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Combien de temps passe-t-on à faire de la recherche ?

Pas mal de débats « quantitatifs » sur ma Tweet Line ces jours derniers, genre « combien de chercheurs en super cordes dans le monde ? », ou encore « passer un mois par an à rédiger des projets, est-ce normal ? ». De fil en aiguille, essayons de compter combien de temps un enseignant-chercheur lambda (genre moi) passe à faire de la recherche … et d’autres choses.

Enseignement

C’est le poste le plus facile à évaluer pour moi. L’an prochain, comme chaque année, je vais donner environ 2.5 cours. A raison de 33 h par cours, cela fait donc plus de 80 h de seule présence devant les étudiants. Tous les profs savent que ces 80h sont par ailleurs assez fatigantes, j’ai beaucoup de mal à travailler dans l’heure qui suit un cours intense, et si je donne 3 h de cours dans la journée, je suis personnellement lessivé.

Cela n’inclut pas « le reste », à savoir, coaching des Teaching Assistant, office hours, réponse aux e-mails, préparations des exercices et des cours, préparation des solutions, préparations des soutenances diverses, réservation de salles, exams, corrections etc… Les préparations se « moyennent » sur le long terme, mais clairement j’ai au minimum un demi cours complet à préparer par an (soit une douzaine de conférences), et il me faut quasiment un jour de travail complet par conférence. Au final, d’expérience, je sais d’ores et déjà que je ne ferai « quasiment » rien d’autre dans les 3 mois qui viennent. Par ailleurs, j’ai préparé pas mal en amont (j’ai lu beaucoup, des textbooks notamment). Pour moi, l’enseignement représente donc environ dans les 3 mois de travail à plein temps sur une année.

(reste 9 mois)

Administratif et service

Depuis 2 ans, j’ai toujours siégé en permanence dans deux comités de revues de grant (pas toujours les mêmes). Les réunions se font en ligne, mais il y a pas mal de lecture de projets et de rédaction de rapport en amont. Je dirais que chacun des comités me prend dans les 20h, donc cela fait une petite semaine de travail par an à plein temps (pour moi). Mais ça peut très vite augmenter dès qu’on augmente le nombre de candidats à une bourse de recherche.

Tout ce qui est administration interne inclut l’organisation de séminaire, les relativement nombreuses réunions du département et à l’université, la gestion du groupe (commandes, remboursements divers à gérer, réservation de voyages, etc…). J’estime le tout à 2 semaines à plein temps par an.

Je compte dans le service tout ce qui est travail de revue par les pairs. J’essaie en moyenne de ne pas reviewer plus d’un papier par mois car cela me prend à chaque fois au moins 2 jours à plein temps. Je ne fais pas de reviews quand j’enseigne ou quand je suis en conf, donc je review environ 8-10 papiers par an. Cela fait donc environ 2 semaines par an à plein temps.

Donc en gros je passe un mois de travail à temps complet sur ce poste.

(reste 8 mois)

Conférences, séminaires, visites scientifiques, etc…

Je n’en fait pas beaucoup en ce moment, famille oblige, mais c’est malgré tout une obligation fondamentale dans la communauté, pour garder le contact et se rafraîchir les idées. Si je mets bout à bout les petits séminaires par ci, les 3 jours de conf par là, etc… je pense que j’arrive assez vite à 1 mois par an (en comptant les voyages et les red-eye).

(reste 7 mois)

Lecture d’articles

C’est un poste difficile à estimer. Mais à la louche, disons que je passe 3-4 h par semaine à faire de la pure lecture professionelle, au minimum. Cela fait donc, sur l’année, 200 h, soit un petit mois de travail environ.

Une autre façon d’estimer cela: si je suis 50 groupes importants (à la louche), que chaque groupe publie deux papiers par an, et que je passe 2 h à lire avec attention un papier, ça fait 200 h.

En fait, en pure lecture d’articles, c’est probablement moins, mais on compense par la lecture de livres, par le fait de refaire les calculs, etc… Dans tous les cas, disons un mois de travail.

(reste 6 mois)

Demande de financement

Je ne suis pas très gourmand en financement, mais il faut tout de même pas mal écrire. A la louche, je dirais un mois de travail par an en moyenne (quasi rien certaines années, beaucoup plus d’autres).

(reste 5 mois)

Encadrement d’étudiants

Un poste très variable selon les personnes. Pour ma part, entre les groupes meetings, les rencontres, les discussions, etc… j’estime que je passe au minimum une journée par semaine à faire de l’encadrement des gens de mon groupe. Cela fait donc environ 2 mois par an.

