruxelles ? Si on commençait par y réintroduire le français comme co-langue de travail, cela changerait déjà deux ou trois petites choses…

    Cette omniprésence de l’anglais mène aussi à des confusions et des incompréhensions qui sinon n’auraient même pas existé. Cf. par exemple le « dérapage » de Viviane Reding, commissaire européenne à la justice, en septembre 2010, sur la « déportation » des Roms par la France : en lisant une note de son cabinet écrite directement en anglais, Viviane Reding, Luxembourgeoise et de langue maternelle francophone, a confondu le mot anglais « deportation » qui signifie « expulsion » et le mot français « déportation », d’un sens bien différent depuis le régime de Vichy… cf. http://www.google.fr/search?q=reding+deportation . Autrement dit, contrairement à ce qu’ont prétendu les dirigeants français (et la presse !) à l’époque, elle n’a pas dérapé, elle s’est laissée piéger par un mot anglais faux-ami que son cabinet anglophone avait écrit. Mais pourquoi le travail a-t-il fait en anglais alors que la langue maternelle de la commissaire est le français et qu’elle s’adressait avant tout aux dirigeants français ? Autre exemple classique : l’expérience montre que l’actuel président de la Commission européenne, José Manuel Durão Barroso, maîtrise le français aussi bien que sa langue natale, le portugais, mais qu’il maîtrise nettement moins bien l’anglais ; et pourtant, il fait la plupart de ses discours et de ses conférences de presse en anglais. Pourquoi ? L’emploi de l’anglais leur donnent-ils plus d’impact, ou les rendent-ils plus clairs et limpides ? J’en doute fort : son utilisation du français ne fera pas venir moins de journalistes à ses discours. On pourrait aussi parler des institutions liées à l’euro (conseil des Ministres des finances de la zone euro, BCE) dont la langue de travail exclusive est l’anglais, alors que la population de la zone ne compte même pas 1,5 % d’anglophones natifs (là quasiment 50 % de la population a soit l’allemand, soit le français comme langue maternelle…) et que l’euro est un instrument politique et économique imaginé, conçu, mis en place d’abord et avant tout par des dirigeants politiques allemands et français, et que Français et Allemands en ont toujours l’essentiel de la maîtrise aujourd’hui !

    • Merci de ton commentaire.
      Je suis tout à fait d’accord que l’université n’est clairement pas le bon endroit pour lutter pour le français compte tenu de ce qui se passe ailleurs . Peut-être cela permet-il de défendre la francophonie à peu de frais.
      A ce titre d’ailleurs, je me souviens avoir été frappé par le fait que Hollande refusait à un moment de s’exprimer dans une langue étrangère dans des discours officiels, parce que, selon lui, le Président de la France doit parler en français (mais il a peut-être changé d’avis depuis …).

      • Je pense pourtant que s’exprimer en français est le minimum exigible d’un politicien. D’une part pour éviter des malentendus (jamais vous ne verrez des Américains négocier dans une autre langue que la leur, question de clarté et de pouvoir), d’autre part parce qu’effectivement il représente la France et la francophonie.
        Par ailleurs, je ne fais pas remarquer les fautes puisque j’en fais moi-même, mais dans un article bien rédigé comme celui-ci, lire plusieurs fois l’Anglais, le Russe ou l’Allemand au lieu de l’anglais du russe et de l’allemand sent l’influence de… la langue anglaise justement, censément neutre !

  2. Il y a deux niveaux à ce « problème », institutionnel et local (labo).
    De mon expérience en France et en Allemagne, j’ai vu une grosse différence entre les deux au niveau institutionnel, par exemple aucune difficulté à organiser une conférence « nationale » en anglais en Allemagne alors qu’un équivalent en France reste en français, et ce malgré des guests non francophones (what the hell, ai-je envie de dire). Au niveau local, de part et d’autre du Rhin, c’est plus la politique locale de recrutement qui va primer. J’ai vu des labos qui ne parlaient qu’allemand ou français malgré la présence de non franco/germanophones comme j’ai vu des labos entièrement anglophones sans problème.
    Les écoles doctorales et les facs jouent aussi un très grand rôle. Thésard en Allemagne, j’ai pu écrire et soutenir en anglais sans aucun soucis, ce qui est impensable en France. Et je ne parlerai pas des secrétaires des labos et des facs parfaitement bilingues ni des papiers administratifs disponibles dans les langues de Goethe ou de Shakespeare.
    Et ça n’a pas l’air d’être une question d’âge, des « jeunes » chercheurs peuvent défendre bec et ongles l’usage de l’anglais ou la sauvegarde du français. Par contre in fine, je pense que l’argent plus que la langue est un problème pour attirer des chercheurs internationaux en France (ça et l’opacité du système de recrutement).

