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Sciences de vieux

Article très amusant et instructif paru dans les compte-rendus de l’académie des sciences américaines : une étude statistique des âges auxquels les prix Nobel dans 3 différentes disciplines ont fait leur découverte majeure. Les données concernent tous les prix Nobel depuis la création de l’institution en Physique, Chimie et Médecine.

L’âge moyen des découvertes nobélisées est de 37 ans en physique, contre 40 ans en chimie et en médecine.  A première vue, l’étude semble donc confirmer une certaine image d’Epinal de la physique : celle des « petits génies » faisant leur découverte à un jeune âge, au sommet de leur puissance intellectuelle et de leur art.

Là où l’étude est très intéressante est qu’elle a tenté de décorréler plusieurs variables et d’analyser les tendances lourdes scientifiquement. Ainsi, si on distingue 2 périodes, avant et après 1985, on observe un vieillissement accéléré des premières découvertes. Avant 1985, l’âge moyen des découvertes est de 36-37 ans dans toutes les disciplines. Mais depuis 1985, l’âge moyen des découvertes majeures est de 45 ans médecine, 46 ans en chimie et … 50 ans en physique.

La situation en physique est très intéressante à étudier car le XXième siècle coincide avec une succession de révolutions scientifiques, utilisées notamment par Kuhn comme exemples « paradigmatiques » dans son oeuvre. Dans les années 20, l’âge de la découverte nobélisée était inférieur à 30 ans. Cette période correspond à l’émergence de la mécanique quantique : Heisenberg, Pauli, Dirac par exemple ont réalisé leur contribution majeure respectivement à 23, 25 et 26 ans (si bien qu’Einstein et Dirac ont même suggéré à l’époque qu’un physicien était effectivement mort à 30 ans !). Depuis, l’âge a donc considérablement augmenté, signe incontestable d’une dynamique très différente dans la science. L’idée des auteurs est la suivante : le début du siècle est caractérisé en physique par l’obsolescence des connaissances passées et l’explosion de travaux très théoriques et conceptuels, ce qui explique le succès de personnes très jeunes. Epoque révolue depuis : désormais, la physique est tellement complexe qu’il faut penser intensément pendant de longues années avant de faire une contribution majeure.

Pour aller dans le même sens, l’article a par ailleurs tenté d’examiner la balance théorie/expérience dans l’attribution des Nobel. L’idée est que la théorie est « plus rapide » à faire que l’expérimental, et les auteurs ont donc évalué le temps passé entre la thèse d’une part et la découverte nobélisée d’autre part, en fonction du sujet (théorique ou expérimental). Les corrélations sont assez amusantes : voici en avant première pour le c@fé des sciences, la formule de l’âge de la découverte nobélisable



(la composante théorie signifie simplement qu’un théoricien fait sa découverte majeure 4.4 années avant un expérimentateur.)

Cependant, comme elle est calculée sur tous les Nobel, si on tient compte du fait que l’âge moyen de la découverte a augmenté dans toutes les sciences avec le temps, si on prolonge la tendance, en réalité, un théoricien, aujourd’hui, ferait sa découverte nobélisable autour de 50 ans, et un expérimentateur, 55 ans (voir figure ci-dessous).

Une situation qui n’est pas sans rappeler l’évolution de l’âge moyen de la première grant NIH des détenteurs de grant NIH dont on avait parlé ici où en 40 ans, on va passer en gros de 38 ans à 55 ans.

Il y a quelques semaines, je m’étais permis de commettre un billet sur la fin de la science. J’imaginais différents mécanismes de mort de domaines scientifiques, l’un des scenarios était que les problèmes deviennent de plus en plus spécialisés, de plus en plus difficiles, si bien que la science mourrait faute de combattants. On ne peut s’empêcher en voyant ces tendances de penser que ces 3 sciences sont sur une mauvaise pente, et, parmi elles, la physique, la science majeure du XXième siècle, semble être dans un état de dégradation plus avancée. Que se passera-t-il demain ? Ces sciences vont-elles purement et simplement disparaître ? Va-t-on observer un renouveau similaire aux années 20, âge du premier boom de la science ? Mon conseil personnel : miser sur l’interdisciplinaire, là où il y a du conceptuel à faire, comme une nouvelle biologie à inventer

Référence :

 

Age dynamics in scientific creativity Benjamin F. Jones and Bruce A. Weinberg. PNAS, vol. 108 | no. 47

About the author

Tom Roud

Nanoblogger scientifique, associate professor incognito (ou presque). Suivi par @mixlamalice

8 Comments

  • Il y a quelques années l’académie des sciences avait tracé la courbe d’accroissement de l’âge des académiciens à l’entrée à l’académie, et comparé la courbe à la courbe d’accroissement de l’espérance de vie : le vieillissement de l’académie était beaucoup plus rapide que l’accroissement de l’espérance de vie (les courbes se croisaient dans un futur proche). Si l’on néglige le fait que l’on nomme à l’académie que des vivants, les académiciens allaient être morts en moyenne, avant d’être nommés.
    D’où la politique volontariste de rajeunissement mise en place….

