cellules souches Non classé Votons pour la Science

Idéologie et science parlementaires

Dans un discours devant les militants, samedi 25 juin, François Fillon a fustigé le décalage entre les défis que le monde nous lance et les réponses si légères et si décalées qui sont avancées

(source Le Monde). Il parlait bien sûr du PS. Peut-être aurait-il dû parler de ce que vient de voter le Parlement en matière de cellules souches.

Car s’il y a bien un exemple patent où l’idéologie modèle les décisions politiques, c’est dans le domaine de la recherche, et en particulier la recherche biomédicale.

En France, les nouvelles lois sur la bioéthique, bien loin de simplifier la donne, vont en effet mettre de nouveaux bâtons dans les roues du secteur. Il n’ est pas impossible que le domaine des cellules souches embryonnaires, déjà bien peu vaillant car simplement toléré par dérogation, finisse par mourir en France. La raison est donnée par Marc Peschanski dans Nature News :

Désormais, il nous appartient à nous, chercheurs, de démontrer qu’il n’existe pas d’alternative à nos propres recherches sur les cellules souches [embryonnaires], alors qu’avant la charge de la preuve était à l’Agence de la biomédecine.

Bref, non seulement le chercheur doit penser, chercher, rédiger des demandes de financement (non garanties), mais en plus, il doit démontrer pour être financé qu’il ne peut pas faire autrement dans ses recherches !

On est bien loin de l’ idéal de liberté académique ou encore du programme Vannevar Bush et de la  » République des Sciences » après guerre :

Les découvertes entrainant les progrès médicaux ont souvent pour origine des domaines obscurs ou inattendus, et il est certain qu’il en sera de même à l’avenir. Il est très probable que les progrès dans le traitement des maladies cardio-vasculaires, rénales, du cancer et d’autres maladies similaires seront le résultat d’avancées fondamentales dans des sujets sans rapport avec ces maladies, et peut-être même d’une façon totalement inattendue pour le chercheur spécialiste. Les progrès futurs nécessitent que la médecine toute entière, et les sciences fondamentales telles que la chimie, la physique, l’anatomie, la biochimie, la physiologie, la pharmacologie, la bactériologie, la pathologie, la parasitologie. etc… soient largement développées.

Oui, l’inattendu est au coeur de la recherche scientifique, il est donc absurde voire contre-productif pour le chercheur lui-même d’ essayer de montrer que d’ autres systèmes qu’ il ne connaît pas pourraient (ou pas) potentiellement répondre aux questions posées ! Sans compter que si d’ autres pistes alternatives existent pour résoudre un problème, seront-elles pour autant financées si elles sont beaucoup plus chères ?

En réalité, on peut même se demander si le but de la loi n’ est pas fondamentalement de tuer le domaine tout en faisant bonne figure, lorsque la loi de bioéthique précise que :

Les recherches alternatives à celles sur l’embryon humain et conformes à l’éthique doivent être favorisées.

Le sous-entendu est clair : les recherches sur les cellules souches embryonnaires ne seraient donc pas éthiques. Peu importe l’ enjeu scientifique, en réalité peu importe le débat éthique même, les sous-entendus religieux (la fameuse équation embryon=être humain) l’ ont emporté. Au Sénat, l’ argument classique a été énoncé par M. Bruno Retailleau, sénateur MPF de Vendée :

Ce changement de régime juridique représente également une régression anthropologique. Je sais qu’il n’y a pas d’accord entre nous sur le moment où l’on franchit le seuil de la vie. Qui peut dire quand commence la vie ? Pourtant, nous voyons bien qu’il existe un continuum entre ces cellules qui se multiplient dans les premiers jours et ce qui deviendra vraiment une personne humaine, un sujet de droit. Or ce continuum, qui résulte du fait que chaque étape du développement de l’embryon contient la précédente, rend impossible la détermination précise du seuil d’entrée des cellules dans le champ de la vie humaine.

