La reine rouge de l’obsolescence

Un argument qui revient souvent dans les débats sur l’obsolescence programmée est qu’un ordinateur, un téléphone cellulaire (ou tout objet électronique connecté), a un ensemble de fonctionnalités fixées une fois pour toute, si bien que c’est le seul désir de nouveauté ou de technologie nouvelle qui nous pousse à en changer.

Il me semble que cet argument est faux: en réalité à l’heure du cloud et du tout connecté, les machines électroniques perdent « naturellement » des fonctionnalités avec le temps. Plusieurs exemples tirés de mon expérience personnelle :

  • il y a quelques années, Apple offrait un système appelé MobileMe, qui combinait adresse e-mail spéciale, dropbox et synchronisation de diverses données entre tous les appareils via le Cloud. Ce service a été remplacé il y a 1 an par iCloud. Problème: les anciens OS X intégrant MobileMe sont incapables d’intégrer iCloud, si bien que ces fonctionnalités disparaissent pour les ordinateurs plus anciens, et qu’un ensemble tout intégré demande désormais des suites logicielles séparées (et moins pratiques). Cela m’a poussé, entre autres à upgrader mon OS sur mon portable (modulo espèces sonnantes et trébuchantes). J’ai par ailleurs un vieil iPod touch qui me servait d’ordinateur de poche et d’agenda via MobileMe (en particulier pour la synchronisation des contacts, du calendrier, etc..) pour lequel iOS ne peut plus être mis à jour: les fonctionnalités de départ associées à MobileMe (dont la synchronisation) sont donc devenues inutilisables
  • Dans une autre vie, j’étais sous Linux. Régulièrement venaient des « mises à jour de sécurité ». Souvent ces mises à jour venaient aussi avec de nouvelles fonctionnalités qui ne m’intéressaient pas forcément, mais qui pouvaient demander d’autres logiciels, ou drivers … et de toutes façons prennent plus de place avec le temps. Or les disques durs étant par nature limités, vient un moment où il faut soit arrêter les mises à jour de sécurité, soit tout réinstaller, sachant que l’évolution technologique entraîne des logiciels de plus en plus gourmands qui feront probablement ramer votre machine. Dans le même ordre d’idée, j’ai un vieux MacBook pour lequel je ne peux plus effectuer les mises à jour de sécurité de logiciels de base (comme Firefox) parce que l’OS est trop « ancien ». Cela veut donc dire que je ne peux plus aller en toute sécurité sur le Web avec cet ordinateur: là encore, une fonctionnalité capitale disparaît.
  • Lorsque je travaille en collaboration, il est évident que nous allons nous échanger des fichiers informatiques, type Word. En ce qui me concerne, je ne vois pas de grosses différences en terme de fonctionnalité entre Word aujourd’hui et, disons, Word d’il y a 10 ans; en théorie je devrais pouvoir garder le même Word. Or les différentes versions de Word ne sont pas nécessairement compatibles pour une utilisation professionnelle: seule la plus récente version l’est parfaitement avec toutes les autres. D’où la nécessité de mise à jour, qui, lorsqu’elle se généralise à plusieurs logiciels, peut in fine amener à changer de machine.

Ces différents exemples illustrent le fait que, par effet d’évolution technologique « naturelle » de son environnement, une machine de bureau ou un ordinateur portable voit ses fonctionnalités diminuer avec le temps. L’effet est renforcé par le passage généralisé au Cloud: si le Cloud (au sens large) n’est plus compatible avec votre OS, vous n’avez pas le choix, il faut changer d’OS pour avoir accès au Cloud. Et du coup la seule façon de travailler à qualité constante est, in fine, de racheter régulièrement logiciels et ordinateurs.

En écologie, c’est ce qu’on appelle l’effet « Reine Rouge »:

Now, here, you see, it takes all the running you can do, to keep in the same place

Voilà, tu vois, tu dois courir aussi vite que tu peux pour rester à la même place.

Les animaux en interaction avec leur environnement doivent eux-mêmes constamment évoluer pour simplement résister aux innovations des autres espèces, de même que je dois mettre à jour constamment ma machine pour résister aux nouveaux virus ou pour lire les documents Word de mes collègues ayant des machines plus récentes. Vient un moment ou, cependant, comme j’en demande de plus en plus à ma vieille machine pour faire la même chose, elle ne peut plus supporter de nouvelles évolutions, et c’est un facteur majeur pour changer d’appareils.

