Expatriation darwinienne

La récente polémique française sur les expatriations « fiscales » m’incite à sortir de mon silence blogosphérique – dû, comme l’an dernier à la même époque, à la concentration de ma tâche d’enseignement sur les trois premiers mois de l’année civile. Après tout, en tant qu’ »expatrié » moi-même, je ne suis pas moins compétent qu’un footballeur du PSG pour donner mon avis sur le sujet . Ce débat politique m’a d’autant plus énervé que j’ai l’impression qu’il est passé complètement à côté des raisons profondes de l’expatriation de nombreux français, qui mériteraient d’être analysées bien plus finement.

Evidemment, mon expérience est hautement biaisée par mon environnement académique, mais les français étant égaux à eux-mêmes, ils ont cette furieuse tendance à se retrouver dans les mêmes soirées, les mêmes cercles, ce qui permet d’avoir une vision un petit peu plus large que celle limitée à ses pairs. D’abord, je dirais qu’il y a deux types d’expatriés :

  • Les « vrais » expatriés sont ceux qui, par exemple, sont à l’étranger mais travaillent en fait pour une entreprise française et gardent donc de très forts liens à la France. Je ne parlerais pas de ces gens car la plupart, au bout du compte, rentreront effectivement .
  • les « autres » sont en fait des immigrés, comme moi. Et c’est ceux-là qui m’intéressent le plus et dont je vais parler.

Je n’ai pas la prétention de tout connaître, mais les seuls exemples dans cette seconde catégorie d’expatriés fiscaux que je connais personnellement, dans le sens de professionnels qui pourraient exercer en France et choisissent de ne pas le faire pour des raisons fiscales, ce sont les gens dans la finance. Je serais d’ailleurs très curieux de savoir quelle est la ventilation en fonction des professions des personnes concernées pas la proposition de Hollande qui a déclenché tout de débat; je suspecte que nombreux sont liés à cet univers.

En fait, l’immense majorité des immigrés français le sont pour des raisons n’ayant rien à voir avec la fiscalité. C’est l’étudiant qui, ne voulant pas aller à l’université française en trop mauvais état, traverse l’Atlantique, et fait finalement sa vie en Amérique. C’est l’ingénieur, qui ne trouvant pas de boulot en France, fait un VIE à New York, marche-pied vers une carrière professionnelle, ou l’informaticien qui va à Montreal travailler à Ubisoft. C’est bien sûr le post-doctorant à qui l’on conseille gentiment de partir pour étoffer son dossier. Bref, le cas typique, c’est en fait un jeune entre 20 et 30 ans qui ne trouve pas d’opportunité en France, et part tout simplement.

Je suis à peu près convaincu que bien peu envisagent un départ « définitif », mais voient plus cela comme une étape pour mieux revenir. Le « problème », c’est que le fait même de partir change totalement la donne. Si vous ne rentrez pas très régulièrement, vous acceptez de vous couper (même partiellement) de votre famille, de vos amis, de votre pays. Et alors votre perspective change immédiatement. Les liens sont tout de suite moins forts et, pire, l’expérience à l’étranger peut vous faire réaliser qu’au fond, vous n’êtes peut-être pas à votre place en France.

Je vois deux causes majeures à l’expatriation définitive :

  • la première, c’est tout simplement le manque d’opportunités professionnelles. C’est souvent la cause première du départ, et cela ne s’améliore en fait guère avec le temps. Même si vous êtes très attachés à votre pays, comment rentrer si cela signifie d’aller pointer au chômage ou de prendre un travail pour lequel vous êtes surqualifiés ou avez peu de perspectives d’avenir en France ? Il faut alors soit faire le deuil de vos ambitions professionnelles, soit du fait de vivre dans votre pays. Rien de fiscal là-dedans.
  • la seconde, c’est que même pour les français, le fonctionnement général de la France devient rapidement incompréhensible

Je vais illustrer ce dernier point sur ma propre expérience dans la recherche.