    • C’est vrai que les autres pays sont beaucoup plus « relax » de ce point de vue; ils ont accepté que l’Anglais soit la langue de travail en recherche, et semblent très bien s’en accomoder.
      Cela étant dit, la France est aussi très active pour défendre son « exception culturelle », sa langue, plus que les autres pays, ce qu’on ne peut pas blâmer non plus. Je trouve que la diversité, c’est bien aussi, mais ça se traduit surtout dans les modes de pensée plutôt que dans la communication au monde.

  3. « Quelques cours en Anglais dans notre propre cursus universitaire auraient-ils été bénéfiques ?  » La réponse est OUI pour moi aussi.
    Question annexe : pour que le citoyen lambda (heu … moi par exemple) puisse avoir accès aux travaux issus de la recherche publique, ne faut-il pas maintenir et favoriser les publications en français ? Je suis bien content de pouvoir lire des thèses ou des articles en français et je peste lorsque les travaux d’un chercheur ne sont disponibles qu’en anglais.

    • Merci pour ce post qui résume bien le sujet – j’etais également perplexe de ne voir nulle part mentionné l’avantage des cours en anglais pour les étudiants français.
      Alain, concernant le maintient de publications etc. en français, je ne pense pas que ce soit incompatible avec le fait d’introduire des cours en anglais à l’université. Il s’agit de proposer des formations pluri-lingues et d’ajouter une langue de travail – pas d’en supprimer une. La communauté scientifique francophone à un role important à jouer pour maintenir le français comme *une* des langue de travail (par exemple, dans le cadre de séminaires ou de publications de groupes de travail et groupes d’interet) même dans des domaines où les publications en anglais sont plus reconnues.

      • Oui, je suis d’accord que les choses ne sont pas incompatibles. Ce qui frappe aussi est la mauvaise foi des opposants qui ont l’air de croire que tous les cours seront en Anglais bientôt, alors que la meilleure stratégie, pour moi, est de limiter cela à quelques cours simplement…

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  5. Elève en grande école, je subis les cours en anglais. Je n’ai qu’un constat : c’est de la merde, pardonnez-moi pour la vulgarité ! Et c’est d’autant plus dommage que les professeurs qui donnent ces cours sont de grands chercheurs reconnus dans leur domaine.

    Si j’étais vraiment rigoureux, je ne devrais pas dire que j’ai subi des cours en anglais ; j’ai subi des cours en globish, ce sabir comportant 200 mots de vocabulaire, où tout se décline en termes de high, low, big ou small. En dehors de ce sacro-saint quartet, pas de salut, pas de nuance. Sérieusement, comment voulez-vous faire une cours de sciences de haut niveau avec 200 mots de vocabulaire ?

    Il est vrai qui si chaque chercheur écrit dans sa langue maternelle, la communication entre chercheurs risque d’être entravée. Mais dans ce cas, au lieu de contraindre l’ensemble de nos professeurs à faire des cours en un globish pauvre et ridicule, pourquoi ne pas faire traduire en un anglais élégant, fin et nuancé les publications des chercheurs francophones ?

    Il ne s’agit pas d’entrer en guerre contre la langue anglaise ; il s’agit juste de se battre contre la pauvreté, la faiblesse et la nullité d’un enseignement dispensé en un Volapük de 200 mots.

    • Le fait de mal le faire aujourd’hui ne justifie pas qu’on ne le fasse jamais. Au contraire, profitons de l’opportunité et de la discussion pour améliorer les choses. Il n’est pas normal selon moi qu’un professeur en Grande Ecole Scientifique ne soit pas capable de faire un cours décent en anglais. Si c’est le cas, renouvelons les têtes: il y a certainement des tas de jeunes français (ou étrangers) compétents scientifiquement pouvant le faire.
      Mes cours en anglais sont mâtinés d’un fort accent français, mais c’est du vrai anglais scientifique, et mes étudiants sont plutôt satisfaits si j’en crois mes évaluations.

      • L’accent est, il me semble, un problème fort différent de celui de la pauvreté du vocabulaire et de la difficulté à expliquer des concepts. Les étudiants américains ont l’habitude des enseignants d’origine indienne etc. avec un fort accent…

        J’ignore qui s’amuse à faire des cours de sciences en 200 mots de vocabulaire, mais dans mon dernier article, il semble qu’il y ait un millier de mots différents, même après identification des pluriels vs singuliers… et pourtant il s’agit d’un domaine bien circonscrit !

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