Il est important de constater ici qu’il ne s’agit pas d’obsolescence technologique, au sens d’un changement pour des normes plus performantes permettant de faire plus et mieux : il s’agit ici, face au progrès technologique, d’évoluer pour conserver peu ou prou le même usage. Il y a bien sûr en parallèle l’émergence de nouveaux usages et de nouveaux besoins, mais il me semble qu’il serait faux de penser que toute mise à jour n’est motivée que par la seule nouveauté esthétique ou technique.

Apple a peut-être trouvé un bon moyen de contrôler cette obsolescence Reine Rouge: la compagnie met de nouveaux appareils et OS sur le marché, de façon coordonnée et régulière (comme on peut le voir immédiatement sur le guide d’achat de Mac Rumors). Cela permet d’entraîner et de forcer le dynamique, puisqu’avec le temps, on sait qu’une fraction de la population va mettre à jour ou acheter sa machine à date fixe, et qu’automatiquement, cela rendra obsolète quasiment immédiatement une autre fraction de la population, qui sera donc tentée de mettre à jour ses propres machines, amplifiant en quelque sorte le cycle. Ce n’est pas de l’obsolescence programmée: c’est plutôt de l’obsolescence émergente et entraînée. Et si l’on a l’esprit complotiste, on notera que les cycles des produits les plus récents sont plutôt plus courts que ceux des vieux produits …

12 réflexions au sujet de « La reine rouge de l’obsolescence »

  1. La réflexion est intéressante.

    Un élément m’énerve systématiquement quand j’observe l’évolution technologique : la puissance de calcul, la mémoire disponible, le progrès technique n’ont jamais arrêté de croître depuis les premiers ordinateurs. Pourtant, aujourd’hui, un Microsoft Word est toujours aussi lent à démarrer et à faire les taches les plus élémentaires qu’un Word que j’utilisais sous Windows 3.1. Sans avoir eu l’impression que les résultats obtenus étaient plus satisfaisants – oui, la souris laser a changé ma vie, mais en dehors de ça, il y a eu assez peu d’innovations ergonomiques dans Word – la seule chose qui change est le logo de l’application. (voir ici : http://www.crystalxp.net/news/fr738-evolution-interface-graphique-logo-page-accueil-microsoft-word.htm)

    Pour autant je ne pense pas qu’il s’agit d’obsolescence; il s’agit essentiellement d’incompétence. Reprendre le même Word, en refaire le coeur, changer le logo, et le publier, permettrait d’avoir des bêtes de compétition en traitement de texte (Qui n’égaleraient pas un vim avec LaTeX mais c’est un autre débat).

    Je pense que, à l’exception des services en ligne, à peu près tous les exemples d’obsolescence en informatique reviennent à celui-là : des mises à jour nécessaires, non pas parce qu’elles ajoutent des fonctionnalités, mais pour sortir des mises à jour régulières pour ne pas décevoir les utilisateurs. Et comme le temps presse, on ne prend pas le temps de faire ça proprement, donc les patchs sont dégueulasse, les mises à jour de sécurité pourrissent la mémoire et la machine, et un jour, on a envie de faire table rase et de tout réinstaller.
    Mais en dehors de ça, la machine peut survivre des années (modulo l’espérance de vie du disque dur, c’est le talon d’achille en général) et continuer à fournir les mêmes services.

    Les services en ligne posent un autre problème : oui, sur ceux-ci, on peut parler d’obsolescence. Mais dès qu’on dépend d’un tiers, on dépend aussi de son évolution. Et donc, Mobile Me qui évolue en iCloud casse les pieds, mais il faut aussi se préparer à ce que Gmail ferme un jour sans crier gare, et que Facebook ferme mon compte parce que ça l’arrange.
    Quand des services tiers sont en jeu, sur ordinateur comme dans la vraie vie, il faut être prudent, et se méfier en permanence … Car ils peuvent devenir obsolète ou évoluer, en général, c’est même prévu par les conditions d’utilisation…

    • Merci de ton commentaire.
      Je suis d’accord. On aimerait que les logiciels suivent la loi de Moore en matière d’ergonomie et de fonctionnalités, mais comme tu le dis, c’est probablement plus une question d’incompétence qu’autre chose.
      C’est intéressant que tu parles de LaTex: c’est typiquement un programme qui a été optimisé il y a longtemps, donc c’est l’exemple type du fait qu’on peut avoir un software robuste qui dure longtemps. Evidemment il est gratuit alors… c’est la différence majeure: pour que l’industrie survive il faut probablement justifier des mises à jour.