Je sais à peu près ce qu’il faut faire pour obtenir un job académique en Amérique du Nord. Les règles sont très claires, et on les apprend rapidement. La combinaison gagnante est la suivante :

  • l’excellence académique, se traduisant sous deux formes : les publications scientifiques et les lettres de recommandation, très importantes
  • la démonstration d’un fort potentiel de recherche, qui se traduit par la démonstration de votre indépendance intellectuelle, des qualités pédagogiques, de la curiosité intellectuelle, etc… Les séminaires et entretiens individuels lors des interviews sont capitaux
  • enfin, the « no asshole rule ». Respectez vos interlocuteurs, ne pas trop en faire, convaincre les gens que vous serez un « bon » collègue.

Avoir la combinaison gagnante n’est pas évident. J’ai eu des interviews pour des jobs sur le pur critère de l’excellence académique (notamment je suis convaincu que les lettres m’ont beaucoup aidé), rétrospectivement, je sais que j’ai foiré mes premières interviews sur le second point, car j’ai été beaucoup trop passif dans mes interactions avec les gens. Mais à un moment, j’ai trouvé le bon équilibre et ai pu décrocher plusieurs jobs d’un coup, sans avoir jamais rencontré mes interlocuteurs avant mes interviews. C’est quelque chose d’extrêmement appréciable et de valorisant.

Au contraire, je n’ai jamais vraiment compris ce qu’il fallait faire exactement pour décrocher un job académique en France, et rien que ça, c’est un gros problème en soi. La pondération des différents critères me paraît tout à fait mystérieuse. Par exemple, on n’est pas censé fournir des lettres de recommandation pour un concours français, mais on nous le suggère quand même plus ou moins sans le dire et sans que l’on sache si cela a quelque influence. Je n’ai toujours pas compris comment on pouvait démontrer ses qualités sur les points 2 et 3 dans des interviews de quelques minutes. Enfin, je sais surtout qu’il faut faire beaucoup de « politique », sans que je sache exactement ce que cela signifie. Faut-il s’engager fermement dans un laboratoire, mettre tous ses oeufs dans le même panier et candidater plusieurs années consécutives au même endroit ? Faut-il rentrer faire un post-doc en France pour avoir l’occasion de montrer son visage aux membres des commissions ? Je n’en ai aucune idée; en revanche j’entends souvent des histoires très bizarres sur la France, du genre « c’est la dernière année pour cette commission, les couteaux seront tirés, tu n’as aucune chance, attends un an ». Je me suis arrêté de compter le nombre d’auditions que j’ai passées en France à 15. Ma der des der n’a jamais eu lieu comme je le racontais dans ce billet, halluciné que les règles administratives d’un concours de la fonction publique ne soient pas assouplies lorsque le traffic aérien mondial se retrouve totalement bloqué pendant des semaines.

L’impression que j’en garde rétrospectivement, c’est que le marché du travail en France relève d’une pure sélection darwinienne, mais avec une pression sélective cachée ne recoupant que très partiellement ce qu’elle dit être. Je vois les autres expatriés comme moi : indépendamment de leur milieu professionnel, j’ai l’impression qu’ils ont exactement la même naiveté face au marché du travail français. Ils ne savaient pas exactement ce qu’il fallait faire pour trouver un job en France, ils sont partis « en attendant ». Certains vivent cela extrêmement mal et font tout pour rentrer le plus vite possible, quitte à sacrifier certaines exigences professionnelles. D’autres trouvent un job qui leur convient, s’aperçoivent qu’ils ne vivent pas si mal, alors ils restent. Ils s’intègrent tout simplement au milieu auquel ils sont le plus « adaptés ». C’est certainement partout pareil, mais les clés de l’expatriation sont là : il faut regarder l’environnement socio-professionnel offert en France, et examiner quels types de profils il sélectionne naturellement. Pour rentrer sur un poste de recherche en France, il me semble qu’il faut vraiment ramer énormément, faire beaucoup d’administratif, et beaucoup de politique « informelle » en plus d’avoir un profil scientifique fort . C’est cela la pression sélective française, rien à voir avec des « incitations » fiscales. Si vous n’êtes pas prêts à lutter pendant des années pour rien, à faire vos plus beaux sourires et profils bas face aux difficultés indépendamment de votre qualité scientifique, vous êtes morts. Et c’est d’autant plus nécessaire qu’évidemment, une fois le job acquis, l’environnement n’a aucune raison de changer : de fait, les jeunes chercheurs se plaignent toujours de devoir faire plein d’administratif, d’être sous la coupe de mandarins et d’un système rigide. Mais pourquoi y aurait-il moins de politique après le recrutement si le système sélectionne naturellement des gens assez doués en politique ?

