Présidentielles US 2012 : Républicains Contre la Science

[Mis à jour 27 Août avec inclusion de liens d'actualités du WE]
Le parti Républicain US (GOP, pour « Grand Old Party ») a, particulièrement sous l’ère Bush, lentement mais sûrement divorcé de la Science en général. Il y a 4 ans, on s’est déjà ici moqué des sorties assez incroyables du côté droit de l’échiquier politique US. Par exemple, durant les primaires GOP en 2007, on a eu ce moment d’anthologie où 3 candidats des primaires disaient ne pas croire à l’évolution

A l’époque, on aurait presque pu croire à un calcul un peu politique pas forcément très sincère, visant à galvaniser une base hyper conservatrice. Puis on a eu cette sortie de Sarah Palin, voulant couper les fonds des chercheurs étudiant « les mouches de fruit à Paris »

(un argument très sensé qu’on peut d’ailleurs retrouver en plus développé sur Scientists of America).
Dans ce cas, il s’agissait probablement plus de stupidité bonhomme qu’autre chose.

Mais depuis 2008, sous l’influence du Tea Party, on a parfois le sentiment qu’un nouveau degré a été atteint, avec le glissement général à droite du GOP. Pour décrire les justifications des politiques de l’ère Bush, le célèbre humoriste Steven Colbert avait forgé il y a quelques années le néologisme de « truthiness », qu’on pourrait traduire par « véritabilité ». La « truthiness », c’est ce qui DOIT être vrai parce qu’on le sent avec ses tripes ou son coeur. C’est donc le contraire d’un raisonnement construit. Pourtant force est de constater que la vision républicaine de la Science tend maintenant dans cette direction. Les luttes créationnistes l’avaient probablement préfiguré, les débats sur le réchauffement climatique l’ont cristallisé et généralisé. Désormais, on dépasse l’ignorance simple de la science, il s’agit de systématiquement critiquer et contester tout résultat scientifique qui ne va pas correspondre à un « gut feeling ».

L’épisode récent particulièrement odieux du Candidat Todd Akin, dissertant sur les viols légitimes ou non, offre un exemple assez frappant. Le discours n’est pas simplement idéologique, religieux ou moral, il est sous-tendu par des arguments scientifiques absurdes comme quoi le viol créerait tellement de stress qu’il ne peut donner lieu à une grossesse. On trouve effectivement des médecins pour émettre ces théories, qui peuvent alors servir de support légitime à cette « truthiness » scientifique. Dans le même ordre d’idée, d’étranges campagnes anti-vaccination se sont multipliées ces derniers temps, relayées par des poids-lourds médiatiques . Le motif ? La vaccination déclencherait l’autisme (voir par exemple ce qu’en dit « le vrai Donald Trump »). Wired n’a pas hésité à parler de Guerre contre la Science. Ce que déplorait (très légitimement) le candidat à la primaire GOP Jon Huntsman, dans un tweet devenu célèbre

To be clear. I believe in evolution and trust scientists on global warming. Call me crazy !

Huntsman fut bien sûr humilié lors de la primaire GOP, régulièrement dernier dans les sondages, sauf … chez les sympathisants démocrates.

La contestation de la science passe en fait par 1/ la mise en doute de l’expert scientifique, forcément traître (comme on l’avait déjà évoqué ici-même) 2/ la construction d’une véritable Contre-Science, avec tous les attributs de la Science : instituts, publications, conférences. Là encore, les pionniers ont été les créationnistes du Discovery Institute, fondé au début des années 1990. Le Heartland Institute, think tank conservateur, s’est focalisé ces dernières années sur le réchauffement climatique et a organisé pas moins de 7 conférences sur le sujet entre 2008 et 2012, invitant des climato-sceptiques renommé. Les frères Koch ont offert des bourses de recherche spéciales, visant à réfuter le réchauffement climatique. Vous avez peut-être entendu parler de l’initiative modestement appelée BEST dans ce sens … qui, ruse de l’histoire, a fini pourtant par confirmer la réalité des causes anthropiques du changement (mais plutôt que de susciter moqueries généralisées, le leader de BEST a vu les pages du NY Times s’ouvrir). Le ver est néanmoins dans le fruit au plus haut niveau : ainsi le membres républicains (dont Akin) du comité Sciences et Technologies de la maison des Représentants se distinguent-ils par des positions anti-sciences et le NY Times lui-même n’hésite plus à parler de « Crackpot ».