C’ est vrai, je ne suis pas capable de dire quand un embryon devient un être humain, je ne suis pas capable de définir ce qu’ est exactement un être humain. En revanche, je suis capable de donner une condition partagée par tous les être humains : par exemple, tous les être humains que je connais ont un coeur, des muscles, des neurones. Choses que n’ ont pas des embryons au premier stade de développement. L’argument du continuum m’ a toujours semblé fallacieux dans la mesure où les transformations successives de l’ embryon (gastrulation, neurulation, etc…) changent évidemment sa nature, tout comme la fécondation elle-même.

Que penser aussi de ce genre d’ arguments mystico-religieux sur la « toute-puissance » que les chercheurs transgresseraient (Marie-Thérèse Hermange, sénatrice UMP de Paris) :

Il ne s’agit pas de s’opposer à la recherche en tant que telle, mais il convient de ne pas oublier non plus que le coût de cette politique est la destruction d’un début de vie humaine. J’observe d’ailleurs que le début de la vie humaine intéresse les chercheurs dans les cinq premiers jours, c’est-à-dire au moment où les cellules sont « totipotentes », selon le terme technique employé, ce qui illustre bien le fait que cette « toute-puissance » initiale joue un rôle majeur dans le développement futur de l’être humain. Il me semble donc important d’utiliser au maximum les solutions de rechange existantes qui sont bien plus efficaces.

Pour répondre sur le même mode, la toute-puissance, c’ est aussi le Chaos fondateur des mythes grecs, celui qui recèle tout le potentiel mais qui doit s’ auto-organiser pour l’ exprimer et engendrer les Dieux. Sans cette auto-organisation, il n’ est rien d’ autre qu’ un potentiel inutile, un chaos au sens commun du terme. Les Anciens avaient peut-être un sens plus développé du sacré que la civilisation judéo-chrétienne.

Le Parlement français est en réalité sur la même ligne que les mouvements chrétiens conservateurs américains, qui, suite à la levéedes obstacles juridiques bushiens par Obama, se sont lancés il y a quelques mois dans une grande bataille judiciaire sur le sujet visant à interdire la recherche sur les cellules souches pour les mêmes raisons et avec les mêmes arguments « alternatifs » (cellules souches adultes, cellules iPS) utilisés par les Parlementaires français. J’ en avais parlé ici; le dernier épisode en date étant que les choses ont l’ air de s’ arranger pour les chercheurs sur les cellules souches embryonnaires.

Alors que la campagne de 2012 se lance, et qu’ à n’ en pas douter on parlera d’ avenir et de compétitivité future pour la France, le Parlement Français a pris une décision lourde de conséquence pour la recherche et la future industrie biomédicale française. Au nom de principes moraux pour le moins discutable, et sans réel débat éthique et scientifique fondé, le Parlement vient peut-être de porter le dernier coup fatal à ce domaine de recherche en France.

En 2012, votons pour la Science.

About the author

Tom Roud

Nanoblogger scientifique, associate professor incognito (ou presque). Suivi par @mixlamalice

13 Comments

  • L’argument des stades de l’embryon (gastrulation, etc) pour contrer l’argument de la continuité est intéressant. C’est vrai qu’il y a des étapes nettes. Je subodore que la plupart des gens pensent « fœtus », en fait.

    Néanmoins, ça n’est pas forcément pertinent de vouloir trancher dans un sens ou l’autre par des arguments scientifiques, la question de l’humanité et du respect qui lui est dû ou non, subordonné ou non à d’autres priorités, est avant tout une affaire de convention juridique et sociale, bref une affaire éthique et non scientifique.

    Il y a une chose que je ne comprends pas bien : on a le droit de travailler sur des embryons animaux, je suppose ? Si c’est bien le cas, je ne vois pas ce que l’interdiction de travailler sur les embryons humains saborde au jute. Quand les chercheurs du domaine sauront faire des choses vraiment intéressantes avec les cellules souches embryonnaires de chien et de chimpanzé, il sera temps de rouvrir le débat (et je doute qu’il y ait de gros problèmes pour passer du chimpanzé à l’homme dans le domaine). Je n’ai guère de doute que quand les applications médicales seront concrètement dans le plateau de la balance, elles pèseront très lourd.