En ce qui me concerne, l’expatriation n’a jamais été un choix vraiment actif : j’ai simplement suivi le chemin le plus simple professionnellement. On m’a dit de partir, je suis parti. Une fois là-bas, on a fait une offre qui ne se refuse pas à ma femme. On a essayé de lutter comme on pouvait pour essayer de rentrer en France et cela n’a pas du tout marché ; indépendamment de la science, la seule façon qu’on ait trouvé de résoudre le problème à 2 corps était de rester. Maintenant, on rentrera peut-être un jour, mais je ne vois absolument pas comment cela arriverait sauf grave accident professionnel ou familial, ou opportunité en or pour nous deux. On a toujours suivi la ligne de plus grande pente et je pense que cela continuera. Le problème, c’est que comme en économie, il y a une forte dépendance au sentier … L’enjeu politique, si on veut empêcher le « Bill Gates français » de s’expatrier, c’est de faire en sorte que cette ligne de plus grande pente le garde en France tout en lui permettant de développer ses talents. Et la fiscalité n’est probablement qu’une contrainte très molle sur la pente des jeunes que la France aurait véritablement intérêt à garder.

24 réflexions au sujet de « Expatriation darwinienne »

  1. Je me reconnais dans votre billet. Je suis l’étudiant qui a quitté la France parce que son erreur a été de ne pas faire de classe prépa à 18 ans. Seul le politique démago croit que l’argent à lui seul suffit à panser les plaies de l’expatriation. Pourtant l’unique onguent efficace est la satisfaction d’avoir réussi là où la France ne le permettait pas (et peu importe le taux d’imposition final).

  2. Ton billet est interessant, mais tu projettes beaucoup ta situation, qui
    (1) recouvre la realité d’un certain nombre de chercheurs,
    (2) mais n’est pas celle de beaucoup d’autres chercheurs, qui ont des opportunites en France, et choisissent de ne pas rentrer parce que conditions materielles/environnement global de recherche (j’en fais partie par ex)
    (3) surtout, n’a pas grand chose de commun avec le debat sur les 75%, qui s’appliquent aux createurs de boites, consultants et financiers de haut niveau, etc.

    tu n’as pas l’intention de creer une start-up donc tu te moques de la taxation, mais c’est un critere pour certains.

    ou pour dire les choses autrement, tu as raison que la plupart des expatriations ne sont pas fiscales, ce qui ne veut pas dire que la fiscalite n’ait pas d’effet sur quelques expatriations, potentiellement importantes.

    enfin, tu ne prends pas en compte l’effet indirect de la taxation: par ex, les financiers vont travailler aux US/Londres pcq les jobs sont la-bas. si tu demandes directement aux francais pourquoi ils travaillent aux US/Londres, ils te diront, les jobs sont la. Mais les jobs sont la pcq les entreprises ont decide de se placer la-bas… en partie a cause des taxes!!

  3. Il me semble qu’en France, les choses sont compliquées par le fait que les recrutements dans les EPST (dont le CNRS) et les universités sont des concours de la fonction publique, donc soumis à des règles rigides et à la peur qu’une irrégularité ne permette à un candidat de réclamer avec succès leur annulation pour vice de forme.

    Par exemple, je ne suis pas sûr qu’il soit vraiment possible de décaler le concours pour cause de blocage des vols internationaux, une fois qu’il a été annoncé : les candidats basés en France qui auraient déjà pris leurs dispositions pour un créneau de dates pourraient sans doute dire qu’on discrimine contre eux…

    Par ailleurs, la procédure est la même indépendamment de la discipline, alors que les besoins et les coutumes sont différents.

