Suicide(s)

Terrible nouvelle ce matin: Aaron Swartz s’est suicidé. Le brillant Cory Doctorow nous apprend/rappelle sur boingboing sa (courte) vie et son oeuvre (impressionante).  En lisant ce portrait, on ne peut s’empêcher de penser que Swartz était un (le) modèle IRL de Marcus, personnage principal de son roman « Little Brother ».

Swartz était largement inconnu du grand public. J’ai moi-même découvert son existence il y a seulement 2 ans à la suite d’une affaire spectaculaire nous concernant directement, en temps que scientifiques.

Swartz, alors étudiant à Harvard, s’est introduit au MIT pour télécharger des millions d’articles scientifiques sur la plate-forme JSTOR, dans le but de les publier en accès libre. Pour ceux qui ne connaissent pas, JSTOR est un répertoire d’articles scientifiques – je m’en sers typiquement pour avoir accès à de la « vieille » littérature, les revues scientifiques ayant le mauvais goût de ne pas forcément rendre accessibles leurs articles pré-Internet.

L’activisme de Swartz dans le domaine n’était pas neuf: Swartz est l’auteur du « Guerilla Open Access Manifesto » que l’on peut lire ici, et dans lequel il annonçait en toutes lettres ce qu’il ferait. Extraits :

Forcing academics to pay money to read the work of their colleagues? Scanning entire libraries but only allowing the folks at Google to read them? Providing scientific articles to those at elite universities in the First World, but not to children in the Global South? It’s outrageous and unacceptable.
“I agree,” many say, “but what can we do? The companies hold the copyrights, they make enormous amounts of money by charging for access, and it’s perfectly legal — there’s nothing we can do to stop them.” But there is something we can, something that’s already being done: we can fight back.
Those with access to these resources — students, librarians, scientists — you have been given a privilege. You get to feed at this banquet of knowledge while the rest of the world is locked out. But you need not — indeed, morally, you cannot — keep this privilege for yourselves. You have a duty to share it with the world. And you have: trading passwords with colleagues, filling download requests for friends.

(…)

We need to take information, wherever it is stored, make our copies and share them with the world. We need to take stuff that’s out of copyright and add it to the archive. We need to buy secret databases and put them on the Web. We need to download scientific journals and upload them to file sharing networks. We need to fight for Guerilla Open Access.

With enough of us, around the world, we’ll not just send a strong message opposing the privatization of knowledge — we’ll make it a thing of the past. Will you join us?
 

Malheureusement pour lui, Swartz s’est fait prendre.

Le MIT et JSTOR ont porté plainte. Lorsqu’ils ont réalisé qu’il ne s’agissait pas d’enrichissement personnel mais d’activisme pro open access, ils ont retiré leur plainte.

Mais le gouvernement américain a continué. Il faut lire à ce sujet ce billet de Lawrence Lessig

From the beginning, the government worked as hard as it could to characterize what Aaron did in the most extreme and absurd way. The “property” Aaron had “stolen,” we were told, was worth “millions of dollars” — with the hint, and then the suggestion, that his aim must have been to profit from his crime. But anyone who says that there is money to be made in a stash of ACADEMIC ARTICLES is either an idiot or a liar. It was clear what this was not, yet our government continued to push as if it had caught the 9/11 terrorists red-handed.

Swartz aurait pu faire face à 50 ans de prison. Doctorow semble penser que c’est ce qui pourrait expliquer, en partie du moins, son geste.

Que cela soit le cas ou pas, cette affaire est extrêmement choquante et devrait interpeler tous les académiques. On peut desapprouver l’acte de Swartz, on peut desapprouver les moyens employés, mais

  • qui peut penser qu’il est raisonnable de mettre quelqu’un 50 ans en prison pour avoir mis des articles académiques en libre accès ?
  • quel académique n’envoie pas effectivement un PDF de son papier à quiconque lui demande ?
  • qui pense raisonablement que ses propres recherches se portent mieux derrière des murs payants ?

Swartz est peut-être mort pour avoir voulu rendre libre le savoir académique. Celui-là même que nous, chercheurs, produisons quotidiennement, payés indirectement par les impôts de nos concitoyens, directement par les frais de scolarité de nos étudiants. Celui-là même que les éditeurs scientifiques tentent toujours et encore de monnayer davantage.

Je pensais que les paywalls coûtaient trop cher socialement. L’affaire Swartz montre désormais qu’ils peuvent tuer.

Aucun chercheur, aucun enseignant, ne peut être indifférent face à l’utilisation faite de ce que nous produisons. Lorsque ce savoir est utilisé comme une arme dissuasive, pouvant provoquer potentiellement le décès de nos propres étudiants (militants certes, mais ô combien brillants), le système n’est plus seulement sub optimal ou mauvais, il est devenu fou, détraqué, et suicidaire.

Et il est de notre responsabilité de le réparer.

Alors évidemment, la réponse immédiate est de boycotter certains éditeurs, de ne plus publier que sous open-access. Mais nous le savons, cette réponse ne suffit pas. Car les carrières se décident encore sur les publications dans les grandes revues, toutes payantes. Aujourd’hui, publier dans Nature plutôt que Plos Biology peut faire la différence pour obtenir un financement, permettant simplement de payer les salaires de nos propres étudiants. Les incitations pour aller vers le modèle libre et open access sont quasi nulles, voire négatives quand il faut payer 2000 $ par article pour publier dans PLoS. Donc, cela ne marchera pas.

