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400 ppm, désabusé

La nouvelle devrait tomber d’ici quelques jours (et peut même être suivie en direct sur twitter sur @keeling_curve): pour la première fois depuis plus de 2 millions d’années, pour la première fois depuis que l’homme est Homme et qu’un de ces ancêtres a brûlé en toute Conscience une branche pour se nourrir ou du charbon pour se chauffer, pour la première fois donc depuis des temps géologiques, la concentration de CO2 dans l’atmosphère va dépasser le seuil (symbolique) de 400 parties par millions (ppm).

Ce qui frappe dans cet événement, c’est l’absence totale de réactions, le degré insensé de je-m-en-foutisme général face à cette annonce qui devrait, à défaut de nous faire agir immédiatement, au moins nous pousser à réfléchir à des solutions permettant d’anticiper la catastrophe annoncée. Car, à l’heure où certains croient qu’autoriser quelques couples homosexuels à adopter des enfants représente la fin de la civilisation, ne pourrait-on pas aussi envisager que le recul annoncé des côtes par la simple dilatation de l’océan, que les futurs réfugiés climatiques, que les changements induits sur les cultures et le cycle de l’eau puissent aussi légèrement, très légèrement, sur le très très long terme (une éternité géologique d’environ 50 ans) perturber le joyeux train-train de la France, des puissances occidentales, du monde entier ?

Pire, les annonces dans le mauvais sens s’accumulent, dans une espèce de loi de Murphy climatique qui ressemble à une série de mauvaises blagues. L’exploitation des gaz de schistes explose aux Etats-Unis. Au Canada, les sables bitumineux sont désormais présentés comme des « ressources renouvelables » . L’Allemagne, se dénucléarise comme prévu en crachant toujours plus de charbon. Comme prévu, la technologie des énergies renouvelables n’est pas mure. 23 nouvelles centrales à charbon sans solution renouvelable viable, n’est-ce pas aussi un motif valable de « tension amicale » ?

Le pouvoir politique n’est pas à la hauteur, pour diverses raisons. En France, un plan d’investissement à 10 ans inclurait une transition énergétique, sans en préciser les contours ni le budget. On n’y accordera donc pour l’instant qu’un intérêt poli, surtout vu le passif de la stratégie de Lisbonne. Aux Etats-Unis, Obama a soufflé le chaud et le froid, lançant d’un côté l’exploitation des gaz de schistes, de l’autre, évoquant immédiatement après sa réélection son désir d’attaquer le problème du réchauffement climatique. Mais Obama peut-il beaucoup aujourd’hui politiquement, confronté à une opposition républicaine abusant de son pouvoir de blocage ? Et on ne peut même plus tellement compter sur la science, à l’heure des coupes sévères dues au « sequester » et des Républicains qui veulent mettre leur nez dans la revue par les pairs

Bref, l’heure est grave, les perspectives sombres, et plutôt qu’un « Printemps des cons », c’est un Eté brûlant, très brûlant qui nous attend …

PS: dans la série mauvaise nouvelle, le Monde a dezingué le blog de Votons pour La Science sur sa plate-forme. A titre d’archivage personnelle, je vais donc reposter dans les jours qui viennent les billets que j’y ai écrits. L’occasion d’espérer néanmoins qu’on puisse voter pour la science, un jour, même si je deviens très pessimiste…

About the author

Tom Roud

Nanoblogger scientifique, associate professor incognito (ou presque). Suivi par @mixlamalice

11 Comments

  • Je compatis. Bon, et si plutôt que de ressasser des grandes idées générales, on orientait le débat vers une approche quantitative du problème ?

    1 : on introduit la géniale équation de Kaya qui englobe tous les facteurs techniques, économiques et politiques du problème. Jancovici l’explique de manière merveilleuse ici : http://www.manicore.com/documentation/serre/kaya.html

    2 : on montre l’évolution récente des différents facteurs par ce graphique illuminateur : http://en.wikipedia.org/wiki/File:Changes_in_components_of_the_Kaya_identity_between_1971-2009._Includes_global_energy-related_carbon_dioxide_emissions,_world_population,_world_GDP_per_capita,_energy_intensity_of_world_GDP_and_carbon_intensity_of_world_energy_use.png

    3 : on voit que les 2 facteurs « techniques » CO2/TEP et TEP/PIB qui monopolisent le débat sont en baisse lente, baisse qu’on pourrait certainement un peu accélérer, que le PIB/POP mondial augmente ce qui sera difficile à remettre en question politiquement surtout auprès des 2 ou 3 milliards d’humains qui sortent tout juste de la pauvreté, et que LE facteur sur lequel on peut avoir une influence directe en 9 mois chrono avec du latex et des pilules est quasi totalement écarté du débat

    4 : effectivement, agir sur POP poserait de gros problèmes économiques dans une génération. Mais si on ne fait rien, on aura de gros problèmes dans une génération, problèmes qui pourraient même conduire à une diminution de la population encore moins contrôlée. ..

