Non classé Recherche

Quelques idées pour faire passer un papier

Il y a beaucoup de choses que l’on apprend sur la longueur dans la recherche, avec l’expérience. Mais ce que je trouve tout à fait étonnant, particulièrement dans le paysage français, est qu’on n’apprend pas ou peu les petits trucs pour faire publier un papier. Oh bien sûr, le contenu scientifique reste l’essentiel, mais, même s’il est très codifié et très formel, le processus de revue par les pairs n’a rien d’un processus pur et éthéré, il y a une forte composante humaine qui compte. Oublier cela peut mener un papier à sa perte.

Je n’ai pas la prétention de faire la leçon à qui que ce soit, mais voici quelques éléments (largement de bon sens) glanés sur ma propre expérience, en tant que publiant et referee, ainsi que sur la base d’observations de mes chefs et collègues très très éminents. Encore une fois, n’hésitez pas à ajouter vos propres conseils ! (et à me dire si vous êtes d’accord ou pas)

  • Faites relire par vos amis. Le processus de revue par les pairs dans le cadre du journal n’est que la fin de l’histoire, pas le début. Avant de soumettre un papier, il est très important de lui faire subir un cycle de revue informelle par des collègues compétents et des amis. Le genre d’amis qui peuvent vous dire librement si votre papier est bullshit ou si au contraire c’est le papier du siècle. Cela vous aidera à retravailler le papier pour expliquer les points imprécis, et à bien calibrer la revue où le publier.
  • Networkez. De la même façon, il est très important de bien se familiariser avec le réseau plus étendu de collègues à même de lire votre papier. Allez en conf, donnez des séminaires, échangez . Ces collègues sont autant de referees potentiels, on a toujours plus de scrupules à détruire les papiers d’un collègue qu’on trouve sympathique , et parfois les communautés sont si petites qu’on en a vite fait le tour.
  • Choisissez bien l’éditeur scientifique. Un éditeur a littéralement un pouvoir de vie ou de mort sur un papier. Il peut même parfois passer outre l’avis des referees s’il pense que votre papier a été injustement critiqué. Là encore, tout le côté humain et informel en amont pour connaître les éditeurs est important. J’ai vu des big shots passer carrément des coups de fil à des éditeurs qu’ils connaissaient depuis de nombreuses années pour faire passer des papiers.
  • Le referee a toujours raison …. Si un referee donne un conseil, faites le maximum pour satisfaire ses envies. D’une part, il se sentira valorisé d’être écouté, d’autre part, cela fera un point de moins de critiqué. La dernière chose que vous voulez faire, c’est énerver un referee. J’ai vu des auteurs se tirer littéralement des balles dans le pied et condamner des papiers largement publiables en prenant les referees (en l’occurrence moi 😉 ) pour des imbéciles. Par exemple, si un referee vous demande de mieux expliquer tel ou tel point, réécrivez toute la partie correspondante, travaillez dessus, montrez de la bonne volonté. Trop souvent, les auteurs se contentent de quelques modifs cosmétiques histoire de noyer le poisson.
  • … sauf quand il a tort. Parfois, on n’a pas le choix, il faut se payer un referee pour faire passer un papier. Si un referee est vraiment trop mauvais, vous devez convaincre l’éditeur qu’il ne doit pas tenir compte de son avis. C’est un fusil à un coup, si ça marche, c’est bingo, si ça ne marche pas, vous pouvez dire adieu à la publication dans ce journal. Ceci doit être fait sur des critères purement scientifiques, ce n’est possible que si le referee a fait la preuve dans sa revue qu’il ne comprenait rien à l’histoire. Ça m’est arrivé une fois dans un papier : un referee a rejeté mon modèle au motif qu’il était linéaire, alors qu’il était tout à fait non linéaire. Le papier, rejeté dès le premier round, a été finalement resoumis et accepté.
  • Changez de revue. Tout le monde ne sera pas nécessairement d’accord avec ça, mais un point qui me frappe chez certains est leur insistance à vouloir faire passer un papier donné dans une revue donnée. Je peux un peu comprendre quand il s’agit d’une revue majeure (comme Nature ou Science), moins quand il s’agit d’une revue moins prestigieuse. Le processus de revue par les pairs est long et douloureux, et, dans votre carrière vous serez jugés en partie sur votre nombre de papiers (en ce sens, l’intérêt du big shot établi qui veut son Science pourra parfois s’opposer à celui de l’étudiant qui doit publier pour partir au plus vite). Vous ne pouvez pas vous permettre de passer un an à espérer la publication d’un papier dans une revue donnée, avec le risque de vous faire jeter après une longue lutte avec les referees, vous avez votre recherche à faire à côté. Il y a suffisamment de revues pour publier votre recherche, et si elle est de qualité, ça finira bien par passer dans une revue pas trop mauvaise. Bref, si ça sent le roussi et devient trop compliqué, passez à la revue suivante, ou ciblez des stratégies alternatives – type Plos One- et comptez sur le processus de post-peer-review pour valoriser ce papier
  • Utilisez vos chefs. Particulièrement quand vous êtes étudiant ou post-doc, tout ce processus de réseautage et d’influence ne vous sera pas familier. Ce sera à votre chef de faire ce travail, observez, apprenez, et exploitez-le. C’est une partie importante de son travail, rappelez-lui gentiment.
  • Utilisez le post-peer-review. La publication n’est pas la fin de l’histoire, faites de la pub pour votre recherche, parlez-en en séminaire, mettez vos publis en valeur, si quelqu’un fait des recherches similaires, vous pouvez même vous permettre de lui envoyer votre papier. Ce processus aidera la publication du prochain !