    Ceci aboutit au phénomène suivant :
    1. Il y a une procédure « officielle » affichée sur les sites officiels.
    2. Comme cette procédure ne permet pas d’avoir un contact effectif avec le candidat en dehors d’auditions courtes, et d’utiliser certains éléments d’évaluation, il y a une procédure officieuse qui suppose de s’informer auprès du laboratoire où l’on candidate.
    3. Le point 2. n’est jamais expliqué publiquement, car il permettrait, s’il était présenté officiellement, de faire annuler le concours pour vice de forme.

    Sinon, personnellement, je n’ai pas la sensation de faire beaucoup de politique… Quant aux recrutements, j’ai été dans quelques comités ad hoc (à l’X, à l’ENS-Paris) et j’ai vu des discussions sur le potentiel scientifique du candidat et sur son apport à l’enseignement, ce qui me semble normal.

    • Dire qu’on n’y peut rien parce que c’est la fonction publique, c’est un peu la politique de l’autruche conservatrice je trouve. Je pense toujours que la façon dont sont organisés ces concours est absurde compte tenu de ce que ces concours doivent sélectionner; en plus, du coup, comme c’est effectivement absurde, on laisse la place à plein d’informel à côté qui rend effectivement le concours beaucoup plus injuste qu’autre chose (par exemple, dans mon cas précis, qu’on m’explique en quoi faire une vraie video-conférence lèserait qui que ce soit).
      Les discussions sur le potentiel du candidat sont normales, ce qui ne l’est pas c’est qu’on ne prenne pas le temps pour l’évaluer correctement (i.e. avec des meetings face à face entre chaque membre du jury et chaque candidat, ce qui se fait aux US).

      • étrangement la « la peur qu’une irrégularité… » dont parle David est très forte en France, où la peur paralyse. Mon expérience m’a montré que la seule chose (ou presque) dont on parle dans les recrutements à l’étranger, c’est comment refuser certaines personnes sans finir avec un procès interminable sur les bras. Car à l’étranger, les recours sont infinis… Je trouve les procédures plus claires à l’étranger, car les procédures « officielles » en France (dont parle David) n’ont d’officiel que le nom: personne ne comprend rien, et tout le monde a peur de commettre des irrégularités…
        Là aussi, je parle de ma courte expérience franco-canadienne (et belge)

  4. Excellent post, je ne retirerais pas une ligne.
    Pour des raisons personnelles et familiales, j’ai préféré faire partie de ceux qui prennent un emploi déqualifié. En espérant que cela ne vous arrive pas à ta femme et toi.

  5. Je me retrouve assez largement dans ce billet. Je suis rentré l’année dernière pour un post-doc en France histoire de faciliter les choses après 3 ans aux USA. On m’a jeté à un concours l’année dernière avec pour motif : il commence juste son post-doc dans ce labo, attendons un an pour voir commence ça se passe. On note la force de l’attachement au labo d’affectation qui a mon sens est très mauvais en ce que ça favorise le localisme et les dérives qui y sont liées.
    Après je suis réaliste et avec une pression typique de 40-50 dans les concours CR2 et qui va en augmentant je sais que mes chances sont faibles d’autant que les critères réels sont effectivement flous. Je n’ai aucun complexe quand je compare mon CV par rapport à ceux qui sont embauchés et je m’interroge toujours pourquoi des gens avec un CV remarquable — en tout cas largement meilleur que le mien — ne trouvent pas de poste non plus.
    Concernant les lettres de recommandation, un membre d’une commission m’a dit explicitement qu’en général ils ne les regardent même pas. Le seul cas où ils les ouvrent c’est lorsqu’il faut départager 2 candidats. Je trouve ça absolument hallucinant.
    Tant qu’à faire avec le système actuel d’interview de 10-15 minutes, je préférerais que les commissions soient pragmatiques et ne pas interviewer les candidats. Aux USA les interviews pour les postes c’est typiquement 1 h au téléphone avec une vraie discussion et pour les chanceux qui passent cette barrière, une visite de 2 jours dans le département pour rencontrer tout le monde. Il y a typiquement 3-5 personnes invitées pour chaque poste. Au final je trouve qu’il y a beaucoup moins d’erreurs de casting, et de toute façon si erreur il y a le système de tenure écrème ceux-là. D’un autre côté en donnant des postes à des labos avec le système mandarinal français on risque très rapidement de tomber dans des abus graves.

