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La folle année de Ferry bulleur

Difficile de ne pas réagir à l’affaire Ferry (la dernière en date, celle qui concerne son non-enseignement à Paris VII ainsi que révélé par le Canard, voir notamment le blog de D. Monniaux).

Cette affaire concentre les (mauvaises) spécificités françaises en matière d’enseignement recherche :

  • la charge très lourde d’enseignement. Rappelons qu’un « assistant professor » américain enseigne plutôt dans les 100 h par an, contre 192 h donc pour un professeur/MdC en France. L’une des raisons – dont je m’aperçois maintenant- est que le travail des étudiants est organisé de manière complètement différente. Ainsi, en France, on a, en gros, 1 h de TD pour 1 h d’amphi, heures de TD assurées en majorité par des statutaires. Le système considère en somme que les étudiants doivent travailler en grande partie en classe sous la direction des enseignants. Les TD n’existent virtuellement pas aux USA, où les étudiants travaillent personnellement et ont des devoirs à la maison réguliers, corrigés par les « Teaching Assistant », bien souvent des étudiants en thèse. Bref, on pourrait aisément diviser la charge d’enseignement des enseignants français par 2 si l’on changeait la façon d’enseigner et si on laissait plus d’autonomie dans leur travail aux étudiants. Ce serait autant de temps dégagé pour la recherche ou pour raconter des bêtises sur le plateau du Grand Journal
  • le flou dans la gestion de l’enseignement. Dans mon département, 6 mois avant, le Chair du département décide qui enseigne quoi. Bien sûr les choses se font de manière collégiale, le chair lui-même est un collègue comme les autres (dans la mesure où son mandat expirera un jour et où il sera remplacé tôt ou tard et redeviendra « simple » professeur), mais l’idée est qu’il y a quelqu’un qui consulte et prend les décisions pour tout le monde au niveau de l’organisation administrative du département, et que les rôles de chacun sont très clairs bien en avance. Si on avait dit à Ferry qu’il enseignerait le cours X aux dates Y, s’il n’était pas venu, les étudiants n’auraient pas eu de profs, et ç’aurait été beaucoup plus visible et gênant. Je ne comprends pas comment un prof nommé à une université peut avoir une charge d’enseignement sans cours à enseigner, et qu’on attende la fin de l’année pour s’en apercevoir. Peut-être que le directeur de Paris VII avait anticipé la situation et juste cherché à être conciliant, mais c’est de la souplesse à la française dans le mauvais sens du terme.
  • l’absence réelle de gestion de ressource humaine. Là encore, je me base sur ce que je connais ici, mais je trouve hallucinant que Ferry ait pu conserver son poste à l’université sans y mettre les pieds pendant des années. Sur ce que je vois encore de ce côté de l’Atlantique, les choses sont beaucoup plus claires : il est tout à fait accepté de changer de carrières, de travailler pour d’autres institutions ou d’autres universités, mais dans la mesure où le travail de professeur entraîne une obligation (d’enseignement, d’administration), si vous ne remplissez pas ces obligations, vous perdrez votre poste. Bref, si vous changez de job, vous changez de statut, de contrat de travail, de salaire, de mission, etc… ce qui paraît relativement normal. Et l’avantage est qu’à chaque étape de ce parcours, il y a sélection, contrôle, on ne se repose pas sur ses lauriers pour avancer, et on est jugé sur pièces !
  • Le jacobinisme et les inégalités de traitement. On propose donc à Luc Ferry de travailler au CNRS (symboliquement). Dans un contexte un peu moins léger, j’avais été choqué il y a quelques années qu’on ait offert la même chose à Robert Redeker, suite à des menaces de mort qu’il avait reçues par e-mail . Bref, le CNRS, organisme national, est le lieu du fait du prince surtout maintenant que les universités sont un peu autonomes; plus généralement, comme de nombreuses structures françaises, la barrière à l’entrée est incomparablement trop élevée et les souplesses internes peut-être un peu trop lâches. Lorsqu’il s’agit des « vrais » concours, le CNRS sait se montrer très rigide. Aparté : une petite anecdote qu’on m’a racontée à ce sujet, à prendre avec des pincettes mais plausible. Si vous voulez changer de carrière, il est virtuellement impossible de démissionner du CNRS. Bien sûr, si vous arrêtez de travailler, vous ne toucherez pas de salaire mais continuerez pendant longtemps à être compté dans les effectifs du CNRS. La raison officieuse serait qu’il n’y a pas de moyens de « remplacer » un démissionnaire car le poste est attaché à la personne, et, dans la mesure où la dotation au CNRS est proportionnelle peu ou prou aux effectifs, le CNRS a un fort desintérêt financier à se séparer de ceux qui ne travaillent plus pour lui.
    • Je n’arrive pas à voir vraiment dans quelle mesure ces différents points noirs seraient irréformables et s’opposeraient à la philosophie générale spécifique de la recherche française.