About the author

tom.roud

8 Comments

  • Ouaip, tout à fait d’accord avec toi Tom, mais rappelons que c’est surtout du bon sens dont il faut souvent faire preuve.

    Je viens également d’être referee pour la première fois de ma vie (pour un journal dans lequel j’ai jamais publié d’ailleurs), et c’est vrai que c’est vraiment en étant « de l’autre coté » qu’on comprend mieux ce processus qui peut paraitre un peu étrange et qui est on ne peut plus subjectif (nous sommes tous des hommes, même les supers boss, et tout le monde se connait plus ou moins selon les domaines).

    Une remarque cependant au niveau des deadlines à respecter : Evidemment, il faut mieux les respecter mais faut-il mieux traiter toutes les demandes le plus vite possible ou juste avant la deadline ? je dis ca parce que si des referees te demandent pas mal de corrections (même mineures) et que tu rebalances le papier le lendemain, ils peuvent trouver ca louche (genre tu as fais tes corrections par dessus la jambe, même si tu y a passé 15h de suite). Mon conseil supplémentaire serait : « il ne faut pas hésiter à prendre son temps ».

  • Tout à fait d’accord avec Benjamin à propos de la rapidité des réponses. J’ai déjà eu le droit à cette remarque une fois, effectivement après avoir passé 4 jours à ne faire que corriger le papier.

    Mon dernier conseil : une fois que tout est prêt et qu’on est sur le point de soumettre, imprimer le papier, faire une pause quelques heures, et tout relire **sur la version papier** avant de soumettre. C’est fou le nombre de coquilles qu’on trouve à ce moment la!

    Un conseil qui vient de mon boss, aussi : s’attendre à ce que le papier soit rejeté. Si il est rejeté, c’est l’issue *normale*. Si il est accepté, on peut aller danser dans les couloirs!

  • Je ne suis pas sur que se préparer à voir son papier rejeté soit vraiment un bon conseil. Mon directeur de thèse (en France) trouverait ça très symptomatique d’un certain « défaitisme bien français ». Parralèlement, mon chef de postdoc (aux US) trouverait ça totalement « nonsense ». Il est plutot du genre à se bagarrer avec les éditeurs et à etre certain qu’il est meilleur que tous les autres (réunis). Un truc que l’on fait, par exemple, (en postdoc) c’est de prévoir à l’avance les manips que l’on va nous demander et de soumettre le papier pendant qu’on les réalise afin de les inclure dans la version finale… En France, on attendait vraiment d’avoir une version que l’on considérait comme parfaite avant de soumettre le papier, au risque de se faire scooper…

    Comme la plupart des reviewers veulent de toute façon suggérer des manips, dans un cas, ils suggèrent quelque chose de facile, logique et que l’on a déja fait, et dans l’autre, ils se creusent la tete et on se retrouve démunis pour faire une manip que ne s’imposait pas forcément….

