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Miscellanées de Fringe science

Le genre « science-fiction » au sens large recouvre une variété très grande de styles d’histoire, depuis la fantasy jusqu’au steampunk. Même dans le sous-style dit « hard science », « science-fiction » reste surtout synonyme de récit d’anticipation, dans un monde dont l’évolution a certes été marquée par l’avancée de la science mais où la science elle-même n’occupe pas toujours une place centrale. La série télévisée Fringe, au contraire, est l’une des rares oeuvres de science-fiction où une science vraiment fictionnalisée est un thème en soi dans chaque épisode.

[Et comme le veut la tradition : énormes spoilers dans la suite, ne lisez pas si vous n’avez pas vu les 3 premières saisons de Fringe !]

Fringe : les scientifiques

Si l’héroine « officielle » est Olivia Dunham, agent du FBI, le véritable personnage central de Fringe est un scientifique, Walter Bishop. « Walter » est à la fois l’archétype et la réinvention du personnage du savant fou, omnipotent et omniscient. Ancien professeur à Harvard, ses recherches passées se trouvent quasi-systématiquement être à l’origine des affaires rencontrées par l’équipe. Mais, interné plus de 15 ans en hôpital psychatrique, diminué intellectuellement et émotionellement, le Walter d’aujourd’hui n’a plus grand chose à voir avec le scientifique démiurge qu’il était et consacre désormais son intellect diminué à la réparation de ses erreurs passées. Dans la saison 2, les scénaristes de Fringe poussent plus loin la logique du savant schizophrène (à l’image de sa science, parfois bonne, parfois mauvaise) en introduisant le personnage parallèle de « Walternate », l’homme qu’aurait pu devenir Walter. « Walternate » est un personnage horriblement moderne, illustration du scientifique devenu citoyen, puis homme politique pour mieux poursuivre son oeuvre d’expérimentation sur la société toute entière. La série se transforme alors en une guerre sans merci entre Walter, le scientifique dont les expériences ont dramatiquement dérapé et Walternate, le scientifique politique et citoyen.

Les autres personnages paraissent bien fades en comparaison. Walter, en bon scientifique, a ses « petites mains », travaillant avec lui : Peter son fils et Astrid, discrète agente du FBI aux talents scientifiques incontestables. Mais la seule autre figure scientifique comparable dans Fringe est William Bell, ancien collègue et ami de Walter, fondateur de la gigantesque entreprise « Massive Dynamics », dont la technologie très moderne irrigue toute la série. Bell est l’illustration du scientifique entrepreneur, celui qui a fait fructifier la connaissance en espèces sonnantes et trébuchantes, c’est l’Amérique, la science doit être rentable. Pourtant, si son génie scientifique n’est jamais en cause, et si son personnage apparaît comme globablement positif, son éthique tout au long de la série paraît pour le moins discutable. Voleur d’idées et de souvenirs de Walter, tricheur qui « espionne » les mondes parallèles pour copier leur technologie, parasite n’hésitant pas à utiliser Olivia pour se survivre à lui-même, il se sacrifie néanmoins par deux fois pour sauver la mise de nos héros. Comme Walter, Bell est donc constamment sur une fine ligne de crête, oscillant entre bien et mal, entre le pouvoir qui lui a conféré sa science et sa conscience humaine.

Fringe : la science

Venons-en maintenant au fait : la science elle-même est donc un personnage à part entière, et c’est ce qui fait une grande partie de l’intérêt de cette série. Ce qui est tout à fait intéressant dans Fringe est qu’il se dégage une impressionante cohérence dans la science fictionnalisée (contrairement à ce qu’on pouvait voir dans une autre série apparemment proche comme X-files). Voici donc un pot-pourri des thèmes scientifiques abordés dans Fringe.

Biologie moléculaire

La biologie moléculaire est un peu le parent pauvre de Fringe d’un point de vue scientifique : la plupart des épisodes indépendants de l’arc principal de l’histoire reposent in fine sur le schéma trop classique de l’animal génétiquement modifié par un savant fou ou une agence gouvernementale puis lâché dans la nature. Fringe y ajoute souvent une touche vraiment gore : l’animal OGM se trouve souvent être une version géante/humanisée d’un parasite animal, provoquant la mort de ses victimes dans d’atroces souffrances très télégéniques. Tout cela reste très classique et pas très crédible (l’ADN a un côté trop « magique » à mon goût), ce sont certainement les épisodes qui m’enthousiasment le moins. On notera que le procédé a surtout été utilisé en saison 1, qui est la saison ayant le plus d’épisodes « indépendants », ce n’est probablement pas un hasard. Un seul épisode de la saison 3 (Immortality) renoue avec cette tradition, et encore de façon bien plus crédible scientifiquement selon moi avec un transfert d’hôte d’un parasite ovin vers l’homme.