  • Cet argument sur les  » autres » embryons animaux revient souvent. Je vois deux réponses :

    – le mammifère modèle est la souris, et évidemment on fait des tas de manips sur les souris et leurs cellules souches. Donc on le fait déjà

    – or en faisant cela et en comparant à l’ homme, on s’ est aperçu qu’ en réalité il y a des différences entre l’homme et la souris (!). Tout ce qui est vrai chez la souris n’ est pas valable chez l’ homme (et vice versa). La conclusion logique, c’ est que si on veut des applications chez l’ homme, on doit étudier des cellules humaines; il n’ est pas dit du tout que les cellules de singe soient tellement mieux que les cellules de souris de ce point de vue-là.

    Par ailleurs, je pense qu’ il est concrètement beaucoup beaucoup plus difficile aujourd’ hui de travailler avec des cellules souches issues ni de la souris, ni de l’ homme. Question de boîte à outils, de protocoles, et bêtement d’ embryons disponibles. Si on commence à travailler sur les cellules souches de singes, il va falloir investir dans des animaleries pour avoir des embryons disponibles, ce qui implique d’ avoir des animaux adultes et fertiles, de recueillir les gamètes des chimpanzés, etc… ce qui va coûter une fortune !

  • Il est beaucoup plus économique en effet pour le chercheur de faire signer un formulaire de consentement « éclairé » à un H. Sapiens que d’élever un H. Pan Paniscus 🙂

    En effet le modèle animal n’est qu’un modèle ; je précise en passant que si la souris et notre amis C. Elegans restent les modèles de choix, on utilise également assez couramment des lapins et des chiens, et dejà moins couramment des moutons, voire des vaches. Bon bon, mais tu parles du transfert (de thérapies ?) de la souris à l’homme, donc tu te places dans une perspective d’applications ; il faudrait savoir si on parle de recherche fondamentale ou appliquée. J’ai cru comprendre qu’on en était encore au fondamental, dans le domaine… Tant qu’on fait de la recherche fondamentale, travailler sur l’humain n’est à mon avis qu’une façon de mieux faire mousser ses résultats, de publier dans des revues plus prestigieuses, etc, mais pas d’avoir des résultats scientifiquements plus profonds.

    C’est peut-être là qu’il y a une question d’éthique à se poser… l’attitude de certains « collègues » me fait peur parfois.

  • A la lecture de ce billet, je ne peux m’empêcher de repenser à cette discussion si savoureuse dans l’un des romans de Pagnol (je ne me souviens plus duquel), entre l’instituteur et le curé du village, où le curé affirme que le monde est composé de trois règnes : végétal, animal et humain, alors que l’instituteur prétend que le règne humain n’existe pas, les humains appartenant au règle animal (la discussion se terminant d’ailleurs par une pirouette du curé : vous vous considérez donc comme un animal ? Alors je ne vous parle plus, car je ne parle pas aux animaux.)

    Bref, il semble que depuis Pagnol, la réflexion philosophique sur la question n’ait guère évolué, en tout cas chez nos dirigeants politiques…

  • HollyDays, que l’homme soit un grand singe, un primate, un mammifère, un métazoaire, un eucaryote est indéniable, et donc ? Faut-il étendre tout ce qui juridiquement et socialement s’applique à l’homme, aux grands singes, aux primates, aux mammifères, aux métazoaires, aux eucaryotes ? Ou plutôt, si je te comprends bien, inversement, puisque nous sommes des animaux, toutes les misères qu’on se permet de faire subir à notre ami C. Elegans ou à notre chère D. Melanogaster, ou à notre copine S. Cerevisiae, on peut les faire subir à des H. Sapiens ? (Attention, point Godwin en vue…)

  • La question sous-jacente soulevée par ce billet était, si je ne m’abuse : à partir de quel moment une cellule ou un petit groupe de cellules sont considérés comme un être humain vivant ou juste comme une cellule ou un petit groupe de cellules (au même titre qu’une cellule ou un petit groupe de cellules de singe ou de souris) ?

  • Tant qu’on fait de la recherche fondamentale, travailler sur l’humain n’est à mon avis qu’une façon de mieux faire mousser ses résultats, de publier dans des revues plus prestigieuses, etc, mais pas d’avoir des résultats scientifiquements plus profonds.