(reste 3 mois)

Ecriture d’article

J’estime qu’il me faut, en cumulé, un mois de travail à temps complet par article, depuis le premier jet jusqu’à la touche « submit ». C’est probablement une estimation plutôt optimiste (faire des figures prend énormément de temps par exemple). Si vous publiez deux articles « à vous » par an (qui est plutôt ma moyenne basse, mais compensée par les collaborations et éventuellement le travail de vos étudiants, post-docs), cela fait donc 2 mois par an.

Il reste donc 1 mois pour penser, faire ma propre recherche et partir en vacances ;). Ce n’est pas beaucoup :(.

Evidemment, ces estimations sont très « à la louche », il serait bon d’avoir l’équivalent d’un « fitbit » pour les tâches horaires, car on jongle perpétuellement avec tout ça. Mais pour ma part, je suis assez limite, et si je voulais être plus « productif », il me faudrait:

  • enseigner moins
  • déléguer beaucoup plus les détails admins
  • encadrer moins mes étudiants
  • ou simplement collaborer plus, ce qui est une autre façon de déléguer

Clairement, les 3 premières options ne sont pas des alternatives viables. Je collabore pas mal, et je suis dans une phase transitoire où j’écris moins (e.g. je ne fais plus toutes les figures dans les articles).

Maintenant, je pourrais aussi peut-être simplement travailler plus, mais mes journées et week-end sont par ailleurs bien chargés du fait de contraintes familiales, et je me sens un peu limite intellectuellement. Je sais qu’une pratique nord américaine courante consiste à prendre une nanny, mais ce n’est pas notre style … Le temps que je gagnerais serait clairement du temps passé à « penser » et je ne suis pas sûr que 1/ je ne pense pas déjà plus que je ne l’estime 2/ si je travaillais plus, je penserais plus efficacement.

Des avis ?

About the author

tom.roud

14 Comments

  • Merci Tom pour ce billet ! Pour un chapitre d’ouvrage (republié sur mon blog ici http://www.enroweb.com/blogsciences/index.php?2011/12/18/456 ) , j’avais trouvé quelques chiffres dans la littérature :

    – les astronomes et astrophysiciens lisent en moyenne plus de 220 articles par an et y passent plus de 140 heures ; les chimistes font plus forts avec 270 articles lus par an en moyenne, auxquels ils consacrent près de 200 heures (source : Carol Tenopir, Donald W. King, Peter Boyce, Matt Grayson, Keri-Lynn Paulson, « Relying on electronic journals: Reading patterns of astronomers », Journal of the American Society for Information Science and Technology, 205, vol. 56, n° 8, pp. 786–802)
    – aux États-Unis, les chercheurs déclarent passer 42% de leur temps à des tâches administratives, qui vont du remplissage de formulaires à la participation aux réunions ! (source : Sam Kean, « Scientists spend nearly half their time on administrative tasks, survey finds”, The Chronicle of Higher Education, 7 juillet 2006)

    Estimation convergente pour la bibliographie, mais clairement tu es largement en-deçà pour les tâches administratives… problème de comptage ? Situation spécifique des Etats-Unis ?

    • 42% du temps en administratif ? Je pense que c’est un peu exagéré, d’autant que je ne pense pas vraiment que mon université soit light au niveau administratif…

  • Intéressant. J’aurais du mal à faire un découpage aussi précis, mais je passe probablement plus de temps à encadrer et moins à enseigner directement, quoiqu’une bonne part de mes taches administratives soient liées à l’enseignement, ce qui fait peut-être plus d’un mois par an.
    J’ai fait une liste en anglais des taches qui me me semblent composer le travail d’un chef d’équipe Prof, qui recoupe en partie ce billet :
    http://toutsepasseasif.blogspot.ch/2012/11/what-is-actual-work-of-pi-lots-of-stuff.html

  • D’une certaine façon, il y a du temps que tu comptes deux fois; par exemple si tu fais une review pendant un vol en avion (c’est mon mode de fonctionnement tellement standard, que j’accepte plus volontiers des reviews quand je sais que je vais partir en voyage peu après !), c’est un temps qui te sert deux fois. De même si tu prépares un cours basé sur un papier de synthèse que tu viens d’écrire (ou de lire), etc. Mais je doute que ça joue sur bien plus de 10%.

    Je pense aussi que séparer recherche et papiers est un peu artificiel; les moments où je fais vraiment ma recherche, ce sont les phases d’écriture de papiers (ou de conf), sur le mode « zut, ça marche pas aussi bien que je le croyais ce bidule, faut que je refasse un modèle qui … ».