    Naître ou ne pas naître, c’est un bon quart de la question …

  • Mariage homosexuel = touche aux valeurs personnelles de certaines personnes, des valeurs ancrées parfois depuis l’enfance, ce qui explique leurs réactions épidermiques.

    400 PPP = ne touche à aucune valeur personnelle. Chiffre complètement contre-intuitif, comme le sont hélas souvent les sciences. Pour s’en indigner, il faut faire appel à la réflexion, aux faits, s’informer, faire des connexions avec nos actions, bref, tout le contraire d’une réaction épidermique. Voilà pourquoi les sciences en général sont si difficiles à communiquer, et celle-là en particulier. C’est un travail à long terme, comme dirait le type qui a fondé la première université il y a un millier d’années.

    • Vrai. C’est ça le problème fondamental de la science d’ailleurs: c’est souvent contre-intuitif et va à l’encontre de nos éducations (religieuses entre autres). C’est pour ça 1/ qu’il faut renforcer l’éducation aux sciences en général 2/ que malheureusement dès qu’il s’agit de faire des économies, on coupe dans la science, trop gênante et pas assez populaire (dans le budget des journaux ou de l’Etat).

  • Pourquoi les gens s’intéressent plus au mariage gay qu’au réchauffement climatique? Parce que toute action sur le second problème ne fera sentir ses effets que dans 30 ou 40 ans, qu’elle soit bonne ou mauvaise. Les modifications actuelles du climat sont dues avant tout aux émissions des années 70-80, en gros. Le mariage gay, vous pourez en profiter si le cœur vous en dit dès le mois prochain.

    De plus, il faut voir que l’Europe (sans même parler de la France) est sur le chemin de devenir négligeable dans ce problème. Elle ne représente plus que 12% des émissions de CO2 (pour les autres gaz, j’ai pas les chiffres, mais ça doit être du même tonneau). Alors que les USA & la Chine représentaient déjà 40% en 2010. L’implémentation (ou pas) d’une solution au problème des émissions de gaz à effet de serre dépend maintenant marginalement de l’Europe, c’est un fait.

    Je ne sais pas si le gaz de schiste est si mauvais que ça vue la situation aux US (où il a aussi remplacé du charbon), ni si Obama est responsable de quoi que ce soit dans ce pays tout de même très décentralisé sur les questions énergétiques. Sinon, partiellement d’accord sur les énergies renouvelables: en fait le problème c’est que les énergie dont on parle le plus (éolien & solaire PV) souffre de leur intermittence et de l’absence (due à la technique) de moyens de stockage de l’énergie (en dehors des combustibles fossiles bien sûr). D’autres énergies renouvelables sont parfaitement au point techniquement: c’est le cas des pompes à chaleur & des chauffe-eau solaires, par exemple.

    • Certes, nos émissions deviendront minoritaires, et on peut choisir de s’en moquer, mais il me semble que:
      – les pays « développés » ont simplement délocalisé leurs émissions, notamment leur production industrielle. Ils ont donc une responsabilité forte
      – ils paieront les conséquences géopolitiques des changements climatiques, comme tout le monde.
      – seuls les pays occidentaux ont les moyens de R&D pour rendre les énergies renouvelables plus efficaces et compétitives. Beaucoup de technologies renouvelables restent chères à mettre en place, et à moins d’imposer un prix fort de l’énergie, ne sont donc tout simplement pas compétitives économiquement. C’est exactement pour ça que dès qu’on supprime le nucléaire, on bascule sur du charbon !

      • Les émissions dans les pays de l’UE sont déjà minoritaires. Et ce n’est pas pour s’en moquer que je fais la remarque: les émissions sont un problème mondial et si on veut espérer parvenir à une solution, il faut convaincre les gros émetteurs en termes absolus. L’avenir du climat dépend plus de la capacité de la Chine et des USA à agir et à trouver un accord sur le sujet. L’UE peut y contribuer par une action diplomatique, mais c’est le ministère de la parole et non l’action par nous-mêmes. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire, bien sûr.

        On peut dire qu’on a « exporté » nos émissions, mais il faut constater que le chemin inverse ne se fera pas comme ça: une nouvelle fois, on en revient au fait que la solution au problème n’est plus que (très) partiellement dans les mains de l’UE.

        Pour finir, je ne suis pas d’accord que seuls les pays occidentaux ont les moyens de la R&D. En Chine, il y a maintenant une classe moyenne dont la taille équivaut presque à la population de la France et de l’Allemagne réunies. La R&D chinoise n’est pas aussi mauvaise qu’on peut le penser. Et pour le coup, les décisions chinoises sont déterminantes pour l’avenir du climat vu le poids actuel de leurs émissions.

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