      Sur le Cloud, c’est vrai que le fait de dépendre d’un tiers change la donne, mais n’est-ce pas l’évolution technologique naturelle ? Et à dire vrai, aujourd’hui, je suis prêt à payer pour un bon Cloud (là où j’ai de plus en plus de réticences à payer pour une machine qui ramera d’ici un an).

  2. Je suis tout à fait d’accord avec l’article, ainsi qu’avec votre commentaire.

    Il y a résolument un problème dans « l’écologie » de nos relations avec nos ordinateurs personnels. Cette logique des mises à jour toujours plus fréquentes, et toujours plus inutiles, est insupportable.

    Il faudrait, dans l’idéal, que chacun puisse distinguer les innovations superficielles des innovations plus profondes, et qu’il puisse rester libre (i.e. protégé) des avancées qui n’ont sont pas. Tout le monde en a marre de devoir acheter la nouvelle version de Word sous prétexte que le logo a changé.

    Ceci étant dit, voilà deux choses bien difficiles. Pour distinguer le superficiel et le profond, il faut une sorte d’ « éducation », en un sens très général. Pourquoi pas des campagnes de prévention ? Des exemples de « bonnes » pratiques etc … Je n’ai pas d’idées très précises encore à ce sujet.

    Deuxièmement, comment garantir cette liberté à chacun, i.e. une protection contre cette obsolescence « émergente ». Faut-il une action politique ? Comment ? Bref, c’est pas gagné …

    En tout cas, je vous plussoie.

    • Une façon de se protéger, c’est probablement de
      1/ s’éduquer
      2/ adopter de bons standards qui sont robustes sur le temps
      Par exemple, pour reprendre l’exemple plus haut, LaTeX couplé à un bon front end vaut largement Word.
      Le seul souci est que cela demande un effort encore supplémentaire d’éducation. Mais avec le temps, qui sait, de même que Linux et les logiciels libres deviennent de plus en plus mainstream, peut-être que de tels logiciels le deviendront aussi. Je soupçonne également qu’à mesure de la fragmentation des besoins en numérique et de la baisse dans les ventes de PC, on verra une stabilisation de ce côté là, et le terrain de l’innovation et de l’obsolescence reine rouge se déplacera encore davantage vers les nouveaux usages (type mobile).

  3. « Dans une autre vie, j’étais sous Linux. Régulièrement venaient des « mises à jour de sécurité ». Souvent ces mises à jour venaient aussi avec de nouvelles fonctionnalités qui ne m’intéressaient pas forcément, mais qui pouvaient demander d’autres logiciels, ou drivers … et de toutes façons prennent plus de place avec le temps »
    > Etonnant comme remarque, linux offre plus que tout autre OS la possibilité de garder un PC très très longtemps. Pour le grand public il y a lubuntu, un dérivé d’ubuntu basé sur l’environnement de bureau LXDE (openbox pour la gestion des fenêtres), étudié pour les configurations avec moins de 128Mo RAM. Lubuntu est fourni avec Abiword, un traitement de texte léger et véloce, dont le principal inconvénient est son rendu *dégueulasse* des fichiers .doc, standard de fait. Cf. http://askubuntu.com/questions/162626/what-are-the-minimum-system-requirements-for-lubuntu
    On trouve également des distributions faites spécialement pour les vieux ordinosaures. J’ai, il n’ y a pas si longtemps, fait tourné un tel système sur un vieux penthium 2 avec 64 Mo RAM. On trouve quelques infos ici par exemple : http://lea-linux.org/documentations/Logith%C3%A8que:Ordinosaure

    • Certes, mais justement, d’un point de vue professionnel, on ne peut pas avoir un rendu dégueulasse des fichiers .doc. Linux c’est bien pour faire joujou sur les vieilles machines sans aucun doute, mais pour une utilisation professionnelle, les mêmes problèmes se posent que pour les autres OS je trouve.

      • Oh là là là mais que dites-vous ? Linux c’est bien pour faire joujou ? Vous ne connaissez RIEN en Linux apparemment… Il y a plein de « professionnels » qui utilisent Linux et les logiciels libres, et qui ne se servent pas de .doc … je suis atterrée par votre commentaire. Cela montre que vous parlez de ce que vous ne connaissez pas. C’est pour le reste pareil ?

