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Retours

Cela me surprend moi-même, mais New York est la ville où j’ai passé le plus de temps dans ma vie.

Mon premier contact sur place avec le 11 Septembre, ce sont les sacs Gristede’s. Je passais mes interviews pour mon post-doc à l’automne 2004, je logeais chez un de mes meilleurs amis qui travaillait à l’époque pour la Société Générale, intégré dans cette petite communauté française expatriée dans les banques. Il vivait dans un petit appart autour de la 90ième rue. Je dormais par terre, il faisait chaud, on mangeait des oeufs avec du pain et à Jackson hole, on se sentait bien. Et puis, donc, un soir, on mange, et je vois les deux tours, sur les sacs qui servaient de poubelles. Ça m’a fait un choc. Surtout le « Never forget what they did ». Comme une déclaration de guerre permanente.

Un an plus tard, je me suis installé à New York, dans un gigantesque appartement, dont je n’ai jamais compris pourquoi le loyer était si bas. La première année, tous les week-end, j’allais à Grand Central, pour prendre le train ou y attendre ma femme qui travaillait à Yale. C’était le seul moment de la semaine où je prenais le métro, et où je me trouvais confronté à la politique anti-terroriste locale. « If you see something, say something ». En espagnol aussi. Au début, tout ça fait un peu peur. Et puis on s’habitue vite en fait.

On se rend vite compte que la ville reste traumatisée. Parfois, on en parle, et on entend des histoires sur le gens qui se baladaient avec un masque à gaz dans un sac, et se disent prêts à le ressortir en cas de menaces. On passe devant un building, où une plaque commémorative célèbre un pauvre homme qui y vivait et qui a été tué dans les attentats. On regarde Jon Stewart à la télé, on voit un petit quelque chose, un tressaillement subtil au détour d’une blague, et on revisionne sa première intervention post 11 Septembre.

Un matin, sur la pelouse de mon université, je vois ce qui ressemble à une espèce de conférence de plein air. Je m’approche, et constate que c’est une cérémonie à la mémoire de personnes disparues. C’était un 9 ou 10 Septembre, j’ai compris que c’était pour les victimes du 11 Septembre, simplement un ou deux jours en avance. Je n’étais pas au courant, je pense que peu de personnes sur le campus l’étaient. Cette discrétion m’a frappé, le traumatisme était tel que les familles préféraient se souvenir, oui, mais presque en secret, tout le contraire de Gristede’s en fait et des rodomontades bushiennes.

Quand des amis venaient à New York, j’aimais bien les amener Downtown, faire un petit tour historico-touristique. Je commençais devant la mairie et le pont de Brooklyn, passait devant le magnifique Woolworth building, descendait vers la chapelle Saint Paul sur Broadway, petit détour vers Wall Street, et enfin cap ouest pour regarder au loin la statue de la Liberté. En se retournant, on voyait alors cette sphère cabossée, autrefois devant le World Trade Center. Ça m’a toujours fait froid dans le dos. J’essayais d’éviter autant que possible Ground Zero, disant que, de toutes façons, il n’y avait qu’un gros trou. Il paraît que c’est l’endroit le plus visité des USA maintenant. En 5 ans, je n’y suis allé qu’une fois ou deux je pense, j’imagine que pas mal de new yorkais doivent aussi l’éviter (même si c’est à côté de Century 21).

L’endroit où l’on sentait le plus l’impact du 11 Septembre, c’était les aéroports. Manque de bol, je prenais l’avion 2 ou 3 fois par mois, à La Guardia. On ne se fait jamais aux rites de deshabillage, généralisés aujourd’hui. Ni surtout à l’agressivité des douaniers US au retour. Avec le temps, les choses sont devenues plus routinières et moins tendues je crois, même si les protocoles restent identiques. Les gens semblent avoir confiance dans les procédures malgré tout.

Un jour, je rentrais sur La Guardia, dans un de ces vols qui passent sur l’East River, tellement bas qu’on a l’impression qu’on va toucher l’Empire State Building. On passe au-dessus de la Statue de la Liberté, fait le virage vers le Nord vers Brooklyn, puis nouveau virage juste au-dessus de Flushing Meadows pour atterrir. Et puis, soudain, le pilote remet les gaz, et voilà qu’on repart à fond et à basse altitude vers Manhattan. L’idée que mon avion était détourné m’a effleuré une seconde, le pilote prend alors la parole pour nous dire qu’il y avait simplement un avion qui n’avait pas encore dégagé la piste. C’est ça pour moi, New York, cette espèce de flux tendu permanent, pas toujours très stable en fait, et, avec en fond, toujours là quelque part malgré tout, le 11 Septembre.

Pour l’instant, même si je n’y vis plus, New York, c’est quelque part toujours ma ville. Parce que c’est la ville où j’ai le plus travaillé, avec une qualité et une intensité maximale, la ville où j’ai aussi pas mal souffert de vivre seul loin de ma famille. La ville où j’ai vraiment lancé ce blog. Une ville où j’ai aussi de très bons souvenirs, notamment toute la période précédent le premier Noel de ma fille, où pour la première fois depuis des années, nous avons eu une vie de famille et vraiment profité de la ville. Je voulais au début écrire quelque chose sur cette ville que j’aime beaucoup et où je retourne toujours avec grand plaisir, cette ville qui reste le centre du monde, vous raconter ce que j’y ai aimé, le museum d’histoire naturelle, mon parcours de jogging, etc… un truc différent de ces célébrations du 11 Septembre. J’ai un peu loupé mon coup, je publie quand même …

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tom.roud

5 Comments

  • « C’est ça pour moi, New York, cette espèce de flux tendu permanent, pas toujours très stable en fait, et, avec en fond, toujours là quelque part malgré tout, le 11 Septembre. »

    L’écrivain Jay McInerney faisait part de la même impression, dans une émission consacrée au 11 septembre sur France Inter : http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=161671

  • Je ne trouve pas que tu ais loupé ton coup, sur le sujet depuis 2 jours on est saturés : ton billet est de très loin ce que j’ai lu de meilleur, c’est même le seul truc bon que j’ai lu…

  • @ Pli : merci pour le lien, est-ce la preuve que je suis un vrai new yorkais ?

    @ Jérôme : en fait, pour moi, c’est Central Park je pense. C’est sans doute l’endroit où je suis le plus allé hors boulot.

    @H : merci c’est gentil 😉

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