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Des rats obèses cancereux et des hommes

On a déjà beaucoup parlé des différentes lacunes dans la récente étude « montrant » que les rats nourris aux OGM développaient plus facilement des cancers (voir par exemple sur le c@fé le bacterioblog, mrr, BiopSci, et ailleurs de très bons billets de l’Agence Science Presse). Mais un aspect particulièrement frappant, qui se retrouve en réalité dans de nombreuses études de biologie, est la façon dont on étudie des animaux « dégradés » pour en tirer des conclusions générales sur les hommes.

La souche de rat utilisée ici (Sprague-Dawley) est en effet particulièrement connue pour développer rapidement des cancers. Il semble que l’utilisation de cette souche soit relativement standard en toxicologie. J’imagine que l’idée sous-jacente est qu’en utilisant des souches naturellement cancereuse, on rend les animaux plus sensibles aux stimuli, ce qui permet de mettre en évidence plus facilement les effets cancérigènes de différentes substances. Est-ce vraiment un bon modèle animal ?

Il y a 2 ans, un article très intéressant est paru dans PNAS sur le sujet des choix des modèles animaux pour les études sur la santé et le développement des médicaments. Cette étude montrait en particulier que les rats de laboratoire étaient, selon des standards humains, en très mauvaise santé. La faute à une nourriture trop riche, peu variée, et à la sédentarité des petites bêtes en cage. Au lieu de rats « normaux », la plupart des études scientifiques sont faites sur des rats obèses. Ce n’est pas sans conséquence sur leur système immunitaire et leur espérance de vie. Et cela peut biaiser les conclusions des études quand on transpose à l’homme.

Un exemple parmi d’autres: une idée très répandue est qu’un régime moins riche en calories allonge l’espérance de vie. Mais si le régime des animaux de laboratoires n’est lui-même pas très bon et qu’ils sont en surpoids, manger moins leur est effectivement bénéfique. L’effet est un problème dans le « contrôle ». De fait, des études où les régimes animaux sont plus contrôlés sont sorties récemment (voir par exemple cet article du NY Times relatant une étude sur des singes rhésus), montrant un impact quasi-nul des restrictions caloriques – et suscitant moult débats.

On le voit, même en y mettant le temps, les moyens, et le nombre de rats, les protocoles scientifiques mêmes sont sujets à débats. Si les rats, en plus d’être obèses, ont de fortes prédispositions aux cancers, il me semble qu’on doit commencer à s’interroger sur les biais généraux de ces études, et nos préconceptions scientifiques justifiant ces biais. Nous avons un peu trop tendance à imaginer que des mêmes effets seront causés par de mêmes causes: or les cancers sont variables, les causes de cancers sont variables, et les environnements externes comme internes ont probablement une influence cruciale. J’ai du mal à voir comment des expériences réalisées sur des rongeurs dont l’homéostasie est déjà si perturbée nous apprennent beaucoup sur le métabolisme humain. C’est assez effrayant pour moi de lire un peu partout que ces protocoles sur modèles animaux semblent en réalité standard.

Références :


Control laboratory rodents are metabolically morbid: Why it matters.
Bronwen Martin, PNAS, 2010

Impact of caloric restriction on health and survival in rhesus monkeys from the NIA study
. Julie A. Mattison et al. Nature, 2012

About the author

Tom Roud

Nanoblogger scientifique, associate professor incognito (ou presque). Suivi par @mixlamalice

8 Comments

  • Je suis peut-être naïf, mais est-ce qu’il n’y a pas un effet correctif du fait que la plupart des études scientifiques reposent sur des rats obèses (même, apparemment, celles qui concluent à l’effet nul du produit testé) ? Ce qui importerait ne serait la mortalité ou la bonne santé du rat de laboratoire dans l’absolu (qui est de toute façon faible), mais la variabilité relative par rapport à une attente moyenne.

    • Le problème, c’est précisément qu’ils sont obèses, donc ont en réalité un métabolisme non typique. Peut-on alors conclure quoi que ce soit sur la variabilité ? Peut-être est-elle induite par l’obésité même.
      On parle beaucoup ces jours-ci dans le milieu scientifique de « médecine personnalisée », qui est un peu la limite opposée, dans le sens où nous sommes tous différents et que donc même l’idée d’avoir une réponse « lambda » est fondamentalement fausse. C’est une hypothèse à considérer.

  • Outre ce billet, j’ai vu le problème des modèles se poser deux fois en peu de temps.

    Il a d’abord le fait d’utiliser des rongeurs comme proxy. Selon des collègues, qui se concentraient sur les gènes impliqués dans le cancer du colon, ce n’est pas forcément une bonne idée (BMC Evolutionary Biology 2012, 12:114; doi:10.1186/1471-2148-12-114).

    J’ai aussi vu une présentation à une conférence la semaine dernière sur la difficulté d’utiliser sur des patients en soins intensifs un modèle d’évolution de la glycémie établi à partir d’individus en bonne santé. La solution proposée est retranscrire le système d’équations différentielles en un réseau bayésien dynamique qui se recalibre en fonction de l’évolution réelle du patient. L’équipe qui travaille sur ce projet est à Galway (notamment Michael Madden, http://datamining.it.nuigalway.ie/).

    • Je ne sais plus où j’ai lu/entendu ça, mais il paraît que les rongeurs ne développent typiquement pas les mêmes cancers que les humains. On est obligé de les modifier génétiquement pour obtenir des pathologies similaires.

  • Il n’est pas possible de faire les expériences sur des porcins? je croyais que leurs organes étaient plus proches de l’Homme. Évidemment, ce n’est pas le même coût que des rats.

  • […] Il faut noter que les données elles-mêmes ne sont pas contestées, mais le protocole et son interprétation statistique. Ce qui aurait pu être détecté bien avant dans le processus de revue par les pairs -évidemment validé par la revue-, et ce qui me laisse donc assez dubitatif. Par exemple la question sur les souches de rats utilisée rejoint mon sentiment d’alors sur l’article. […]

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