Cette semaine, le GOP a sorti sa plate-forme scientifique. Des difficultés pour la science sont à prévoir : coupes de 5% des financements de recherche fédéraux, et surtout, une place plus grande aux partenaires « privés » au détriment des agences gouvernementales. On peut justement se demander si une telle politique ne serait pas du pain bénit pour les contestataires de la Science officielle, financé par divers lobbies, qui s’attaqueront aux niches occupées par les Instituts Fédéraux. Ryan, le co-listier de Romney, a aussi un passif impressionnant dans le domaine, votant par exemple contre de nombreuses régulations environementales. Nous en saurons probablement plus bientôt vu qu’Obama et Romney se sont engagés cette même semaine à répondre aux questions sur la science de Science debate, opération ayant inspiré Votons Pour la Science.

Il n’est pas impossible, du coup, qu’on entende parler plus de science que d’habitude durant cette campagne américaine : en contestant les méthodes et résultats scientifiques, le GOP a fait d’elle un enjeu politique (comme un autre?). Ainsi Scott Tipton, représentant GOP membre du Tea Party, vient-il de refuser de se prononcer sur les causes anthropiques du changement climatique, au motif que cela « diviserait l’Amérique ». La prochaine étape sera-t-elle de jouer sur cette ligne de fracture, si elle s’avère payante électoralement ? Bien sûr, Obama aura beau jeu de défendre la science et les scientifiques, mais le public suivra-t-il toujours une science perçue désormais comme idéologisée ?

On peut donc légitimement s’inquiéter de l’avenir de la recherche scientifique américaine si le GOP est élu. Il est probable que nombre de ces Instituts Contre Scientifiques gagneraient en audience et en réputation, semant davantage la confusion dans le grand public en légitimant encore plus la fausse science et ses raisonnements sous-jacents (exactement à l’image de ce qui se passe avec la « philosophie » d’Ayn Rand comme expliqué très bien par Phersv). Il y aurait aussi des effets plus directs : outre les coupes dans les dépenses, sur un plan totalement différent la plate-forme GOP prévoit l’interdiction pure et simple de l’avortement . Un GOP élu consistant avec lui-même devrait alors nécessairement interdire purement et simplement toute recherche sur les cellules souches embryonnaires, ce qui irait beaucoup plus loin que la doctrine Bush (qui interdisait la seule recherche financée par des fonds fédéraux mais autorisait celle financée par des fonds privés).
Pour cette fois, on peut penser (espérer ?) qu’Obama repassera probablement, mais l’alternance aura lieu un jour. Si le GOP continue sur sa lancée, la plus grande puissance scientifique du monde risque de se lier les mains et de fortement décliner, et il n’est pas clair pour moi que d’autres pays prendront sa place en période de crise généralisée.

5 réflexions au sujet de « Présidentielles US 2012 : Républicains Contre la Science »

  1. sale temps pour la science en ce XXIeme siècle. Encore un peu d’effort de part et d’autre de l’Atlantique, et on devrait en finir avec le rationnel.
    Cela dit, pour répondre à ta dernière interrogation, seule la Chine me semble capable de relever le défi vu les efforts consentis ces dernières années. Avec tous les risques liés au régime politique qui casque …

  2. This is truly sad. Not the GOP’s view on science but the opinion – and a shallow one at that – that passes for intelligent, thoughtful commentary.

    To paint Republicans as « anti-science » is the same as painting all French as adulterers; yes, there are a few, but they are the exception, not the rule.

    There are too many serious issues facing the world and the US to be pre-occupied by this sort of drivel. And, by the way, there was a long list of scientist, including 2 Nobel Laureates, who signed a letter criticizing the global warming « science. » Avoiding peer review, destroying documents and engaging in academic intimidation is not science. It is truly a wonder that the scientific community was all a twitter when there was a report that one of Einstein’s theories had been challenged; yet, when one calls into question to UN’s self serving science on « man made » global warming, they are called « anti-science » because, as Al Gore said, the science is « settled. » But, his statement belies his ignorance: science is never settled; there are always (or at least there should be) questions.

  3. Bonjour,

    Et merci pour ce blog, tout d’abord. A la lecture de votre article, je ne peux que déplorer cette situation, dangereuse pour la science et le savoir. Alors même si Dawkins peut paraitre un peu trop extrémiste pour certain, son combat contre le créationnisme ou le dessin intelligent est NECESSAIRE.

    Bien cordialement,

    Nans

  4. Ping : Problème à 2 corps blogosphériques | Matières Vivantes

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