    • Pour etre assez fréquemment dans des jurys, c’est vrai que les lettres de recommandations, on n’ouvre pas toujours les enveloppes (au moins dans les admissions d’étudiants, les jurys de MC ou CR faut quand meme pas exagérer). La raison est que en France les milieux académiques recommandent n’importe qui. Alors qu’aux USA c’est vraiment une procédure qui se mérite. Du coup la recommandation d’un ponte de Paris Z… sérieusement j’ai souvent trop de doutes pour que ca soit un élément déterminant.

      Je trouve ce post pertinent et mesuré. Même si les choses ont quand meme changé en 20 ans. L’autonomie des universités va je pense pas mal faire bouger les choses.

      Au total, le gros probleme en France c’est l’absence de tenure track system. Dans les recrutements de mon EPST (CR) + dans mon département (MC, j’évite de dire lequel pour ne pas froisser) j’évalue à pas loin de 30 % d’erreur de casting, retrospectivement 10 ans apres. C’est ca l’immense gachis. Mais va expliquer ca aux syndicats de la fonction publique (et aux thésards), qu’il faut 5 ans de position aléatoire avant un emploi fixe…

      • « Mais va expliquer ca aux syndicats de la fonction publique (et aux thésards), qu’il faut 5 ans de position aléatoire avant un emploi fixe… »

        Le plus gros problème à mon sens est que c’est très difficile de te « recycler » une fois que tu n’as pas de poste de recherche, mais c’est peut-être un problème plus généralement français et pas spécifique à la recherche. Pour avoir vécu la situation où tu dois choisir entre, en gros, un corps de l’Etat et une thèse, il faut vraiment être très très motivé pour choisir la thèse, avec toutes les incertitudes que cela implique, quand d’un autre côté tu as un bon salaire à vie assuré. Compte tenu des structures françaises, je pense qu’il faudrait ouvrir beaucoup plus les « hauts » concours de la fonction publique aux docteurs. Cela étant dit, je connais aussi beaucoup de cas de gens passés par exemple par le « collège des ingénieurs », mais là encore ce n’est pas forcément la majorité des cas.

  6. « Enfin, je sais surtout qu’il faut faire beaucoup de « politique », sans que je sache exactement ce que cela signifie. Faut-il s’engager fermement dans un laboratoire, mettre tous ses oeufs dans le même panier et candidater plusieurs années consécutives au même endroit ? Faut-il rentrer faire un post-doc en France pour avoir l’occasion de montrer son visage aux membres des commissions ? »

    « Aux USA les interviews pour les postes c’est typiquement 1 h au téléphone avec une vraie discussion et pour les chanceux qui passent cette barrière, une visite de 2 jours dans le département pour rencontrer tout le monde. Il y a typiquement 3-5 personnes invitées pour chaque poste. »

    C’est largement lié à une pré-définition extrêmement poussé du profil recherché par le département en question, qui limite naturellement le nb de candidatures crédibles. En France, entre les postes « blancs » du CNRS et les profils MCF qui ne ressemblent à rien parce que 8 équipes du labo sont en concurrence et ont voulu mettre leur mot clef… Cela dit, après, chez nous, on gueule quand on a un « poste à moustache »: dès qu’un profil est trop fléché, il y a le soupçon (souvent réel) du localisme ou du petit arrangement entre gens hauts placés…