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tom.roud

12 Comments

  • « » l’absence réelle de gestion de ressource humaine »: je ne pense pas qu’il n’y ait pas de gestion de ce point de vue là. Dans mon établissement, c’est probablement l’une des choses qui fonctionne le moins mal.

    La réalité est plus dans ton point suivant: « » Le jacobinisme et les inégalités de traitement. »

    Où je bosse, on est (était) spécialisé dans le « recrutement » de recalés de la République, à qui on offrait généreusement une charge de Prof. pendant quelques années en échange d’une « conf’ inaugurale » et de pas grand chose d’autre derrière, en attendant qu’ils retrouvent un poste de sous-secrétaire d’Etat ou de vice-Président de commission Théodule.

    Ca n’avait rien de secret, je pense qu’on demandait (voire qu’on n’avait pas à demander) que tout le monde ferme gentiment les yeux, de la compta à la DRH en passant les EC lambda.

    Avec l’autonomie, les Universités sont responsables de leur budget, mais aussi de leur déficit, donc les postes fantômes passent un peu moins bien: difficile d’expliquer au petit personnel qu’il risque de ne pas être payé en décembre, de justifier un flicage permanent sur les heures d’enseignement, le non-paiement des heures complémentaires, etc, quand les Ferry du coin palpent 5000 euros pour aller « philosopher » au grand journal.

    Sinon, « Peut-être que le directeur de Paris VII avait anticipé la situation et juste cherché à être conciliant, mais c’est de la souplesse à la française dans le mauvais sens du terme »: d’après le Canard, les rappels à l’ordre datent de l’automne dernier. Et effectivement le Président de Paris 7 a été conciliant puisque dans son dernier courrier, il a proposé une conf’ type Collège de France de 12*2h (soit 36HED) pour solde de tout compte. C’est déjà visiblement trop pour l’ami Luc.

  • Ah, Tom, dire du mal de la France est vraiment ton passe-temps favori… la façon de noter, l’administration, la laïcité, tout y passe, c’est trop mignon. Tu me rappelles un chercheur néerlandais que j’ai bien connu, qui avait un poste en France et passe son temps à cracher à la gueule de ses collègues que leur pays était un pays de merde, avec une musique pop rock de merde, un système économique de merde, des transports en commun de merde, etc.

    Bon, je passerai sur les points 2 à 4, car je m’en fous un peu, rien de tout ça n’est grave. Mais pour le point 1, là, j’ai du mal à ne pas réagir. Pour moi, les étudiants français sont sous-encadrés. Tu proposes de les encadrer deux fois moins : je prédis 4 fois plus d’échec… le système que tu décris est un système ultra-élitiste. Il permet aux bons étudiants de s’en sortir — d’ailleurs il m’aurait convenu, en pratique je séchais des cours pour travailler tout seul sur des bouquins — et voue tous les autres, la grande masse des étudiants, au fiasco. Il augmente les inégalités sociales en privilégiant ceux qui bénéficient d’une formation complémentaire à la maison. Etc, etc.