Autre grand classique de Fringe : l’arme bactériologique. Dès le tout premier épisode, on commence avec une substance horrible qui vous liquéfie vivant, puis on continue dans l’épisode 14 avec la toxine qui déclenche une prolifération cellulaire bouchant tous les orifices, l’épisode 18 et le super virus de la syphillis qui vous transforme en vampire avide de liquide céphalo-rachidien (mais facilement détectable par sa température corporelle plus élevée). Du grand classique fortement associé au mouvement terroriste ZFT, donc la saison 1.

Je trouve au contraire beaucoup plus créatifs les schémas récurrents de l’arme humaine : ces pauvres gens transformés bien malgré eux en armes de destruction massive mobile, comme l’homme électrique de l’épisode 5 ou les bombes humaines des épisodes 6 de la saison 1 et 3 de la saison 2. L’épisode 3 de la saison 15 combine les deux thèmes, avec l’idée de militaires porteurs d’une arme biologique mais eux-mêmes immunisés. Même si la science derrière n’est pas forcément plus crédible, d’un point de vue SF pur, ces épisodes me semblent plus originaux sur ce que pourrait être le terrorisme ou les soldats de demain.

Neuroscience/cybernétique

Là où Fringe est bien meilleur est sur son versant neuroscience. Le cerveau, ses capacités, son caractère organique et son fonctionnement électrophysiologique sont centraux dans Fringe. L’approximation sous-jacente, assez similaire à celle de Dollhouse en réalité, est que le cerveau est un ordinateur organique. Walter se trouve confronté au cours des saisons à tout un tas de phénomènes assez naturels si l’on considère le cerveau comme une pure machine, incluant :

  • la communication cerveau à cerveau via un équipement adequat (saison 1 épisodes 1, 7, saison 3 épisode 19)
  • le contrôle ou la lecture de l’esprit, via des capacités sensorielles surdéveloppées (saison 1 épisodes 15 et 17, saison 2 épisode 7), un implant cérébral (saison 2 épisode 5) ou l’hypnose (saison 1 épisodes 8),
  • l’interconnexion directe cerveau-machine, via l’utilisation du corps tout entier comme antenne (saison 1 épisode 3)
  • le meurtre par auto-suggestion (saison 1 épisode 9) ou par overclocking du cerveau (saison 1 épisode 12)
  • la reprogrammation de la perception, via des stimulations bien ciblées (saison 2 épisode 12)
  • la reprogrammation de la mémoire (saison 1, arc « John Scott », saison 2 épisode 10, saison 3 épisode 6) ou de la personnalité elle-même (saison 3 épisodes 1 et 16 à 19)

L’ensemble forme un tout cohérent, une vision à la Turing du cerveau humain qui aboutit naturellement à l’émergence des grands méchants de la saison 2, les métamorphes, robots organiques venant de l’autre côté, dont la série suggère au final qu’ils ne sont en définitive pas moins humain que nous dans le formidable épisode au titre dickien Do Shapeshifters Dream of Electric Sheep? . L’image du corps du métamorphe au cerveau câblé par Walter n’est évidemment guère différente de ces séances passées de lecture du cerveau humain.

Mathématiques

Peu d’épisodes de Fringe abordent des problèmes mathématiques. Eljj releveait il y a peu sur twitter un joli easter egg où Sam Weiss résout la conjecture de Riemann à l’écran

Fringe n’échappe pas parfois à quelques références mathématiques un peu trop ésotériques pour être crédibles, à coup d’équations mystérieuses soudainement résolues comme autant de « deus ex machina » scientifiques.

Mais l’un de mes épisodes préférés à haute valeur ajoutée mathématique est « The Plateau » qui se passe « de l’autre côté » .

[Spoiler saison 3]

Olivia se retrouve alors confrontée à un véritable « démon de Laplace« . Milo Stanfield, débile léger, développe des capacités intellectuelles surhumaines suite à un traitement médical, lui permettant d’observer le présent et de prédire exactement le futur à relativement court terme. Cette capacité lui permet, par de toutes petites modifications du présent, de provoquer des séries d’accident lui permettant de tuer ses anciens docteurs qui, effrayés par la dangerosité du monstre qu’ils ont créé, souhaitent suspendre son traitement.

L’idée d’un homme capable de rationellement voir l’avenir n’est pas forcément nouvelle (de l’homme doré de Dick en passant par la psychohistoire d’Asimov, il s’agit d’un classique) mais sa réalisation dans cet épisode de Fringe me paraît très originale d’autant que la « résolution » finale du problème s’inscrit parfaitement dans l’arc du début de la saison 3.

Physique

Mais l’autre science reine abordée dans Fringe est bien sûr la physique. Et j’aime particulièrement la façon dont Fringe prend des risques sur ce plan-là, en revisitant des thèmes classiques, en extrapolant sur la mécanique quantique avec une créativité incroyable et très poétique.

Fringe s’illustre d’abord par des tas de jolies expériences de « physique amusante » de Walter, permettant d’expliquer (et d’extrapoler) par analogie de nombreux aspects de la physique fringesque. Par exemple, un épisode introduit une technologie permettant aux gens de traverser les murs : Walter explique celle-ci en montrant comment un matériau granulaire peut passer d’un état solide à un comportement fluide s’il est soumis à des vibrations !

