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Femmes et sciences

Vous avez peut-être suivi le mini-scandale agitant le landerneau twitto-blogosphéro-scientifique à la suite de cette vidéo réalisée par l’union européenne promouvant la science rose et sur talon-aiguilles, afin d’attirer plus de femmes vers les sciences.

Evidemment, on peut se révolter du quasi-autisme des gens qui ont validé cette vidéo si manifestement vaine et sexiste [1]. Mais au-delà de cet aspect important, il est toujours frappant de constater qu’en haut lieu, on semble considérer que la desaffection des femmes ou des étudiants pour la science puisse être traitée à coup de simples campagnes de communication. Comme si elles et ils n’étaient que des brebis égarées un peu ignares, qui, bien informées sur les joies de la science, se précipiteront en masse dans les labos et irrigueront la société d’idées neuves, sources de croissance de demain.

Cette campagne exprime donc un double mépris, à la fois par son contenu mais surtout par son ignorance des problématiques profondes qui font que les jeunes (femmes) se détournent de la science. Je ne reviendrai pas sur ma propre expérience de recherche de poste académique -en couple-, sur la résolution insensée des problèmes à deux corps, sur l’archaisme des structures de recrutement en France (toute mon expérience personnelle est sur ce blog, entre autres dans la catégorie Job Search). Plutôt que de lancer des campagnes de communication mal léchées, nos dirigeants seraient bien inspirés de considérer sérieusement tous ces obstacles. La réalité est donc que, si les gens (indépendamment de leur genre) se détournent de la science, c’est

  • parce qu’à niveau intellectuel « égal », il est probablement plus facile de réussir (e.g. d’avoir un niveau de vie sympathique, une reconnaissance sociale, etc…) hors des professions scientifiques. Un MBA ou un MD reste un bien meilleur investissement éducatif qu’un phD pour tout cela. Certes, on ne fait pas de la science nécessairement pour la reconnaissance pécuniaire ou sociale, mais on peut sans aucun doute s’en détourner si on en manque.
  • parce que les professions scientifiques sont parmi les plus compétitives et les plus mondialisées, et que cela crée des obstacles tels qu’à moins d’être semi psychopathe ou extrêmement brillant, il est virtuellement impossible de réussir sans faire de gros sacrifices. Quand, pour parvenir à une position à peu près stable à 35 ans révolu, il vous a fallu parcourir les 4 coins de la planète (post-doc(s) à l’étranger) tout en publiant dans les plus grosses revues scientifiques, avoir obtenu des financements et prouvé vos qualités de managers scientifiques, cela passe nécessairement par une mise entre parenthèses partielle de votre fertilité, de votre vie affective et à coup sûr de nombreux aspects de votre vie sociale (heureusement, il vous est toujours possible de vous défouler sur un blog).
  • parce que les structures du monde académique sont directement héritées d’un passé révolu qui sent bon le tweed, l’élitisme du latin écrit et une conception de la société très XIXième siècle. On ne peut pas partir 3 semaines de suite en conférences, travailler tous les jours de 9h à 21h, week-end compris quand on a des enfants et qu’il faut s’en occuper. Mais, homme ou femme, il semble que le monde académique en général considère implicitement qu’un scientifique performant doit soit avoir épousé un(e) boniche qui prenne en charge l’intendance à maison, soit renoncer à avoir une vie familiale pour se consacrer au sacerdoce scientifique.

Oh bien sûr, ce ne sont pas des traits spécifiques à la science. Ce sont des problèmes de société profonds (cette tribune d’Alexandre Delaigue sur le congé de paternité nous le rappelle bien). Mais j’ai beaucoup de mal à imaginer en sciences une histoire similaire à celle qui vient d’arriver à Axelle Lemaire, où une femme refuserait un poste prestigieux pour ne pas totalement négliger sa famille aujourd’hui dans l’espoir de ne pas tuer sa carrière demain. Dans le monde de la recherche, ce serait pure folie, interprétée comme un défaut de motivation et une inaptitude fondamentale au leadership scientifique (que ce soit un homme ou une femme d’ailleurs).
Bien sûr, certaines personnes localement ont bien conscience de ces difficultés et essaient d’encourager les profils alternatifs, via des « spousal appointments », de l' »affirmative action » ou des bonnes intentions similaires. Mais en période de vache maigre, tout cela se fracasse contre les politiques de « rendement », les grants qui diminuent, le classement de Shanghai, la « compétition » chiffrée pour les cerveaux et entre universités, etc… Le pire étant que les mêmes qui se fendent aujourd’hui de campagnes pour inciter les femmes à se lancer dans la science imposent ces contraintes de rentabilité chiffrées d’en haut, à coup de dotations supplémentaires pour ceux qui tuent leurs étudiants à la tâche (et pas pour ceux qui respectent la parité dans les labos). Personne n’a encore trouvé le moyen de mesurer la créativité scientifique, mais tant qu’on évaluera les gens sur des critères tels qu’avoir un hobby ou s’occuper de sa famille joue structurellement contre vous, il ne faudra pas s’étonner d’un certain manque de diversité dans les recrutements.

