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3%, la règle d’or oubliée de Lisbonne

Souvenez-vous de l’an 2000. A l’époque, le conseil européen, plein d’optimisme, affichait pour objectif de faire de l’Europe, je cite, « l’économie de connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde ». C’est ce qu’on appelait alors la stratégie de Lisbonne.

Cet engagement vers l’avenir s’accompagnait d’objectifs précis. Parmi eux, la volonté de développer la recherche et développement en Europe, seule source d’innovation, et donc de croissance, sur le long terme. Cet objectif était chiffré : il s’agissait d’atteindre en 2010 un objectif de 3% du PIB européen. Une règle sérieuse, largement accessible en comparaison des autres pays développés, et porteuse d’espoir et de potentiel de développement.

Même si la stratégie de Lisbonne a été, bien sûr, rapidement revue à la baisse, l’objectif d’augmentation des dépenses de R&D restait élevé, ainsi que l’indiquait Valérie Pécresse, qui n’était pas encore ministre de la recherche en 2006 :

Si la France se situait en 1993 au 5e rang mondial en pourcentage de la richesse nationale consacré à la recherche, avec 2,2% de son PIB, elle n’est plus que 13e aujourd’hui.

Ce constat alarmant rend nécessaire un effort financier de grande ampleur. Il nécessite aussi que les crédits affectés à la recherche soient utilisés de la manière la plus efficace possible.

Cependant, pour une raison mystérieuse, ces indicateurs macroéconomiques sur les dépenses en R&D ont largement disparu du discours public. On a préféré s’auto-évaluer en haut lieu à l’ aide de classements comme celui de Shanghai (voir par exemple cette interview de Laurent Wauquiez).

Pourtant les nouvelles ne sont pas bonnes : si j’en crois ce rapport de la société Battelle, le pourcentage de dépenses en R&D de la France est descendu sous la barre symbolique des 2% en 2010. Selon le même rapport, la France a encore glissé dans le classement mondial en termes d’investissement en R&D, passant au 14 ième rang mondial en termes de dépenses de R&D en pourcentage du PIB et est justement le premier pays en-dessous des 2% du PIB (derrière, dans l’ordre, Israel, le Japon, la Suède, la Finlande, la Corée du Sud, les Etats-Unis, l’Autriche, le Dannemark, l’Allemagne, Taiwan, la Suisse, l’Islande, et Singapour).

Il n’est pas non plus inintéressant de reconstruire la tendance sur les années qui viennent de s’écouler. J’ai utilisé comme source cet article de Nature -j’ai reconstitué à la main l’évolution du graphe-, ce rapport de l’OCDE, et donc ce rapport de la société Battelle. Pour certaines années, j’ai constaté des petites différences de l’ordre de 0.1 % entre les différentes sources, j’ai gardé la source la plus flatteuse dans ce cas. Voici donc le résultat :

La ligne verte représente cette barre « psychologique » des 2%. La tendance pour la France est évidente, et rejoint de façon étonnante l’analyse faite par Battelle sur l’Europe:

About five years ago, several EU countries and organizations set goals to increase their R&D spending as a share of GDP to match or exceed that of the U.S. and Japan (2.7% to 3.0%) by 2010. That was before the global recession of 2008-2009, the banking failures, and the massive support potentially required by Greece, Spain and Ireland. And even before the economic problems, R&D funding growth remained flat during 2006 and 2007. The average for R&D spending as a share of EU GDP has remained at 1.9% for five years. Surprisingly, even before the global recession took hold, there was a lack of governmental action to attempt to reach the “3% by 2010” goal. Coming into 2011, there has been no apparent interest in updating or revitalizing this goal.

On constatera donc que, si les chiffres de Battelle sont exacts, la France est à son plus bas niveau en dépense de R&D depuis 1981. Notons d’ailleurs que Nature en 2007 avait poussé la perversion jusqu’à superposer les majorités politiques à cette courbe (voir mon compte-rendu de l’époque).

On parle souvent de « manque d’attractivité » de la France. Je ne sais pas si les dépenses en R&D en sont une cause ou un symptôme, mais je trouve que c’est un problème sur lequel nos politiques devraient sérieusement se pencher. En 2012, votons pour la Science.

Sources chiffres :

French election : is French Science in Decline ?

Rapport de l’OCDE

2011 Global R&D Funding Forecast : Rapport de la société Battelle

Update/Fact checking

Il est très difficile de trouver des chiffres pour 2009 et les années suivantes et on s’interroge dans les commentaires sur la méthodologie de Battelle. Car si l’on en croit les projections de l’INSEE pour 2009, la courbe ressemble plutôt à ça :

L’INSEE donne ainsi 2.26% pour 2009 contre 2% par Battelle.

