Deviendrons-nous débiles: suite

A la suite de mon billet du 27 Janvier, Laurent Alexandre m’a écrit. Je précise que je ne peux avoir de preuve formelle qu’il s’agisse bien de l’auteur de la tribune du Monde dont il est question dans le billet, mais je n’ai aucune raison d’en douter, et je trouvais intéressant de partager la réponse ici. Voici l’échange qu’il m’a autorisé à reproduire:


Message Original de LA

Cher monsieur,

J’ai beaucoup apprécié vos critiques sur mon papier du Monde. C’est de loin la reponse la plus construite…. meme si vous n’êtes pas tendre !

Je voudrais préciser quelques points :

Je n’ai pas dit que l’intelligence est principalement génétique… et je pense le contraire..

En revanche pour les QI bas et tres bas, c’est malheureusement le cas. Tout l’amour des parents, toute l’energie des educateurs ne fera pas monter le QI d’un enfant atteint d’une mutation de MECP2 ou de ses enhancers et promoteurs… (bien sur ces variants genetiques, là, ne se transmettent pas).

La pression de selection etait – depuis quelques milliers d’années – principalement orientée sur l’etat immunitaire… bien sur…. (mon papier de 3300 signes ne permettait pas de faire une these de PHD)

Sur plus longue periode, chez l’homme la pression de selection etait principalement tournée vers les capacités cognitives… c’est Anthropique…. si ce n’etait pas le cas, nous serions un sous groupe de bonobos… et nous n’aurions pas cette discussion.

La puissance de la pression de selection cognitive chez l’homme est stupefiante…. le langage s’est construit (a partir de reseaux preexistants certes) en 150.000 ans…. c’est ultra rapide….

cela signifie bien que la pression de selection etait inouie… et l’avantage evolutif enorme.

Pourquoi l’Homme a beneficié de cette évolution ultra rapide ? la reponse semble a cherche du côté de la specificite de nos transposons (entre autres)… mais c’est un long sujet

Il n’y a pas confusion entre Cell et Trends in genetics … Je sais que vous pensez que je suis tres con…. mais je n’en suis pas là.. Le monde avait besoin de couper 15 caracteres !!!!!

Je ne regrette pas d’avoir ecrit ce papier… meme si evidemment, j’en prend plein la gueule. Mais le format est trop court pour expliciter les différentes facettes du sujet : les tres complexes interactions DNA-epigene-environnement sont longues a decrire…

Je ne vous embete pas plus longtemps…

Respectueusement

Réponse de ma part:

Merci de votre message.
M’autorisez-vous à le reproduire sur mon blog ? Je trouve que l’échange peut-être intéressant, et en particulier le fait que les contraintes d’espace déforment le message. C’est pour ça que je suis remonté au papier original aussi .
Dans tous les cas je vous répondrai bien sûr, soit en privé par mail, soit en public.
Tom

Réponse de LA

oui bien sur…

Le sujet est complexe… dommage qu’il ne produise que des anathèmes…

sur le fond, mon papier n’est pas « ahurissant »…et je connais bien la neuro-genetique…

Cordialement

Laurent Alexandre

Deux aspects me semblent intéressants (au moins).
D’abord, LA invoque des contraintes de longueurs à plusieurs reprises: d’une part pour dire que sa pensée n’a pas assez de place pour se développer, et d’autre part pour justifier la malheureuse substitution de Trends in … en Cell. C’est un point intéressant qui suscite une question évidente: peut-on parler de systèmes éminemment complexes, éminemment épineux éthiquement dans un cadre très limité comme cette tribune libre ? Pour plagier Desproges, je dirais que oui, on peut, mais pas avec n’importe qui. On peut évidemment résumer des recherches complexes en quelques lignes quand le public est spécialiste, et tous les scientifiques font cela dans leurs abstracts d’articles. De plus en plus, les revues généralistes à haut facteur d’impact (ou se présentant comme telles) demandent aux auteurs d’articles d’insister sur des points saillants dans des petits encarts destinés à un public plus large – journalistes ou étudiants en science. Mais quiconque s’est déjà livré à cet exercice sait que c’est très très loin d’être facile
Mais il y a bien sûr une limite à l’exercice. Le public du Monde, tout éduqué qu’il soit, est-il au courant des subtilités de la neurogénétique, de la génétique des populations ou de la sélection de groupe ? Face à une audience profane, l’exercice de simplification, déjà périlleux en temps normal, peut tourner à la caricature trop grossière quand on réduit trop le format, et c’est en partie le problème de cette tribune à mon sens. Typiquement, au-delà de ce que dit Crabtree dans le papier original, on sent que LA a dû raccourcir si bien que l’argument tombe très mal (« moins de mortalité infantile=moins intelligent »).