    • On peut noter par ailleurs que les matheux, eux, ont bien compris le problème en limitant l’âge à 40 ans. Faudrait faire pareil pour les Nobel (en allant jusqu’ à 50 ?)

      • Limiter l’age pour le Nobel, ça me paraît casser le thermomètre au lieu de baisser la fièvre, et en plus dangereux parce que ça décourage les projets de longue durée ou les carrières tardives de manière injuste.

        Sinon post très intéressant. Je suis bien d’accord avec l’intérêt de miser sur l’interdisciplinaire. Je vois plein de jeunes brillants faire des trucs incroyables parce qu’ils mélangent modélisation mathématique, biochimie et biologie évolutive, ou autres.

        • Oui, enfin si tu veux mon avis, je ne suis pas sûr qu’il ne faille justement pas décourager un chouia (juste un chouia) les projets qui mettent 40 ans à aboutir. On peut s’interroger sur l’utilité sociale de la science s’il faut 30 ans pour former quelqu’ un qui va trouver quelque chose d’ original. Entre parenthèses, une conséquence directe de ça est que les sciences deviennent immédiatement très incrémentales et très appliquées (puisqu’on forme plein de gens qui n’ont aucune chance de faire une découverte majeure, faut bien qu’ils fassent quelque chose !).

          L’autre intérêt de mettre une limite d’âge serait d’obliger justement les comités à considérer sérieusement les nouveaux domaines encore très conceptuels (comme la méca Q des années 20). Et le feedback sur des domaines plus classiques pourraient être rentables sur le long terme.

          • Binoui mais punir par des absences de prix ne me parait pas constructif.

            Un problème plus important à mon avis est de donner une autonomie aux jeunes chercheurs. Dans bcp de pays il n’y a pas de poste fixe avant un age relativement avancé, dans d’autres il y a un poste mais peu d’autonomie, et c’est douvent dur d’obtenir des financements quand on est jeune.

            Ceci dit je pense qu’il faudrait un decoupage des stats par pays. Les US représentent une énorme part de la recherche mondiale, donc doivent pas mal affecter les chiffres. Or commetu le fais remarquer aux US l’obtention d’un premier soutien financier est devenu tres tres dur. De plus la competition enorme pour ces financements rend les projets interdisciplinaires « haut risque haut bénéfice » très difficiles.

            Donc voilà, je maintiens que les Nobel, c’est juste un thermomètre à ne pas casser.

  • « Une situation qui n’est pas sans rappeler l’évolution de l’âge moyen de la première grant NIH dont on avait parlé ici où en 40 ans, on est passé en gros de 38 ans à 55 ans »

    je ne crois pas qu’il s’agisse de l’age de la premiere grant (ou alors, c’est vraiment à se pendre…). Désolé pour le retard, Thanksgiving weekend, touça touça…

  • J’ai une autre interprétation que vous (même si je ne suis pas vraiment du sérail).

    Aujourd’hui, quand on est jeune dans le monde de la recherche, on doit être un bon petit soldat qui travaille sur le ou les sujets définis par d’autres que vous (typiquement, le directeur de recherche… quand ça ne vient d’encore plus haut). Si jamais vous parlez un peu trop fort de vos propres idées un peu originales, le système vous élimine en ne vous recrutant pas : les jeunes illuminés ne sont pas bien vus dans le monde de la recherche. Ce n’est qu’après un certain nombre d’années de bons et loyaux services passés à travailler sur des sujets qu’on vous a imposés, qu’on finit par vous accorder une place un peu stable, et un budget. Et ce n’est qu’à ce moment-là que vous arrivez à avoir le temps de réfléchir à vos propres idées et aux sujets qui vous tiennent à cœur. Ce qui retarde d’autant l’âge auquel vous faites vos découvertes majeures (de toute façon, si vous en faites durant vos premières années de recherche, elles ne vous sont pas attribuées : elles sont attribuées à votre directeur de recherche, puisque c’est lui qui est à l’initiative de cette recherche, et c’est lui qui en est (ou qui est censé en être) le penseur premier).

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