[Spoilers]

Mais le grand thème sous-jacent dans Fringe est l’idée désormais classique des mondes parallèles; à partir de la fin de la saison 2, le récit oscille entre notre monde et un monde parallèle au notre, semblable mais différent -en particulier plus avancé technologiquement. L’idée de génie est de rendre ces mondes intriqués, au sens quantique du terme (voir mes billets sur le sujet 1 et 2).

L’épisode 6B de la saison 3, qui commence sur un mode très Poltergeist, pose les bases de cette intrication quantique fringesque. Dans cet épisode, un couple de personnes âgées est victime d’une panne de courant. Il décide alors de tirer à pile ou face qui ira réparer le disjoncteur. Intrication entre univers donne résultats opposés: de notre côté, c’est le mari qui est choisi, de l’autre, c’est la femme. Or le disjoncteur est en fait défecteux, si bien que de chaque côté, l’un des époux meurt, électrocuté. Walter propose in fine que cette intrication peut s’étendre aux coeurs et aux âmes des personnes (l’esprit quantique ?), et en tire l’hypothèse que les époux survivants, chacun de leur côté, restent intriqués et peuvent communiquer d’un univers à l’autre – donnant l’illusion à chacun qu’ils parlent au fantôme de l’autre …

L’une des conséquences de cette intrication apparaît dans le tout dernier épisode de la saison 3 : puisque les deux univers sont intriqués, l’un ne peut exister si l’autre disparaît. La clé pour sauver les deux univers, destabilisés par les expériences de Walter, est alors pour Peter de les « fusionner » (on ne sait exactement comment à ce stade).

Enfin, le thème des voyages dans le temps est brièvement abordé, de façon plus classique sur le fond, mais assez originale sur la forme. Fringe est rempli de petits clins d’oeils aux oeuvres SF sur le sujet, notamment à Retour vers le Futur. Il est ainsi savoureux que Christopher Lloyd soit le « guest » principal du premier épisode où l’on s’aperçoit que les personnages récurrents et mystérieux appelés « Observateurs » peuvent effectivement voyager dans le temps. Ces dits Observateurs semblent également avoir une perception du temps différente de la nôtre, non linéaire, et semblent capables en particulier de voir le futur (tout en pouvant modifier le présent), peut-être même un peu comme le démon de Laplace dont on parle plus haut -ce qui promet pour la prochaine saison. Fringe brise toutefois le présupposé de Walter comme quoi le temps serait immuable; par exemple, sans le savoir, Walter lui-même s’envoie au cours de la série plusieurs messages du futur vers le passé, qu’il prend pour des messages divins. Le démiurge devient ainsi son propre Dieu, ainsi à la fin de la saison 3, on apprend finalement que Walter est « The First people », à l’origine de la machine créatrice/destructrice des mondes qu’il renvoie dans le passé – et chose intéressante, dans les deux univers à la fois, preuve qu’autrefois ils ne faisaient qu’un ?

Fringe : une série sur le progrès

En somme, Fringe nous montre à quel point la science est puissante, à quel point il est nécessaire de la maîtriser et de ne pas laisser les choses déraper, et à quel point les scientifiques sont faillibles dans cet exercice. Mais ce qui est particulièrement appréciable est que Fringe ne laisse jamais penser que la science soit mauvaise en soi : au contraire, la science apparaît toujours comme la solution aux problèmes posés par ses propres progrès. C’est je pense la leçon à retenir de cette série : face aux dérives de la science, la seule issue est de se tourner vers plus de science.

About the author

Tom Roud

Nanoblogger scientifique, associate professor incognito (ou presque). Suivi par @mixlamalice

1 Comment

  • Je viens enfin de pouvoir lire ce billet, quand tu l’as sorti j’étais en pleine saison 3, je ne voulais pas me gâcher le suspens !

    J’aime vraiment bien Fringe, mais le charme s’est un peu brisé quand j’ai réalisé qu’ils faisaient quelques affirmations scientifiques ayant l’allure de la vérité, mais qui ne l’étaient pas forcément.

    Ca a commencé avec cet épisode où un monstre est créé à partir de plein d’animaux dont une chauve souris, avec comme motivation que la chauve-souris possède un système immunitaire unique, lui permettant de porter les maladies sans être infecté. Trouvant ça fascinant, j’ai rapido googlé l’information et n’ai rien trouvé 🙁

    Il semblerait que je ne sois pas le seul à avoir été ému :

    http://blogs.discovermagazine.com/sciencenotfiction/2009/04/15/fringe-the-wasp-the-bat-the-gila-monster-and-and-the-tiger/

    Ceci dit, en relisant les commentaires du billet ci-dessus, il semblerait que le système immunitaire de la chauve souris ne soit pas si quelconque que ça :

    http://revue.medhyg.ch/article.php3?sid=32589

    Finalement les conseillers scientifiques de Fringe sont peut-être plus réglos que ce que je pensais !

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