    J’ai déjà pu constater ce fiasco en médecine. Les premières années sont les étudiants les moins encadrés de toute l’université française. Ils sont aussi les meilleurs, 40% ayant une mention bien ou très bien au bac ! Ils sont également ceux qui bossent le plus, car ils savent que le concours est très sélectif (10% de réussite). Et bien tu les revois en L1 bio après qu’ils ont échoué : ils sont parfois plus faibles que ceux qui arrivent du lycée !

  • Plutôt qu’une « formation complémentaire », j’aurais dû dire « un encadrement supplémentaire », bref ceux qui sont dans un milieu où on sait gérer cette situation.

  • « chercheur néerlandais que j’ai bien connu, qui avait un poste en France et passe son temps à cracher à la gueule de ses collègues que leur pays était un pays de merde, avec une musique pop rock de merde, un système économique de merde, des transports en commun de merde, etc »

    On en a tous connu… ils sont devenus plus français que les français en somme. J’y vois la une preuve d’intégration réussie.

  • Ah, Tom, dire du mal de la France est vraiment ton passe-temps favori… la façon de noter, l’administration, la laïcité, tout y passe, c’est trop mignon.

    Tu as oublié le sexisme et le bonapartisme chroniques. Mais oui, je pense effectivement que la façon de noter et de sélectionner est ridicule, infantilisante et hyper élitiste, que l’aide administrative est sous-développée, que la France tourne à l’aigre côté racisme, etc.. Et puis, j’ai eu quelques aventures personnelles avec l’administration justement au moment même où je candidatais sur des postes aux US, j’ai eu un bon point de comparaison.

    Tu as tort de croire que les points 2 et 4 ne sont pas importants à mon avis, c’est au contraire très révélateur, surtout quand tu es jeune, que tu vois ça, et qu’on ne cesse à côté de te demander des « preuves » délirantes de tes compétences et de ton implication compte-tenu de la pénurie organisée de postes.

    Pour le point 1, je ne suis pas à Harvard, et les étudiants apprennent et s’en sortent bien avec du travail personnel sous contrôle. Ce n’est pas du sous-encadrement, c’est une façon différente d’encadrer. Il faut dire aussi que si les profs ne font pas de TD, ils sont assez disponibles par d’autres moyens – office hours des profs et des TAs, utilisations d’outils en ligne, etc … Mais c’est vrai aussi que ça ne fait pas partie de la philosophie d’enseignement en France.

    Sur l’enseignement de médecine, quand j’étais moniteur en physique, j’ai eu des étudiants qui avaient échoué, ils étaient les meilleurs du lot. Comme quoi … peut-être que c’est plus un problème d’orientation aussi (là encore, en Amérique du Nord, les choses sont gérées de façon un peu différente).

  • PS : il faut dire aussi que les universités en Amérique du Nord ont une autre philosophie quant à la présence des étudiants à l’université même. Il y a de vrais campus, de vrais endroits où les étudiants peuvent travailler, bref les universités sont un lieu de vie et de travail à la fois. Encore une fois, c’est une philosophie de travail différente.

    Pour finir sur ce point, avoir des étudiants qui dorment en classe en TD comme on en a partout en France, je ne suis pas sûr que ce soit mieux.

  • Je suis entierement d’accord avec Tom sur l’organisation de l’enseignement. Il ne s’agit pas de moins encadrer mais d’encadrer differemment. Il me semble beaucoup plus efficace pour tout le monde de reduire les heures d’enseignement en TD pour menager plus de disponibilite des profs par ailleurs, par exemple en heures de bureau « officieles ». Dans le systeme francais, je n’ai jamais mieux progresse qu’en travaillant par moi-meme ou avec des amis a la bibliotheque pour ensuite poser des questions aux profs, ce qui se passe generalement apres les TDs si les questions font trop devier de la liste d’exercice a resoudre pendant l’heure de TD. Donc finalement les profs passent doublement leur temps en TD puis en heures « de bureau » (non comptees dans le decompte eq. TD!) a repondre aux questions. En tant que prof, j’ai eu la meme experience. Les etudiants dorment gentiment en TD, et commencent vraiment a se reveiller a la maison quand la periode d’examen approche: la, on peut passer une heure a vraiment repondre aux questions apres chaque TD…