    Ce n’est pas vrai. Un des exemples récents est la différence entre epi cellules souches et « vraies » cellules souches. Je n’ai pas tout en tête, mais on s’est aperçu chez la souris qu’il y avait 2 types de cellules souches, et que les cellules souches iPS humaines étaient en fait des épi cellules souches et pas des « vraies » cellules souches. Donc il y a bien des questions fondamentales; notamment le fait que ce ne sont probablement pas les mêmes gènes chez la souris et l’homme qui contrôlent l’état « cellule souche ».

    Maintenant, c’est vrai que la recherche sur les cellules souches humaines a tout de même in fine un but médical. Cela n’empêche qu’on ait besoin de faire du fondamental dessus pour « comprendre » le système.

    Ou, de façon plus brève et plus neutre : le droit ne peut se fonder sur la biologie.

    Je pense quand même qu’il doit en tenir compte, non ? Plus généralement, le droit ne peut faire abstraction de la science en général. Typiquement sur ces affaires d’embryons, etc…

    La question sous-jacente soulevée par ce billet était, si je ne m’abuse : à partir de quel moment une cellule ou un petit groupe de cellules sont considérés comme un être humain vivant ou juste comme une cellule ou un petit groupe de cellules

    En l’état, c’est une question à laquelle on ne peut répondre qu’indirectement, i.e. dire avec certitude qu’à certains stades un embryon n’est pas un être humain vivant, comme je le dis dans le billet. Et je pense qu’il faut aussi réfuter cette idée commune de « continuum » sans étapes au cours du développement, qui est une idée fausse propagée notamment par les catholiques pour défendre la position de l’Eglise sur le sujet.

  • « C’ est vrai, je ne suis pas capable de dire quand un embryon devient un être humain »

    Dans un reportage, Testart avait énoncé quelque chose d’intéressant à ce propos, à savoir que l’embryon (considéré à partir du constat que, comme le sperme, par exemple, il sèche à l’air libre) devient un enfant lorsqu’il est investi du désir d’être enfanté. Contrairement au foetus, donc, ce ne serait pas une propriété intrinsèque à l’embryon, que d’être un enfant, mais une propriété relationnelle.

  • Mmmouais, en effet je me souviens de cette histoire, un bloggeur du café des sciences a dû en parler… je ne suis qu’à moitié convaincu. Je serais très surpris que chez d’autres primates (même pas des chimpanzés, on peut prendre des bêtes de petite taille et de maturité sexuelle précoce pour les rendre plus facile à élever), il y ait de grandes différences avec l’homme. Et encore une fois : tant qu’on ne sait rien faire de concret chez l’animal, il n’est pas urgent de passer à l’homme : ton argument ne fait que montrer que le passage à l’homme pourrait être beaucoup plus difficile qu’on ne le pense, mais je suis certain que le jour où les cellules souches tiendront chez l’animal le quart des promesses merveilleuses qui sont écrites dans les projets de recherche, plus personne n’aura d’objection éthiques.

    Pour te rassurer, personnellement, je ne crois pas que la recherche sur les cellules souches humaines pose un problème éthique si grand qu’elle doive être interdite, mais je ne trouve pas que les choses soient si simples, je trouve que la question doit vraiment être posée, sérieusement, et envisagée non sous l’angle scientifique (qui fournit cependant un éclairage de grande importance) mais sous l’angle social. Prend l’exemple du clonage reproductif : il y a peut-être quelques raisons scientifiques de l’interdire (« on n’est pas sûr de savoir faire », etc), mais les bonnes raisons sont sociales (le regard que la société portera sur les clones, les raisons pour lesquelles les gens vont se faire cloner, etc).

    En fait je pourrais aller jusqu’à trouver ta position tout aussi idéologique que celle des grenouilles de bénitier citées dans ton billet…

  • @Pil : est-ce que les enfants non désirés ne sont pas humains ? (je suppose que c’est ce qu’on appelle un contre-exemple 😉

    L’idée à la base de ça est très intéressante, et sans doute très largement juste (et pas due à Testart) : c’est le regard des autres sur nous qui nous investit de l’humanité. Mais quand-même, gare aux simplifications !

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