Petit génie vs Petite Poucette

Bonne année scientifique ! Elle s’ouvre sur les chapeaux de roue avec un véritable festival de journalisme scientifique, agrégeant sensationalisme, cocorico déplacé, « remise en cause d’Einstein » et mythe du petit génie qui maîtrise ces objets étranges appelés « vecteurs ».
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Essayons de reconstituer les faits. Le mieux pour comprendre qui fait quoi est de regarder les contributions de l’article en question :

All authors assisted in the development and writing of the paper. In addition,the structural and kinematic properties of the dwarf population, and the significance of the Andromeda plane were determined by R.A.I., G.F.L. and A.R.C., based on distances determined by the same group
(as part of the PhD research of A.R.C.). In addition, A.W.M. is the Principal Investigator of PAndAS; M.J.I. and R.A.I led the data processing effort; R.A.I. was the Principal Investigator of an earlier CFHT MegaPrime/MegaCam survey, which PAndAS builds on (which included S.C.C., A.M.N.F., M.J.I., G.F.L., N.F.M. and A.W.M.). R.M.R. is Principal Investigator of the spectroscopic followup with the Keck Telescope. M.L.C. and S.C.C. led the analysis of the kinematic determination of the dwarf population, and N.F.M. led the detection of the dwarf population from PAndAS data. N.G.I. performed the initial analysis of the satellite kinematics.

L’auteur dont tout le monde parle est ici N.G.I. On le voit, il est membre d’une grosse collaboration internationale (16 auteurs, venant de France, du Canada, du RU, d’Allemagne, d’Australie et des Etats-Unis), visant manifestement à mesurer les propriétés cinématiques des galaxies naines. En lisant la presse, il semble que le premier auteur de l’article et principal auteur, RAI, a profité de l’occasion pour former son fils en lui fournissant les données pour qu’il essaie d’en sortir une analyse préliminaire au cours d’un espèce de stage python.

C’est évidemment super, l’analyse de données n’est jamais facile, ni la programmation d’ailleurs, et bravo au jeune homme.

Mais les titres de la presse française sont clairement dans l’hyperbole ridicule. Un jeu de données « ne remet pas en cause Einstein », à dire vrai, *rien* ne remet en cause Einstein, au mieux on le prolonge (comme Einstein lui-même prolonge Newton, comme je l’avais expliqué au moment du Neutrinogate). Surtout, toute remarquable qu’elle soit, la contribution du jeune homme est une petite pièce dans une grosse collaboration, un effort intellectuel de grande envergure, clairement planifié sur le long terme. Le cocorico franco-français est aussi tout à fait indécent.

Le plus gênant dans cette histoire est cette propension immédiate à crier au génie exceptionnel. C’est @zozoped qui l’exprime le mieux :

zozoped

Il a totalement raison : cette histoire montre qu’en travaillant, à leurs niveaux, des lycéens ou des étudiants brillants peuvent faire des contributions significatives à la science. Ce n’est d’ailleurs pas nouveau : il y a un an pile, j’avais chroniqué le livre « Reinventing Discovery » qui disait peu ou prou que c’était l’avenir de la recherche scientifique, largement crowdsourcée, évoquant même le projet Galaxy Zoo et la découverte des galaxies « petits pois » par des internautes « éclairés » qui n’est pas sans rappeler l’histoire du jour. L’avenir n’appartient pas seulement à N.G.I, mais aussi à tous ces jeunes étudiants comme lui, les « Petites Poucettes » de la science, qui ont de plus en plus accès aux données, qui peuvent participer à leur niveau à de plus en plus de projets scientifiques. L’angle d’attaque du « génie de 15 ans » va complètement à revers de ce que cette publication signifie réellement pour le plus grand nombre.

La vraie question, pour moi, est soulevée par le fait que N.G.I est le fils du premier auteur R.A.I. Permettre aux jeunes de découvrir et de faire de la science, oui; le faire avec ses propres enfants en tant que scientifique, bien sûr. Mais comment faire en sorte de ne pas être injuste, inéquitable envers les enfants, de ne pas encore renforcer des inégalités de naissance terribles ? Je n’en ai aucune idée.

6 réflexions au sujet de « Petit génie vs Petite Poucette »

  1. Surtout que s’il n’avait pas été le fils de, il n’aurait certainement pas aterrit dans le Nature. Surtout quand on pense au nombre d’étudiants de Licence et Master qui sont « oubliés » au moment de la rédaction du papier quelques mois après leur stage en labo…

  2. Une piste pour le « comment faire » pour atterrir dans un labo de recherche tout jeune quand tes parents ne sont pas du sérail, est constituée par les actions de l’association Paris Montagne (http://www.paris-montagne.org/). On y a fait faire des stages dans des labos à plein de choupis issus de milieux plutôt non favorisés, en tout cas sans chercheurs dans les parents. Voilà une piste, donc, et non pas une réponse globale.

  3. Pas très gaulois, ça, comme nom ! T’es sûr qu’il a pas plutôt piqué le pain au chocolat d’un de ses camarades ?

    Blague à part. 100% d’accord avec toi.
    En plus, des titres comme ça, c’est souffler sur les braises du crackpotisme !
    Et, comme dit sur twitter, quelle vision par le petit bout de la lorgnette de la fuite des cerveaux….

  4. Merci pour cette note éclairée, c’est la première chose de sensée que j’aie pu lire sur la question. J’ai l’impression que les médias n’ont pas vraiment retenu la leçon du neutrino supra luminique.
    J’ai également une pensée pour tous les thésards/postdocs qui ont fait les mesures, puis analysé et mis en forme les données qu’a dû utiliser le jeune homme dans son script python, et qui ne font pas la une de la presse (ils ont sûrement leur nom sur le papier cela dit)
    Bonne continuation

  5. Sans aller jusqu’à exonérer les journalistes de leur âneries, il faut bien reconnaître que même nous, les scientifiques, sommes trop souvent enclins à chercher « une tête » à qui attribuer les mérites d’une découverte ou d’une avancée. On en arrive ainsi parfois à négliger l’importance du travail de groupe ou même le rôle du hasard qui fait que plusieurs scientifiques peuvent publier les mêmes résultats dans un intervalle de temps très court, sans qu’aucun ne soit au courant des autres et donc qu’aucun n’ai véritablement démérité. Pour mieux se rendre compte de ce biais, je conseille très fortement à ceux qui ne l’ont pas encore lu la lecture du livre de Clifford Conner, « L’histoire populaire des sciences ». Il a véritablement changé ma vision de l’histoire des sciences, donnant au travail collectif et aux effets d’émergences la place qui, me semble-t-il, leur revient. Dans le cas de ce gamin placé de manière inhabituelle dans la liste des auteurs du fameux article, l’occasion était sans doute trop belle de le choisir comme « tête d’affiche ».

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