Sur le fait de remplacer Trends par Cell, j’ai du mal à comprendre. La section de « Trends …  » en question est clairement une section « d’opinion » scientifique, alors que Cell est un journal de référence publiant en majorité des recherches sérieuses et ambitieuses. C’est un peu comme si je disais qu’une tribune humoristique de Telerama était une enquête du Monde.

Après, sur le fond, je trouve que la réponse (probablement rapide) de LA tombe un peu à côté. Effectivement, il est évident qu’une mutation neurologique grave ne se transmettra pas à la descendance, donc pour le coup, c’est une sélection naturelle assez forte. Mais c’est un homme de paille irrelevant dans le débat. La vraie question est: est-ce que la sélection naturelle aujourd’hui « maintient » nos capacités cognitives moyennes ? Au-delà des considérations sur les systèmes complexes/robustes de mon premier billet sur le sujet, les réponses de LA comme de Crabtree relèvent, à mon sens, largement du préjugé. Pour reprendre la comparaision XVIIième siècle vs aujourd’hui, est-il vraiment clair qu’une époque où une majorité de la population ne savait ni lire ni écrire « sélectionnait » plus naturellement des capacités cognitives évoluées qu’aujourd’hui ? A contrario, est-il clair qu’Einstein, Beethoveen ou Sheldon Cooper auraient fait des chasseurs-cueilleurs hors-pairs par rapport à la Petite Poucette lambda de Michel Serres ? Si l’on pose les questions ainsi, il me semble que la charge de la preuve leur appartient, et que la tâche est ardue.

Einstein en chasse

(source)

 

Pour conclure sur une note d’opinion personnelle (après tout, moi aussi j’ai le droit), je me permettrais un lien avec la vidéo de Vladimir Arnold que j’ai liée hier. Arnold explique très très bien qu’en réalité, la mathématique (comme il l’appelle) n’est qu’une formalisation parfois bien trop compliquée de propriétés intuitives physiquement. Or, ces propriétés intuitives ne sont pas l’apanage de surdoués quand on y regarde de près: ce sont des propriétés relativement simples, très physiques, accessibles à l’expérience dès le plus jeune âge. C’est le fameux problème auquel est confrontée l’IA théorique aujourd’hui: un ordinateur peut gagner au Jeopardy, mais est ridiculisé par un enfant de 5 ans sur les tâches de la vie de tous les jours. La vie aujourd’hui est-elle moins complexe et moins stimulante que celle d’hier pour un enfant de 5 ans ?

4 réflexions au sujet de « Deviendrons-nous débiles: suite »

  1. J’avoue que je suis assez décu par ce droit de réponse.
    Ce qui m’interesserait vraiment, c’est qu’il élabore un peu sur le role de « la specificite de nos transposons » dans notre « évolution ultra-rapide ». Je suis sur qu’il pourrait trouver un forum lui laissant carte blanche, sans contrainte de place. Un blog, par exemple, mais par pitié, avec moins de points de suspension!

    • C’est un urologue. Je lui ferais confiance pour m’enlever la prostate, pas pour parler d’évolution ou de génétique des populations.

  2. Je ne piges vraiment pas la réponse de Laurent Alexandre, mais vraiment pas je ne vois absolument pas en quoi la dite réponse réfute ou s’adresse au billet de Tom Roud. J’attends également d’avoir des informations autrement plus concrète sur le caractère inouï qu’aurait eu la pression sélective en faveur de l’intelligence au sein de la lignée humaine. Parce que bon il est question d’un langage qui se serait construit en 150’000 ans à partir de «réseaux préexistants» mais encore? Lors que je regarde l’évolution du genre humain à partir d’Homo habilis puis d’Homo erectus (avec le fameux garçon du Turkana, on avait déjà des représentants du genre Homo avec des cerveau passablement développés il y a 1.5 millions d’années et dont on peut supputer qu’ils avaient peut-être déjà un langage et plus largement des capacités cognitives plus «sophistiquées que celui de nos grands singes actuels. Mais depuis on a eu des dizaines de milliers de générations d’écouler durant lesquels la cognition et le langage auraient pu évoluer donc bien plsu que 150’000 ans. D’ailleurs 150’000 c’est un peu près la période durant laquelle les premiers Homme anatomiquement moderne ou presque peuplaient l’Afrique or il n’y a pas de raison de penser que ces Hommes n’avaient pas déjà une cognition similaire à la nôtre avec donc un langage déjà passablement sophistiqué.

    Dès lors je soupçonne Laurent Alexandre se laisser à de nouvelles confusions! Mais bon certains me diront que ce ne sont-là que mes impressions!

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