    • Tu as raison, il y a des overlaps. Lire des articles fait aussi partie de la recherche. Mais en ce qui me concerne, il y a des aspects pure recherche qui incluent l’écriture de code, l’écriture de calcul, etc… qui doivent tenir dans ce petit mois qui me reste !

  • tu filtres les commentaires ou celui que je viens de rédiger vient juste de passer à la trappe de wordpress ?

    • Si ça peut te rassurer, un de mes propres commentaires vient d’être classé en SPAM. C’est bizarre ces filtres quand même …

  • Raaaaaah *ç%&/±“#Ç]|{= c’est la 2e hypothèse qui semble la bonne.
    Je recommence en plus cours

    1. je plussoie JF. On se bat contre les auditeurs pour leur faire comprendre que quand tu lis un article c’est pour le projet A, le B, le C, l’enseignement, ta culture pro (qui te permet de reviewer olus rapidement), etc., etc. et que vouloir faire tenir des timesheets aux chercheurs c’est pas gagné…

    2. je suis surpris par ta définiton en creux de « faire [ta] propre recherche ». C’est juste le temps passé à la paillasse et à coder ? Parce que ce que je trouvais excitant dans la recherche c’est aussi la période de maturation des idées qui passe par la lecture d’articles, les conférences, la rédaction d’articles et de grants (un bon test de solidité de ces idées, malgré le côté fastidieux de soumettre et resoumettre). Et surtout, surtout, l’encadrement de doctorat. Quelqu’un vient avec un sujet différent mais proche du tien, tu peux apporter une idée, un piste… et voir le résultat une semaine plus tard !

    • Oui, tu as raison bien sûr. La maturation d’idée ça compte, je suis d’accord . Je me rends compte aussi que je n’ai pas du tout inclus les discussions informelles, les séminaires, etc…

  • Bon, je n’arrive pas à poste un commentaire trop long…
    Et si je le reposte, ça détecte un doublon sans que le premier ne s’affiche… :-/
    M’en vais utiliser le mail !

  • Bonjour,

    En tant que collègue français je trouve ce billet très intéressant. En effet chez nous l’obligation de service en enseignement est de 192 heures (dites « équivalent TD », les heures en cours magistral comptent pour 1,5). Ces 192 heures sont censées représenter par définition officielle la moitié de la tache d’un enseignant-chercheur français.

    Autant dire que devant assurer cette année environ 80 heures en supplément de mon service (il faut bien combler les manques dans l’équipe laissés par la vacance de certains postes) et avec une responsabilité de formation comptabilisée pour un équivalent de 70 heures d’enseignement, il ne reste que peu de temps à consacrer efficacement à des activités de recherche.

    Les recherches de financement et l’encadrement d’étudiants n’étant pas moins longs chez nous (ils sont même accrus, car avec une charge d’enseignement et d’administration élevée, le seul moyen de rester compétitif en recherche est souvent de chercher des fonds pour recruter et encadrer post-docs et doctorants), la première part de l’activité qui s’en ressent est bien malheureusement le temps consacré à la recherche pure.

    • Je pense que je ne m’en sortirai pas au niveau recherche avec 192 h de TD. A moins de renoncer totalement aux grants et à l’encadrement d’étudiants. Dans mon domaine, ce serait OK, mais pas en sciences expérimentales par exemple …

    • J’ai tenté la VF pour un meme, mais c’est assez long, donc peu risquent de s’y coller…

      Le pb des 192HED françaises est la « disparité » selon les endroits, liées au taux d’encadrement (qui doit varier d’un ordre de grandeur entre certaines GE et « petites » universités). Bref, il y a une grosse différence entre certains collègues qui font passer 2/3 de leur service en « encadrement » d’élèves ingénieurs bac+5 (qui en plus font avancer leur recherche, stage type M2), quelqu’un comme moi qui à défaut a au moins la chance de ne pas avoir d’heures sup’ voire de pouvoir faire passer une partie de son service en activités « administratives », et des collègues qui non seulement font vraiment 192HED face élèves, mais se retrouvent avec 100HC parce que l’équipe est en sous-effectif…
      on ne prête qu’aux riches est vraiment la grosse tendance (car ceux à qui on demande le moins en enseignement sont aussi ceux qui ont le plus de financements récurrents et d’étudiants à disposition). De facto, on est en train de créer le système à deux vitesses type college-university

  • Dans le même style sur un ton plus humoristique, voire la brève d’Umberto Eco il y a une vingtaine d’années sur le sujet (elle se trouve dans « Comment voyager avec un saumon ? »).

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