De quoi Luc Montagnier est-il le nom ?

Le départ de Luc Montagnier pour la Chine en dit probablement plus sur la vision chinoise de la science que sur la fuite des cerveaux français.

En l’occurrence, Montagnier n’est ni le premier, ni le dernier à partir vers la Chine avec armes et bagages. Il se dit toutefois dans les milieux autorisés que l’attirance des Chinois pour les grands scientifiques est corrélée à leur âge, et que c’est lié à des raisons essentiellement culturelles. L’image du vieux sage enseignant aux petits scarabées serait-elle davantage qu’un cliché ? On sait l’importance très grande des Prix Nobel dans le classement de Shanghai, malgré le fait qu’ils récompensent souvent les chercheurs de nombreuses années après leurs découvertes les plus marquantes. Et peut-être aussi que cette image assez pyramidale du vieux chef qui dirige sa petite armée d’étudiants résonne avec la vision et l’organisation de la recherche en France, où l’on rechigne à donner aux jeunes chercheurs leur indépendance.

Il est évident que la carrière de Montagnier est derrière lui. Cette interview récente de Philippe Even (qui a le même âge que Montagnier) me semble beaucoup plus intéressante et plus lucide sur l’état de la recherche française et son attractivité : c’est une erreur de s’occuper des Prix Nobel du passé, mieux vaut se concentrer sur ceux qui auront le Prix Nobel demain. En cela, ni la Chine, ni la France n’ont de très bonnes politiques…

Jonathan rappelle les prises de position étranges de Montagnier sur la mémoire de l’eau. Je ne peux m’empêcher de penser qu’elles n’ont pas été complètement étrangères au fait qu’il n’a peut-être pas pu continuer ses recherches comme bon lui semble en France, pour des raisons assez basiques de crédibilité du discours scientifique. Rien de « scélérat » là-dedans, au contraire. On pourra consulter les destinées de quelques autres prix Nobel pas complètement les pieds sur terre pour se consoler.

12 réflexions au sujet de « De quoi Luc Montagnier est-il le nom ? »

  1. Hé Tom tu es donc d’accords pour mettre au placard 90% des chercheurs Francais et ainsi mieux financer les 10% d’ »exellent » ?

    Parceque c’est ça l’idéologie d’Even, et rien d’autre. On vit au quotidien cette évolution en France qui consiste a ne bien financer qu’une toute petite minorité d’équipe, laissant de coté tout les autres. Qui sont les plus impactés ? En premier lieu les jeunes qui souffrent du manque de poste, d’une précarisation croissante et de perspectives sans cesse rétrécies. Et quand enfin ils obtiennent un poste, c’est une galère monumentale pour financer ses manips… Se sont les jeunes chercheurs qui paient cash ces évolutions, certainement pas les caciques et les aparatchiks du système (dont Even est un pur produit, il n’a jamais fait de recherche ce type !).

    A+

    J

  2. Je rejoins totalement Even sur la nécessité que les chercheurs prennent en main la recherche, au contraire des Corpsards et des gens qui ne connaissent pas la recherche. Je le suis aussi quand il dit qu’il faut doubler le financement de la recherche fondamentale. Quand il suit aussi les conseils des physiciens sur ITER. Pour donner leur chance aux jeunes, quand il dit par exemple :

    L’histoire des Nobel racontée dans le livre montre que c’est avant 35 ans qu’on est le plus féconds, la France l’oublie et piétine ses jeunes chercheurs.

    (…)

    Je l’ai écrit particulièrement pour les jeunes, qui sont tellement malheureux, qui vivent de façon si austère, sans un sou pour eux, sans un sou pour leur équipe, sans un sou pour leurs collaborateurs, leurs boursiers et les ingénieurs, si écrasés par un enseignement stérilisant et formaliste, qu’ils fuient aujourd’hui à tire d’aile les filières scientifiques. J’admire qu’ils fassent autant dans des pareilles conditions. Ce livre tente de plaider pour la recherche parce qu’elle est, avec l’art, la plus belle des libres aventures humaines individuelles et collectives, parce qu’elle est justement un art.

    Quand il dit aussi qu’il y a trop de revues et trop de publis, on préfère volontiers dans le système la quantité à la qualité.

    Après, sur la façon de répartir les moyens, etc… il faut voir la situation actuelle. Je crois volontiers qu’ils ne sont pas très bien répartis, et sur ce que je vois, comme tu dis, le système français a tendance à entretenir les apparachiks et les mandarinats. Place aux jeunes, aux petites équipes indépendantes bien financées. Mais ce qui est TRES important, et là on sera sûrement d’accord, c’est de garder une masse critique de chercheurs et d’étudiants. Et cela ne peut se faire certainement qu’en finançant un peu tout le monde (même si rien n’empêche de financer certaines équipes un peu mieux que les autres, je ne vois pas pourquoi on se l’interdirait).

  3. Faire de la sélection et ne pas financer des recherches mauvaises ou médiocres, je suis d’accord, mais je le trouve trop élitiste. Les chercheurs excellents, c’est sûr il en faut, mais bon même eux ne feront pas tout tout seul, il faut aussi qu’ils s’appuient sur les plus nombreux « justes » bons ou très bons.

    D’ailleurs je pense que le problème en France ce n’est pas de manquer d’élitisme, c’est justement de ne faire que dans l’élitisme. Il suffit de voir la différence de traitement entre les Grandes écoles et les Universités.