    Quelques mots sur ce que je pense qu’on entend en général par faire de la « politique ». En gros, il s’agit de faire pas mal de choses qu’un américain estimerait de bon sens, mais on aime bien se prendre pour Machiavel…
    Donc, comme il y a dans la procédure officielle une pré-sélection sur dossier et une audition de 20mn, il s’agit de faire, de façon officieuse, les points 2 et 3 de ta combinaison gagnante pour trouver un job académique aux US:  » la démonstration d’un fort potentiel de recherche… Les séminaires et entretiens individuels sont capitaux »
    et « convaincre les gens que vous serez un « bon » collègue. »
    Ce qui plaît est sans doute un peu différent des US (notamment en ce qui concerne l’indépendance intellectuelle, où le plus souvent on aime bien qu’elle existe, mais disons de façon « collaborative »: le but d’un « projet de recherches », c’est de montrer l’adéquation entre un candidat et une équipe, pas de dire « j’arrive pour faire ça et c’est comme ça »), mais c’est le même principe.
    Donc, il faut contacter les gens, aller les voir (c’est beaucoup plus facile en étant en France, parce que ça permet par exemple de faire la grosse conf’ nationale du domaine, mais ce n’est pas obligatoire), les convaincre de monter un projet avec toi, et de te soutenir fortement (le labo peut proposer un « classement » de candidats aux commissions, à titre « consultatif »… le favori n’est pas sûr de gagner, mais un non classé aura probablement du mal à convaincre la commission).
    Après, je suis d’accord, tout ça n’est pas la certitude d’avoir un poste quand il y a entre 20 et 50 candidats pour le dit poste, et la part de « chance » est probablement plus élevé qu’aux US.
    Il y a des points subsidiaires: connaître l’ »historique » de recrutement du labo… est-ce qu’ils ont recruté 3 fois les 2 dernières années, est-ce que le chef est haï de toute la commission, est-ce qu’habituellement ils recrutent sur telle section et donc ils n’ont pas beaucoup de chance dans celle là, etc…

    • Tu vois bien le problème de l’approche à la française. Dans le cas français, c’est à toi de faire toutes les démarches, sachant que tu n’es même pas sûr que le labo te soutienne. Bref, tu dois draguer à mort et « faire profil bas », alors que de son côté, le labo a tout intérêt à te faire avaler un max de couleuvres pour « montrer ta motivation » et à avoir un max de candidats qui se présentent. Tout est flou et obscur.
      Dans le cas américain, tu sais au départ clairement que oui, il y a un poste, et que tu as des chances raisonnables (et a priori égales avec tous les autres candidats) si tu es interviewé. C’est beaucoup plus symétrique; certes tu essaies de séduire le départment mais le département essaie aussi de te séduire. L’information et les règles sont claires.

      Ça me rappelle l’approche pour les thèses (suite d’ailleurs à un débat sur twitter). Aux US, le chef (en gros) paie le thésard, ou celui-ci a une bourse; c’est clair et net que s’il n’y a pas de financement, il n’y a pas de thèse. Ça responsabilise tout le monde. En France, c’est le flou artistique total entre ceux qui font des thèses et un autre boulot, ou avec des allocs chômages, ou avec des libéralités. L’idée culturelle sous-jacente étant que, faire une thèse sans financement, est une façon de « montrer ta motivation » pendant qu’on te fait aussi miroiter un avenir plus qu’aléatoire. C’est un système absolument dégueulasse, très français dans sa façon d’écraser les gens et de déresponsabiliser la hiérarchie.

  7. Pour relativiser un peu: je suis dans une situation tout à fait comparable à celle décrite. A une exception près: j’ai quitté l’Allemagne pour poursuivre une carrière scientifique en France. J’entends souvent les français (chercheurs ou pas) se plaindre du grand nombre de scientifiques qui quitte le pays pour des raisons diverses et variées. Bizarrement, on ne parle jamais de ceux qui viennent de l’étranger pour s’installer en France.

    De mon point de vue, la recherche présente un marché de travail de faible volume qui est très spécialisé et en même temps très international. Par conséquence, beaucoup de scientifique travaillent dans un autre pays que leur pays d’origine, parce qu’on va là ou on trouve un poste qui convient au moment ou il en faut. Ceci n’est pas à priori à un problème, pour aucun pays du monde.

    Pour vérifier si la France a un problème d’attractivité pour les jeunes chercheurs, il faudrait voir s’il y a beaucoup plus de chercheurs qui partent que de chercheurs étrangers qui arrivent. Je ne saurais pas répondre à cette question.