C’est pour cela que, tout en militant localement pour l’open access, il faut chercher d’autres solutions, pour briser le cercle vicieux favorisant les grosses revues. Le Français en moi pense qu’il faut en appeler à nos gouvernements (via nos universités ou nos sociétés savantes). L’Etat contrôle l’allocation des financements de recherche via ses agences qu’il finance. Il peut donc définir les règles du jeu et renverser la table. Rendre open-access immédiatement toute la littérature antérieure à une date récente (disons de plus de 10 ans), au nom de l’intérêt général. Rendre open-access immédiatement (et pas seulement 6 mois après comme actuellement) toute recherche financée sur des fonds publics ou effectuée par des universités financées en partie par l’Etat. Et peut-être, à court terme, tout simplement favoriser les carrières de ceux qui feront le choix de l’open-access.

Ajout 20:34 PM

  • @EconFr me rappelle que JSTOR a initié une politique open-access il y a seulement 3 jours.
  • La famille d’Aaron Swartz a lancé un tumblr. Dans son message, elle est très accusatrice vis-à-vis du MIT
  • Pour le procès en cours, la famille de Swartz avait engagé un expert informatique, Alex Stamos. Le décès tragique de Swartz l’autorise à publier son avis extrêmement intéressant. Il apparaît que le réseau du MIT était extrêmement libre, que n’importe qui pouvait s’y connecter sans la moindre condition d’utilisation, et que c’était voulu. Il apparaît également que JSTOR n’a pas une politique très contraignante en matière de téléchargements, autorisant plus ou moins n’importe quel nombre de téléchargements sans contrôle. On ne peut donc pas parler de hacking proprement dit de la part de Swartz, il semble que son téléchargement reposait sur un simple script « curl » (le genre de trucs que même moi j’ai pu faire pour sniffer des sites webs entiers page par page…). On comprend alors que Swartz aurait simplement utilisé ces absences légales au MIT pour réaliser son projet de télécharger un maximum d’articles… Du fait de ces conditions, l’expert judiciaire estime que le comportement de Swartz n’était pas illégal, quoique inconsidéré.

    If I had taken the stand as planned and had been asked by the prosecutor whether Aaron’s actions were “wrong”, I would probably have replied that what Aaron did would better be described as “inconsiderate”. In the same way it is inconsiderate to write a check at the supermarket while a dozen people queue up behind you or to check out every book at the library needed for a History 101 paper. It is inconsiderate to download lots of files on shared wifi or to spider Wikipedia too quickly, but none of these actions should lead to a young person being hounded for years and haunted by the possibility of a 35 year sentence.

    Comme la famille de Swartz, Stamos accuse le MIT et la justice d’avoir surréagi.

  • Je serais au MIT, j’avoue que je serais assez choqué …

    Ajout 13 Janvier

    L’affaire ne cesse de rebondir. (je continuerai à mettre à jour ce billet dans la mesure du possible pour mes archives personnelles)

    JSTOR publie un communiqué officiel

    We have had inquiries about JSTOR’s view of this sad event given the charges against Aaron and the trial scheduled for April. The case is one that we ourselves had regretted being drawn into from the outset, since JSTOR’s mission is to foster widespread access to the world’s body of scholarly knowledge. At the same time, as one of the largest archives of scholarly literature in the world, we must be careful stewards of the information entrusted to us by the owners and creators of that content. To that end, Aaron returned the data he had in his possession and JSTOR settled any civil claims we might have had against him in June 2011.

    Le MIT lance une enquête interne pour savoir dans quelle mesure son action a pu entraîner la mort du jeune homme :

    « Now is a time for everyone involved to reflect on their actions, and that includes all of us at MIT, » Reif wrote. « I have asked Professor Hal Abelson to lead a thorough analysis of MIT’s involvement from the time that we first perceived unusual activity on our network in fall 2010 up to the present. I have asked that this analysis describe the options MIT had and the decisions MIT made, in order to understand and to learn from the actions MIT took. »

    Côté académique, le hashtag #pdftribute est lancé: il s’agit de mettre TOUS ses articles en accès libre sur le web en hommage à Swartz.

6 réflexions au sujet de « Suicide(s) »

  1. woaw c est triste !!
    pour réagir aux questions que tu poses, l’affaire est d’autant plus choquante que les scientifiques ne touchent aucun argent sur les articles qu’ils publient… en gros, un intermédiaire entre les chercheurs et les lecteurs obligent les deux parties à payer pour un service dont ils n’ont meme pas besoin.

    c est vraiment n’importe quoi, ça me révolte de plus en plus !!

  2. Des poursuites judiciaires ne tuent pas, de même que les chagrins amoureux, les situations sociales difficiles, un conflit, le décès d’un proche ne tuent pas. La dépression par contre, si.
    Cette maladie, à un stade bien avancé, peut faire perdre le discernement de ce qui est grave, surmontable. Elle peut faire perdre le goût de la vie, l’envie de se lever le matin pour se réaliser. Cette maladie n’a rien à voir avec la tristesse (bien qu’elle en génère très souvent), le volontarisme du malade, et elle modifie profondément le fonctionnement de certaines zones du cerveau. Ses effets sont mesurables chimiquement, et la dépression est visibles avec certaines techniques d’imagerie.

    Aussi passionnant ce débat sur la libre diffusion de la matière scientifique soit-il, nous ne devons pas oublier qu’on ne peut pas dire que cette affaire a tué Swartz. C’est au mieux un déclencheur. De la même manière qu’on ne pourrait pas dire qu’aller faire les courses peut tuer car une petite vieille atteinte d’ostéoporose s’est facturée le col du fémur en allant au marché. Les maladies mentales sont des maladies comme les autres.

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