On passe de « plus bas depuis 1981 » à « plus haut depuis 1995 », et on voit très clairement la rupture de pente en 2007. Bon, bien sûr, on est encore loin des 3%, et la hausse est surtout due au fait que le PIB a chuté en 2009 alors que l’estimation de l’INSEE maintient plus ou moins les dépenses de R&D, mais disons que le message est d’une nature assez différente.

Très clairement, soit l’INSEE, soit Battelle se sont complètement gourés dans leurs projections. Dans tous les cas, si j’étais le gouvernement français, je me pencherais dare-dare sur la question, car je pense que les gens lisent Battelle…

About the author

Tom Roud

Nanoblogger scientifique, associate professor incognito (ou presque). Suivi par @mixlamalice

16 Comments

  • 1) euh, la figure, c’est une capture d’écran avec gnuplot ? (et Aquaterm ?)

    2) Merci pour la reconstitution des données. La rupture, c’est l’arrivée de Balladur aux affaires en 1993, visiblement. Les ruptures de pente sont très parlantes : on voit bien le passage de Jospin aux affaires (1997-2002), le quinquennat Chirac (2002-2007) et le quinquennat Sarkozy (2007-2011).

  • @ N. Holzschuch : oui, j’avoue que j’ai un peu psychotté sur le coup (pour une raison mystérieuse, impossible de générer direct un jpg) 😉

    Edit : modifié rien que pour toi

  • Un png, voir un svg c’est encore mieux :p

    Et sinon le graphe est très parlant, surtout avec celui de Nature à côté.

  • Je me souviens d’avoir essayé d’incriminé cet incapable de Chirac dans la baisse de la R&D relative au PIB de la France. J’avais échoué.

    Pour comprendre il faut décomposer entre R&D publique et privée. La part publique ne bouge pas autour de 1% du PIB. Par contre, la part privée baisse beaucoup. C’est essentiellement lié à la désindustrialisation (peu de R&D dans les services).

    93, c’est pas l’arrivée de Balladur, mais la crise économique et dans une moindre mesure le franc fort. En revanche, sous Jospin, on a bénéficié d’une monnaie faible (€ a 0,8$ lors de sa création en 99) et de la croissance de la production industrielle … jusqu’à ce que l’€ commence a s’apprécier en 2002.

    Voter pour la science, c’est voter LePen et la sortie de l’€.

    On a aussi la méthode française des années 80 de désinflation compétitive. Comme les alaires allemands n’augmentent plus, faut baisser les notres. C’est ce qu’essayent de faire les Grecs actuellement avec les résultats que l’on connait.

  • Un truc que j’ai oublié, il faut éviter la baisse de la R&D pendant les crises et donc mener des politiques économiques fortement contra-cyclique. C’est bon pour la croissance à long terme qui ne dépend que du progrès technique. Donc vu que l’on est a nouveau au bord du gouffre, voter pour la R&D, c’est voter pour un homme ou une femme qui dépensera même dans des secteurs qui ne font pas de R&D.

    Vive la relance !

  • @ eric : voter la sortie de l’ euro, je ne suis pas sûr que ça soit bon pour la R&D, hein …

    Sinon, tous les économistes ont l’ air de dire que, de toutes façons, il faut mener des politiques économiques contra-cycliques (i.e. keynesiennes) pour justement favoriser la croissance sur le long terme. Mais nous vivons dans un monde où seul le court terme compte (c’ est valable pour les marchés comme pour les hommes politiques). C’ est un bon exemple de sciage de branche quasi-darwinien, mu par les implacables lois du marché et de la démocratie qui optimisent tout à court terme.

  • Pour la R&D privée je rappelle a Eric que le credit impot recherche (CIR) destiné aux entreprises est en hausse constante depuis 2005 pour atteindre le chiffres astronomique de 6 milliards d’euros en 2010. Je ne sais pas où passe cet argent, mais certainement pas en R&D quand on regarde les chiffres donné dans l’article… 🙁

    Voter pour la science, se sera aussi voter pour le parti qui reformera complètement le CIR pour en faire un véritable instrument d’incitation a la R&D…

    A+

    J

  • 6 milliards d’euros, ça représente quelque chose comme 0.25 points de PIB. Pas grand chose; c’est d’ailleurs assez fascinant pour moi de voir le gouvernement défendre sa politique de recherche avec le CIR sans en faire un bilan explicite chiffré (puisque l’impact est manifestement négatif). Ça me rappelle le « bilan » de la baisse de la TVA sur la restauration.

  • http://www.senat.fr/rap/r07-392/r07-3924.html

    Un petit rapport du sénat sur la chose (qui charge la barque de la gauche par tous les moyens, mais faudra faire avec ce gros biais).