        • Quand vous avez des grants à rédiger, et que les templates des agences sont en .doc, pas de bol, il vous faut Word, sinon le template est complètement foutu en l’air par OpenOffice.
          Idem pour les templates des papiers scientifiques, et les formats de soumission.
          De même, quand vous devez collaborer avec des gens qui n’utilisent que Word (genre des biologistes qui n’ont ni le temps ni l’envie ni les compétences de se mettre à Latex, faut les comprendre), pas de bol, il faut vous y mettre . Donc dans mon domaine professionnel, sachant que je passe beaucoup de temps à rédiger des trucs justement, Linux ce n’est pas exclu, mais c’est assez malcommode. Et d’ailleurs tout le monde finit sous Windows ou Mac.

          je suis atterrée par votre commentaire. Cela montre que vous parlez de ce que vous ne connaissez pas. C’est pour le reste pareil ?

          Bravo pour le point linuxien méprisant pour le reste du monde non-geek. Ça aussi, c’est plutôt énervant (« regarde les pages du manuel ») et ça n’encourage sûrement pas les newbies à s’y mettre.

          Quant à mes compétences sous Linux, à un moment j’en ai eu marre de faire joujou avec les noyaux, je n’ai plus le temps pour ça.

  4. Coincidence totale, j’ai écrit mon article d’hier sur l’obsolescence sans avoir pris connaissance de celui-ci.

    J’aime bien cette idée d’ « obsolescence reine rouge ». Je n’en vois pas d’équivalent dans les « types d’obsolescence » cités dans la wikipédia française ou anglaise. Est-ce ton idée ou as-tu des références allant dans ce sens ?

    Je me demande si l’effet reine rouge n’est pas automatique dès qu’il y a évolution rapide sous pression de la compétition. Est-ce Apple qui produit cette obsolescence, ou est-ce juste eux qui courent (ont couru …) le plus vite ?

    Et ou mène cette course ? Depuis que j’ai visité l’exposition « La disparition programmée de l’ordinateur » à l’EPFL (http://microclub.ch/2011/10/15/disparition-programmee-au-musee-bolo/ , cliquer sur le lien dans l’article et lisez l’anecdote Cray/Mac dans les commentaires…) je pense que le PC va disparaitre. Le hard va s’intégrer aux objets usuels, le soft va passer intégralement sur le cloud. Depuis plus d’un an je n’utilise plus Word. Plus que Google docs. Pas d’install ni de mises à jour. Documents disponibles au boulot, à la maison, sur mon téléphone, dans un cybercafé en vacances. Et travail collaboratif très facile. L’époque ou on installait du soft sur nos ordinateurs va disparaître aussi surement que celle où nous nettoyions les carburateurs de nos bagnoles.

    • Salut (et pardon pour le retard de la réponse),
      je ne sais pas si l’effet reine rouge a été discuté dans ce contexte, ça m’a frappé l’autre jour, donc c’est mon idée a priori. Maintenant, comme toutes les idées, quelqu’un l’a probablement eue avant moi, mais sinon, amis économistes, citez mon blog :).
      Je suis d’accord sur le fait que quasi tout le soft va passer dans le cloud, et du coup, l’effet d’obsolescence entraînée à la Apple va s’en trouver renforcée. Un aspect intéressant de toute cette discussion est l’émergence de nouveaux phénomènes de ce type, d’ailleurs.

  5. Ping : Reine rouge | &maCom

  6. Bonjour,
    Je m’étonne que vous ne parliez, au sujet de l’obsolescence, que des ordinateurs : quid des téléphones portables, des machines à laver et tout le reste ??
    J’ai une vieille machine à laver (Vedette pour ne pas citer la marque) qui est toujours en vie et qui doit avoir l’âge d’une très vieille dame. Elle ne possède bien évidemment pas toutes les dernières nouveautés technologiques (calcul du poids du linge, etc…) mais elle me suffit tout à fait !
    Mais le pire est sans aucun doute l’obsolescence des téléphones portables : qui peut affirmer que depuis une dizaine d’années, ceux-ci ne tombent pas « en panne » ?
    Je rejoins le commentaire sur l’éducation : si nous n’étions pas bombardés de pub nous engageant à acheter le dernier né de Samsung, IPhone ou autre, et si la qualité des appareils était au rendez-vous, sans doute les choses seraient différentes.
    Mais, ne soyons pas naïfs : les lobbies font très bien leur travail en nous prenant pour des pigeons.

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