Non classé Politique de publication Recherche Université

Publications scientifiques : Princeton récupère ses billes

(Via @JohnHawks) Nouvel épisode très intéressant dans la lutte pour l’open access : la prestigieuse université Princeton va désormais interdire à ses professeurs d’abandonner leur copyright sur les articles qu’ils publient. Ou comment sortir par le haut d’une situation ubuesque.

Rappelons à cette occasion l’absurdité économique fondamentale du système de publication. Les revues scientifiques sont les canaux majeurs de publication, dont dépendent évidemment les carrières des scientifiques. Or, du fait de leur poids énorme et d’une longue histoire, les revues ont trouvé le moyen tout à fait extraordinaire de faire payer 3 fois leurs articles scientifiques aux chercheurs :

  • les chercheurs paient d’abord de leur travail en fournissant gracieusement les articles qu’ils écrivent pour la revue, et en abandonnant tout droit sur les articles publiés
  • les chercheurs font ensuite le travail de revue par les pairs, i.e. le travail éditorial de l’évaluation des articles
  • les chercheurs doivent ensuite s’abonner pour accéder aux articles publiés dans les revues

Evidemment, ce sont in fine les « clients » de l’université, i.e. les étudiants, la population générale et vos impôts qui enrichissent triplement les éditeurs de journaux scientifiques. Situation scandaleuse s’il en est, surtout à l’époque d’internet et de la publication Open Access comme PloS qui montre qu’on peut clairement se passer des revues traditionnelles. Mais l’inertie du système est grande, notamment du fait de l’importance de la revue de publication des travaux pour l’avancement des professeurs (i.e. mieux vaut un Nature qu’un Plos Comp. Biol. pour avoir sa tenure).

Princeton s’attaque ici à une des clés de voûte du dispositif : le copyright des travaux des chercheurs. Comme dit plus haut, les chercheurs abandonnent tout droit sur leurs propres articles aux revues qui les publient. C’est absurde, mais c’est comme ça : théoriquement, une revue peut vous poursuivre si vous diffusez massivement – par exemple sur votre site web- un article publié par vous-mêmes.

Dorénavant, donc, l’université Princeton dans une nouvelle régulation s’est arrogée « le droit non exclusif de rendre disponible les copies d’articles écrits par ses académiques, sauf expection spécifique demandée par un professeur pour des articles particuliers  » (en anglais “nonexclusive right to make available copies of scholarly articles written by its faculty, unless a professor specifically requests a waiver for particular articles”). Par ailleurs, Princeton autorise explicitement ses professeurs à rendre disponibles leurs articles sur leur site web.

C’est à mon sens une petite révolution, et une manière très intelligente de tordre le bras des revues scientifiques . Princeton, en faisant cela, encourage très clairement ses professeurs à aller vers l’open-access, ce qui résout en partie le problème liant l’avancement au « niveau » de la revue de publication (puisque c’est Princeton qui décide de la titularisation de ses professeurs). Par ailleurs, le fait de conserver des droits sur les publications de ses propres professeurs apparaît tellement normal et légitime que c’est à mon sens un combat qui ne peut qu’être victorieux. L’enjeu et l’absurdité de ce système de copyright est facile à expliquer au grand public, la solution adoptée par Princeton est simple à mettre en place et juridiquement astucieuse, si bien qu’il peut y avoir un effet d’entraînement positif vis-à-vis des autres universités, ce qui forcerait les revues à accepter cette politique (comme elles ont dû accepter que les articles scientifiques des chercheurs US financés par les fonds fédéraux se retrouvent gratuitement sur pubmed). Bref, bravo Princeton !

About the author

Tom Roud

Nanoblogger scientifique, associate professor incognito (ou presque). Suivi par @mixlamalice

7 Comments

  • Hum, y a beaucoup de revues qui laissent à l’auteur, non pas le copyright, mais le droit de diffuser l’article de façon gratuite… (pas le droit de le vendre)…

  • Hi Tom,

    comme tu dis, le premier trou dans la cuirasse des revues est venu du gouvernement fédéral américain : tout article écrit par un chercheur employé sur des fonds fédéraux doit automatiquement être dans le domaine public. D’un certain côté, c’est plus fort que la position de Princeton (le gouvernement lâche carrément tout copyright sur les travaux scientifiques de ses chercheurs). En même temps, la structure de la recherche aux États-Unis fait qu’il y a presque plus de chercheurs payés par Princeton que de chercheurs fédéraux (le LLNL, le NIS…)

    La case qui correspond sur les « copyright release forms » a évolué dans le temps. Au début, c’était juste « US Federal Government Employee », puis c’est devenu « US Federal Government Employee or Employee of the Crown ». Maintenant, c’est  » I am an employee of the National Government of my country and my Government claims rights to this work », ce qui permet de couvrir tous les pays qui décideront de suivre cette politique à l’avenir, sans avoir à ré-écrire la copyright release form… En particulier, la Commissaire Européenne (Neelie Kroes) dit qu’elle veut que les recherches financées sur fonds européens soient aussi dans le domaine public, ce qui aurait un effet bœuf.

    Si je lis bien la régulation, Princeton ne demande rien sur le copyright (qui peut toujours appartenir à la revue) mais juste le droit de poster les articles sur leurs sites web (rediffusion libre). Dans les revues et conférences d’informatique, c’est déjà la politique : chaque auteur et institution peut poster l’article sur sa page web, ce qui n’empêche pas la revue de conserver le copyright. Cette politique s’est mise en place, diront les mauvaises langues, parce que c’était déjà ce qui se faisait.

  • Tom, est-ce que ça ne mériterait pas une questions aux candidats dans le cadre de « votons pour la science » ? Genre « si vou etes elu, exigerez vous que les publications issues des travaux de labo cnrs/inserm/cea fasse l objet d une publication en open acces? »

  • Bon point pour Princeton.

    Est ce que quelqu’un sait si des scientifiques ont déjà été poursuivis par un éditeur pour diffusion non autorisée d’un de ses articles ? Dit autrement : y a t’il une jurisprudence aux US et en Europe ?

    Merci

    J

  • @ H : le plus ubuesque que j’ai eu, c’est un lien qu’on pouvait cliquer 25 fois gratuitement que je pouvais diffuser à qui je voulais. Comme si envoyer le pdf n’était pas 10 fois plus facile. (et j’avais fait le test, le lien ne marchait pas)

    @ Nicolas : quand tu retraces cet historique, la tendance est effectivement assez claire

    @ anne : je crois que c’est une question beaucoup trop spécialisée… (et en plus ils ont l’air bien débordés, tous, pour l’instant)

    @ John : aucune idée. Je pense que si une revue s’amusait à ça, on en entendrait parler et je pense que la communauté réagirait d’une façon telle que ce serait contre-productif pour la revue en question.

Leave a Comment