[1] à la réflexion, je pense que c’est en fait une tentative de second degré pubard qui a totalement échoué face au sérieux du sujet.


Ajout 25 Juin :
suite au scandale, la vidéo a été retirée/remplacée. En revanche, le site web de l’opération conserve le logo rouge à lèvres et la musique « Come on girl, it is a chain reaction »

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tom.roud

17 Comments

  • Que dire à part que je suis totalement d’accord avec ce billet ?
    Je ne sais pas si ça joue énormément sur la désaffection féminine pour entamer des études de sciences, mais les faits que tu rappelles ici jouent à mon avis fortement sur :
    – l’engagement des étudiants de tout sexe dans les carrières scientifiques (hors écoles d’ingé et grandes écoles). Pourquoi s’emm*** à bosser comme un chien pour une reconnaissance financière médiocre et de la société en règle générale égale à zéro (en vrac, les scientifiques qui nous font manger n’importe quoi, jouent avec le nucléaire et les OGM et « c’est pas des chercheurs qu’il nous faut mais des trouveurs »).

    – et la nécessité de se dévouer à la recherche fait que beaucoup de jeunes femmes abandonnent leur carrière académique après la thèse, pour partir par exemple dans l’enseignement. J’ai moins l’impression de voir ça chez les hommes.
    Mon compagnon est avocat d’affaire : un milieu où on bosse beaucoup aussi (par contre, on ne bouge pas, on reste dans le même pays) et qui est, lui, de plus en plus féminin. Mais les salaires élevés et la reconnaissance sociale attirent les carriéristes, contrairement à la recherche (et heureusement !).

    La question que je me pose est la suivante : est-ce que la recherche est un métier comme un autre ? ou une vocation qui demanderait à passer devant tout ?
    Dans le premier cas, il faut arrêter avec le délire généralisé que tu décris si bien. Dans le second, il faut arrêter de nous considérer comme des petites mains capables de changer de thématique tous les 2 ans, et nous aider à travailler sur ce qui nous passionne… Si ma vocation est de montrer le rôle de l’interaction des protéines X et Y dans la maladie Z, pourquoi me demander de changer au bout de 2 ans de post-doc ?
    Mais avoir les désavantages de l’un et de l’autre …

    • Je ne sais pas si la recherche est un métier comme un autre, ayant bien peu d’expériences des autres métiers (qui, eux, ne se privent souvent guère de juger les métiers de la recherche). Mais comme tu le fais remarquer, il me semble que l’extrême mobilité internationale des métiers de la recherche soit très spécifique. Je ne connais pas beaucoup de professions où les gens changent constamment d’affectation avec si peu de chances de pérenniser quelque chose.

      • Ce que je trouve dommage c’est, qu’en plus de nous empêcher de pérenniser quelque chose dans notre vie personnelle, ce processus nous empêche aussi de pérenniser quelque chose professionnellement.
        On reste quelques années dans un labo, le temps de publier quelques papiers sur un sujet; puis, on bouge, on change de sujet, et tout est à refaire. Je ne suis pas certaine que c’est ce qui est le plus productif …

  • En gros, ce que tu dis, c’est qu’on peut avoir une position sociale bien mieux assurée (style gestionnaire, manager, ingénieur) avec bien moins d’incertitude en faisant des études plus courtes, donc pourquoi se faire suer ?

    (La mentalité « le scientifique est marié avec une boniche qui gère la maison pendant qu’il est au labo ou en congrès » semble assez passée, ne serait-ce que parce que les salaires actuels des chercheurs et professeurs, par rapport au coût de la vie, le permettent difficilement… mais je crois remarquer que de nombreux chercheurs sont mariés avec des enseignantes du primaire ou du secondaire, qui peuvent trouver des jobs à proximité plus facilement, et on les vacances scolaires…)

    • Ta deuxième remarque est peut-être plus valable pour la France que pour le reste du monde où les scientifiques sont bien mieux payés. Et comme tu le dis, pas mal de chercheurs sont mariés avec des gens ayant des professions bien plus flexibles. Encore une fois, il y a un biais de sélection : quand tu dois passer par la case post-doc, cela change beaucoup de choses si ton conjoint peut te suivre facilement.