    • « Pour vérifier si la France a un problème d’attractivité pour les jeunes chercheurs, il faudrait voir s’il y a beaucoup plus de chercheurs qui partent que de chercheurs étrangers qui arrivent. Je ne saurais pas répondre à cette question. »

      Je ne saurais y répondre avec exactitude non plus, mais il est vrai que, dans ma section CNRS par exemple, il y a probablement chaque année 1/3 de candidatures étrangères.
      Il faudrait savoir si cette proportion est conservée à l’admission et pour les postes MCF…

      • Je soupçonne que pas mal de candidats étrangers sont en fait des locaux (i.e. des gens qui ont fait leur post-doc sur place et candidatent pour voir). Du coup, leurs chances sont en fait assez élevées pour peu qu’ils aient le soutien de leur labo !

        • Qu’on soit français ou étranger, sans soutien du laboratoire on a peu de chances de réussir. La procédure est la même pour tout le monde, comme elle devrait l’être. On peut faire des reproches au système de recrutement scientifique en France, mais la discrimination par nationalité n’en fait pas partie.

          Pour les postes universitaires, il y a un peu moins d’étrangers parce que les exigences de maîtrise de la langue française sont évidemment plus élevées. Mais il est facile de constater que même parmi les enseignants-chercheurs, il y a un bon nombre d’étrangers.

          • Mon point c’est que tout le système de politique informelle à la française avantage naturellement les gens qui sont « sur place ». C’est d’ailleurs bien pour ça que, maintenant, on conseille parfois aux gens de faire une deuxième post-doc en France après un post-doc à l’étranger.

          • Je crois que le chiffre c’est 25% des recrutetements CNRS qui correspondent a des chercheurs etrangers.

  8. Difficile de généraliser en dehors de l’emploi académique, mais je me reconnaît très bien dans la description de Tom. Et ceci alors que j’ai d’abord obtenu un poste fixe en France (MdC).

    Après un séjour aux Etats-Unis en détachement, j’ai cherché à revenir en France pour créer une équipe. Je me suis heurté à une incompréhension totale du concept de jeune chef de groupe. Ainsi qu’à des règles non écrites sur les passages entre postes universitaires et CNRS.

    Finalement, parmi les motivations pour prendre un poste à l’étranger, l’une des principales était la clarté de la situation. On te donne un poste, tu es responsable de ta recherche et de ton enseignement, et tu as 4-6 ans pour faire tes preuves sur des critères clairs (publier, faire un enseignement correct, intégration au département). Je suis très content de mon choix.

    • Je suis d’ accord, le concept de jeune chef de groupe n’a toujours pas percolé comme différence majeure qui mériterait d’être débattue. C’est assez fascinant d’ailleurs, comme si le système pyramidal à la française était la panacée qui allait de soi. J’ ai l’impression que personne ne veut vraiment changer le système actuel pour des raisons opposées, combinaison du fait que d’un côté ceux qui ont le pouvoir ne veulent pas le lâcher et que de l’autre ceux qui ne l’ont pas veulent surtout se consacrer à plein temps à la recherche.

      • C’est une observation assez important à mon avis: en France, on peut ou faire de la recherche, ou avoir une influence sur la politique de la recherche, mais pas les deux. C’est un des grands défauts du système très hiérarchique des organismes de recherche. Et ce n’est pas seulement un frein à une évolution des structures, mais aussi à une évolution des disciplines: il est difficile de travailler dans un domaine qui ne rentre pas pile dans les domaines des instituts et sections du CNRS, qui représentent les disciplines des années 1930s.

        • « il est difficile de travailler dans un domaine qui ne rentre pas pile dans les domaines des instituts et sections du CNRS, qui représentent les disciplines des années 1930s »

          Ah, ça, je ne te le fais pas dire, mais ce n’est pas forcément très différent ailleurs. Clairement, on ne sait pas organiser les choses de façon non disciplinaires (je pense notamment aux grants), mais c’est vrai que la France est particulièrement peu douée. L’avantage des systèmes où ce sont les universités qui maîtrisent les postes est qu’elles peuvent flêcher plus facilement sur des thématiques non traditionnelles qu’ elles estiment porteuses, ce qui crée naturellement un feedback positif pour le reste sur le long terme.

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