    De manière plus générale, ce post me fait penser aux nombreuses règles informelles de la recherche, qui ne sont écrit nulle part, mais qu’il ne faut surtout pas négliger ou ignorer. D’ou l’interet d’avoir de bons « mentors » avec qui discuter régulièrement….

  • Plutôt d’accord avec Nicolas, il ne faut pas être défaitiste (mais bien cibler la revue au départ).

    Et oui, je trouve que c’est important de prendre conscience de ces règles informelles de la recherche.

  • « c’est de prévoir à l’avance les manips que l’on va nous demander et de soumettre le papier pendant qu’on les réalise afin de les inclure dans la version finale… En France, on attendait vraiment d’avoir une version que l’on considérait comme parfaite avant de soumettre le papier, au risque de se faire scooper… »

    Oui, ça me semble effectivement une trend américaine, en tout cas j’ai connu la même chose. Le corollaire étant de « commencer à écrire le papier avec 20% des manipes de faites la ou on attendrait 80% en France: en gros c’est écrire qui te donne quasiment une idée de ce que tu veux faire comme manipes, et pas the other way around ».

    Je ne sais pas si j’approuve vraiment cependant. Surtout que ça dérive assez vite en « ne prévoyons rien à l’avance et attendons que le referee fasse notre boulot en nous suggérant des manipes et avec un peu de chance il ne nous demandera rien ».

    J’ai aussi entendu/ vu des trucs du style « on soumet on purpose un papier pas terrible dans une revue moyenne, le papier est rejeté mais le referee suggère plein de manipes intéressantes, on les fait, et on resoumet dans un journal vachement mieux… »

  • je plussoie sur pas mal de points (notamment sur « faire absoilument ce que le reviewer dit, du moment que c’est pas visiblement n’importe quoi », et le choix de l’éditeur – qd c’est possible). J’ajouterai:

    souvent on doit suggérerun poignée de reviewers possibles pour les papiers (du moins dans mon domaine): bien les choisir, et puis bien citer dans le manuscrit les papiers de ceux qu’on a suggéré – ca mange pas de pain et ca peut leur faire plaisir…

  • J’avais zappé la discussion sur ce billet…

    Je crois que j’ai été mal compris, en fait. Quand je dis qu’il faut se préparer a se faire jeter, c’est un mécanisme de protection, et une réalité statistique (PRSLB a décidé d’adopter un taux de rejet de 90% avant même l’envoi aux referees). Du coup, ça n’empêche pas de se bagarrer, au contraire, c’est juste qu’il faut prendre en compte le fait que les papiers passent rarement du premier coup, et même rarement dans le premier journal (au moins dans mon domaine, et même quand on est une grosse star, ce qui n’est pas mon cas du tout bien entendu).

    Pour ce qui est d’écrire un papier autour des données qu’on a pas encore, c’est marrant, j’en parlai hier ( http://www.scefi.fr/2011/05/papier-pour-les-nuls/ ). Rien de choquant la dedans, je l’ai déjà fait, je suis en train de le faire, et je pense bien continuer comme ça. DIsons juste que la notion de papier « parfait » j’y crois pas trop. On va avoir deux ou trois referees, autrement dit le bruit est vraisemblablement plus fort que le signal. Ce qui explique qu’on puisse avoir deux revues diamétralement opposées (il y a six mois, j’ai eu droit a un « publier en l’état » et un « rejet sans possibilité de resoumettre » pour le même papier, dans le même journal…).

    En résumé, je maintiens qu’on a plus de chances de voir le papier se faire jeter (qui ici a un ratio nombre de soumission / nombre de papier acceptés très proche de 1 ?), et que ce n’est pas du défaitisme, simplement la reconnaissance d’une réalité : plus de chercheurs qui produisent plus, autant de place dans les journaux, plus de journaux mais toujours autant de journaux d’excellence… CQFD

Leave a Comment