    @John, je me souviens du pdg de Safran (ex snecma, fabrication de moteurs d’avions), qui interrogé sur le CIR par les parlementaires, avait répondu que cela les aidait bien en ces temps de $ faible. Ce genre de mesure crée de l’emploi dans les branche « optimisation fiscale » des grands groupes plus que dans les laboratoires.

    Pour les ingénieurs qui nous dirigent, la recherche, c’est un centre de coût.

  • J’ai pas trouvé de papier potable (sans gros biais) sur le sujet.

    Par contre, j’ai un « trick to hide the decline » de 2009/2010: homogénéiser les données. Les chiffres de Batelles sont douteux, 41 milliards c’est probablement le bon chiffre, mais pas en $…

    Si je divise 41 par le PIB 2009 de la France en € soit 1889 on retrouve un chiffre cohérent: 2,17%.

    Si non la courbe de l’Insee est similaire à la votre, mais on a pas les chiffres de 2008:

    http://www.insee.fr/fr/publications-et-services/default.asp?page=dossiers_web/dev_durable/r_d.htm

    « Les entreprises réalisent 63 % des dépenses de R&D. Cette part est stable depuis 1999 et proche de la répartition des dépenses R&D entre public et privé dans l’UE-27.  »

    Je m’incline devant

  • Le site de l’ INSEE dit clairement qu’ en 2008 on était à 2.02 %. Ce qui est cohérent avec le chiffre de 2% du PIB en 2009 fourni par Battelle (qui effectivement, a dû mettre ses chiffres en euros sans le dire mais a je pense correctement rapporté au PIB).

    Je suis frappé par la difficulté de trouver des chiffres, même pour 2009 (je trouve le même chiffre partout, des projections datant manifestement de 2008 :

    http://epp.eurostat.ec.europa.eu/tgm/table.do?tab=table&init=1&plugin=0&language=fr&pcode=tsc00001 )

    Peut-être est-ce trop dur à évaluer pour l’ instant, du coup, effectivement, on se demande un peu coment Batelle a eu ses chiffres.

  • Ah, et sinon les différences de chiffres viennent peut-être du fait que c’ est exprimé en PPP (purchasing power parity) qui effectivement a l’ air en gros de tendre vers le 1 euro=1 dollar

  • Dur dur de trouver des chiffres en effet…

    Eurostat montre une augmentation de la R&D depuis 2008. A priori, leurs chiffres viennent de l’Insee, ils ne font rien eux même…

    Pour finir mon post accidentellement envoyé, ce que j’ai lu infirme mes propos, au moins pour la période récente. La R&D française semble se maintenir, voir progresser, sur les dernières années. J’avais lu le chiffre de 43 milliards d’€ mais je ne peu pas sourcer.

    Le ministère de la recherche donne 41,1 pour 2008 et estime 2009 à 42,1 milliards d’€.

    Désolé, mais un stagiaire chez Batelle a boulétisé pour la France.

    http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/pid25351/chiffres-cles-de-la-recherche.html

    A l’heure actuelle mon freewifi peine sur les 12Mo d’un pdf de septembre 2011:

    http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid57478/reperes-et-references-statistiques-edition-septembre-2011.html

    Quoi qu’il en soit, en dépit de mon aversion pour Sarko, vu que notre PIB n’a pas bougé d’un poil depuis 2007, un simple maintient en volume de la R&D en 2009 aurait suffit à faire monter le ratio. PIB 2009: -2,6% a mon souvenir.

  • les PPP… je déteste !

    41 milliards de R&D en PPP rapportées à un PIB de 1880 milliards en PPP ne change rien du tout à l’affaire^^

  • Telechargement fini !

    R&D 2009 42,7 milliards soit 2,26% du PIB.

    Pour conclure, je suis pas opposé à un doublement de ce chiffre, notamment

    en faveur des universités, mais les financements privés de la part des ingénieurs qui commandent ne sont pas près d’arriver.

  • Ce que tu dis a du sens, mais je prendrais les chiffres 2009 avec de grosses pincettes : ils disent clairement que c’est une estimation provisoire, et le chiffre qu’ils donnent ressemble beaucoup à la projection pré-crise de 2008. Bref je ne sais pas comment ils ont géré le paramètre crise.

    Cela étant dit, moi aussi je m’interroge sur les projections de Battelle pour 2009, 2010, 2011. Si j’étais le gouvernement français, je vérifierais rapidement des estimations de dépenses de R&D pour ces 3 années et prendrai ma plume pour protester (peut-être), car ces gens sont lus, et je trouve que l’image de la France en prend un coup quand tu lis ça.

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