    Mon experience de l’universite francaise me fait dire que le point numero 2 est crucial: la gestion des enseignements et des ressources qui vont avec comme par exemple la disponibilite des salles et des enseignants peut vite tourner au cauchemar. Pendant ma these, j’ai experimente a hauteur de 64h eq. TD une situation ou j’enseignais dans un lieu different de mon lieu de recherche. Les changements (frequents) dans les horaires et les salles de cours etaient affiches sur un panneau au departement de l’universite, et je les decouvrais en arrivant pour mon cours apres une heure de trajet. Devoir repartir parce que le cours est reporte a un autre jour est extremement inefficace (et agacant!). Meme apres des demandes repetees il n’a jamais ete possible d’en etre informe par mail, sans parler d’ameliorer l’organisation tout court.

  • Je doute que Luc Ferry ait eu une chaire à assumer. Il y avait, ds l’université, un poste d’enseignant sans enseignement. Le pdt de Paris VII, élu en 2009, a trouvé la première occasion de se débarrasser d’un poste qui grevait sa comptabilité. Il a récupéré un budget pour une chaire. Les étudiants n’ont pas été spoliés par Ferry.

    L’absurdité en l’occurrence tient au principe de la « mise à disposition », un « machin » administratif inventé par le PS en 1982 ou 1983, qui permet de faire travailler un fonctionnaire dans une administration tout en le faisant rémunérer par une autre. C’est de la bouillie juridique, mais en l’occurrence, Ferry, dont les fonctions administratives autres n’avaient pas changé, n’était pas fautif : c’était à sa tutelle de régulariser sa situation, il est probable qu’il y a là conséquence d’un changement de ministre ou qq chose d’aussi simple.

    Donc Ferry n’a jamais cessé de travailler et, n’étant pas doté de l’ubiquité, ne pouvait se trouver à la fois au four e au moulin, dans une administration et dans l’autre. Mais le « Canard » a fait une saloperie à Ferry pour se venger, pq le « Canard » est infoutu de lever les mertas dans plusieurs domaines où elles sévissent. Pan sur le bec.

  • @ Hervé : tu noteras que ce billet est plus une critique du système que de Ferry lui-même . Néanmoins, Ferry ayant eu des responsabilités haut placées (puisqu’il a lui-même été ministre de l’ EN), il n’ est pas non plus totalement une victime de celui-ci.

  • @ Tom

    Tu posais la question d’un enseignant qui a un poste sans enseigner, il m’a paru utile de préciser que cela ne se traduisait pas par un amphi où l’estrade était vide et les étudiants livrés à eux-mêmes.

    Ferry n’est pas victime du tout du système puisqu’il y joue un rôle important, mais dans la récente affaire, il n’est guère coupable de ce dont on l’accuse. En revanche, le système artificiel qui lui maintient un poste comptable ici alors qu’en fait il travaille là est une absurdité.

    Les questions plus fondamentales que tu poses sur l’organisation de l’enseignement sont pertinentes, je ne suis pas sûr que le système américain soit un modèle, mais il est utile de comparer, cela permet de souligner nos imperfections qui font que notre système n’est guère un modèle non plus.

  • « En revanche, le système artificiel qui lui maintient un poste comptable ici alors qu’en fait il travaille là est une absurdité. »

    Oui, bon, en fait, Ferry « travaille » là et pas ici, mais il est payé là et ici, hein… (4500 euros par Paris 7, 1700 pour son poste de vice-président de commission Théodule où il relit des rapports avec beaucoup d’assiduité, paraît-il, + ….). On est dans les hautes sphères, pas chez les petits personnels.

  • Il semble aussi que l’instance d’évaluation habilitée à apprécier l’équivalence pour les recrutements au CNRS concernant la section 3 ne fasse pas sont travail (je ne sais même pas s’ils se déplacent, comme pour Luc Ferry).

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