      • Globalement d’accord…

        Il me semble notament en biologie que l’eccart homme/femme n’est pas tres important pendant les etudes et jusqu’en post-doc, mais il se creuse significativement au passage post-doc -> tenure track, donc vers 30-35 ans. Je pense que c’est effectivement une periode charniere ou il faut faire des choix qui ont un impact a long terme: est-on pret a se lancer encore dans 4 ou 5 ans de boulot intense, eventuellement loin de son conjoint, pour *peut-etre* enfin avoir un job un peu stable a la cle (a.k.a. tenure). Biologiquement, les femmes sont quand meme defavorisees dans cette situation si elles ont pour projet d’avoir des enfants, l’option d’attendre 5 ans n’etant pas ideale – il n’est evidemment pas impossible d’avoir un poste en tenure track et une famille, mais il y a des metiers ou gerer carriere+famille est quand meme moins difficile. Socialement, il reste aussi mieux accepte aujourd’hui qu’une femme fasse une « pause » dans sa carriere ou reste au foyer plutot qu’un homme.
        Il y a quelques anees, il etait paru un livret avec des profils de femmes ayant eu de brillantes carrieres scientifiques et une famille: quasiment toutes avaient une situation familiale speciale dans laquelle leur conjoint participait beaucoup aux taches domestiques, avait un job flexible permettant de travailler de la maison et de s’occuper des enfants (e.g. ecrivain ou journaliste), ou etait aussi scientifique mais a un stade different de sa carriere ce qui leur avait permis d’evoluer ensemble via une serie de « joint appointments ». Je ne retrouve plus le lien…

      • C’est totalement vrai. J’ai fait le choix de rester à Paris pour mon post-doc, mon conjoint ne pouvant pas me suivre à l’étranger, et j’ai déjà eu droit à énormément de remarques.
        C’est très pénible de devoir raconter sa vie à chaque chef de labo qui te dit que, franchement, tu aurais pu aller aux USA comme tout le monde !

  • Il faut vraiment manquer de sujets d’indignation pour se scandaliser d’une telle vidéo, plutôt amusante voire charmante si on est un homme. De là à retirer la vidéo, en plus… Je crains que ça n’ait guère dépassé un micro-milieu, mais c’était une occasion de sensibiliser un peu et de façon amusante sur la question.

  • Voilà un billet bien virulent (ben alors Roud, t’as bouffé du lion au petit dej’ ou c’est Mme Roud qui t’as coaché pour l’écriture ?), mais néanmoins très juste sur le fond.

    Sinon pour le clip j’ai enfin une explication rationnelle. En fait c’est pas une pub à destination des femmes, c’est juste un pur fantasme de geek qui s’ennuie dans son labo (genre j’ai tellement peu dormi que je commence à avoir des hallus au boulot..)
    -> En fait le clip a été réalisé par Howard Wolowitz !!!!
    (non ? Pourtant ça semblait plutôt raisonnable comme explication…)

    • C’est quoi ce machisme à l’envers ? Il faut forcément que je suive les opinions de ma femme, je ne suis pas capable d’écrire tout seul, c’est ça ? 😛 Plus sérieusement, en fait, même quand on est homme, c’est une lutte de tous les instants pour avoir des enfants (pour essayer de faire venir les gens en séminaire avant les horaires de fermeture de garderie, pour faire comprendre que non, on ne peut pas passer X semaines loin de la maison, pour faire comprendre qu’entre 5 et 8 le soir on n’est pas disponible, qu’on n’est pas vraiment désoeuvré le week-end, etc…)

      Good point pour Howard Wolowitz.

  • […] La science est un milieu masochiste, ce n’est pas nouveau. Il suffit de parcourir l’histoire des sciences pour se rendre compte du peu d’estime accordé aux femmes scientifiques. Encore maintenant, les initiatives pour encourager les femmes à faire de la science restent maladroites. En témoigne le billet de Tom Roud : Femmes et sciences. […]

  • […] La science est un milieu masochiste, ce n’est pas nouveau. Il suffit de parcourir l’histoire des sciences pour se rendre compte du peu d’estime accordé aux femmes scientifiques. Encore maintenant, les initiatives pour encourager les femmes à faire de la science restent maladroites. En témoigne le billet de Tom Roud : Femmes et sciences. […]

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