    Concernant ITER, je trouve marrant qu’Even qui fait largement l’apologie des jeunes chercheurs dans l’interview s’appuie sur Charpak (mort), De Gennes (mort), Robert Dautray (82 ans), Sébastien Balibar (63 ans), pour dire que c’est un projet inutile et couteux. N’est-ce pas un peu contradictoire ?

    Je trouve l’argument des difficultés techniques mauvais, parce qu’en science et en technique, si on se contentait toujours de ce qui est facile et réalisable à un instant donné, on irait pas bien loin.

    D’ailleurs le projet ITER n’essaye en rien d’imiter une supernovae comme il le dit … Enfin ça au moins le mérite de montrer ses compétences dans le domaine.

  4. L’interview d’Even est excellente, merci pour le lien.

    La description de la machine d’Etat qui stérilise la recherche par sur-réglementation et l » »inbreeding » est désolante mais sonne tellement juste…

    Je me demande si ça a encore un sens de financer la recherche à l’échelle nationale. Est-ce qu’on ne devrait pas avoir majoritairement des financements européens ? Plus d’argent, plus de compétition, moins d’influence locale des Etats…

  5. Je crois qu’Anne a raison de dire que c’est parce que l’interview d’Even sonne « juste » sur les défauts de la recherche scientifique française que nombreux sont ceux qui l’apprécient. Cela n’empêche pas, je crois, comme Billy le dit, de s’interroger sur l’élitisme d’Even .

    Sur Iter, je crois surtout que le problème est son coût rapporté aux difficultés techniques effectivement assez compliquées.

  6. Bonjour,

    Je ne suis pas tout à fait d’accord avec M. Even, sur sa position quant au fait qu’en France, rien n’a été trouvé depuis 25 ans. En revanche, je suis tout à fait d’accord avec son analyse sur l’inadéquation entre les impératifs d’ouverture d’esprit des responsables de l’encadrement de la recherche pour la tenue des défis et enjeux que le monde nous lance.

    Je suis Bruno ROBERT, le dernier collaborateur de Jacques BENVENISTE, dont le rejet par le système de recherche Français (INSERM, CNRS) a incarné plus que tout autre, l’incapacité du système de recherche français à accepter d’autres paradigmes que le paradigme dominant du moment.

    C’est moi qui ai convié Luc MONTAGNIER à notre laboratoire de Clamart, 8 mois après la mort de Jacques, pour lui présenter nos travaux sur les signatures électromagnétiques émises par des micro organismes, et en étudier l’infectivité. Si dans les premiers temps, en bon pasteurien, Luc MONTAGNIER s’est avéré très sceptique, au vue des résultats con très vite, il a viré sa cutie, au point même de chercher à en revendiquer la découverte. Et c’est parce que depuis cinq ans, il se heurte à son tour à un mur de scepticisme en occident, malgré son NOBEL, qu’il a prospecté d’autres églises, plus sensibles à la dimension biophysique de nos découvertes.

    Il s’agit donc d’une démarche rationnelle par rapport à un vrai problème (les travaux de Benveniste, malgré les réplications réussies par cinq laboratoires indépendants, et des millions d’utilisateurs de l’homéopathie, continuent de se heurter au mur de scepticisme des rationalistes), que tout naturellement, en bon opportuniste, MONTAGNIER s’adresse à ceux qui tendent l’oreille à cette approche scientifique plus proche de leurs fondamentaux culturels et religieux. Et qui sont ravis d’accrocher un NOBEL a leur tableau de chasse. Si cet exemple, pouvait servir à nos politiques pour comprendre à quel point le système de recherche français disfonctionne, dans la valorisation et la préservation des équipes porteuses d’espoir, ce serait sans doute, la meilleure conclusion de cette malheureuse affaire.

    Bruno ROBERT 12/12/2010

  7. Je suis surpris que le billet précédent soit laisser sans réponse et qu’aucun « rationaliste » (il semblerait que cela soit un défaut sous la plume de Mr.Robert) n’est relevé ses incohérences.

    - où il est question de rationalisme: le rationalisme serait un défaut lorsque l’on s’oppose aux thèses de Mr.Benveniste « continuent de se heurter au mur de scepticisme des rationalistes … » et une qualité quand il s’agît de les affirmer « Il s’agit donc d’une démarche rationnelle par rapport à un vrai problème ». Par ailleurs, Mr.Robert qualifie l’approche scientifique de Mr.Benveniste « plus proche de leurs fondamentaux culturels et religieux », y aurait-il plusieurs démarches scientifiques ? Le foie de Claude Bernard aurait-il libéré du glucose un jour de Carême ? Un scientifique doit par essence accepter de remettre en question des postulats et s’affranchir de la culture et de la religion. Vanter les mérites de telles démarches est -à mon avis- une entreprise malhonnête pour faire passer des résultats en prenant une posture d’incompris.

    - où il est question d’homéopathie: Mr.Robert semble oublier que d’autres laboratoires n’ont pas réussi à répliquer les résultats et que les différentes expériences sur la mémoire de l’eau sont extrêmement débattues sans qu’aucun consensus n’ait été trouvé. De même pour l’homéopathie, dont il est montré de façon quasi-sûre, qu’il s’agît d’une technique qui ne marche tout simplement pas. Le fait d’avoir « [d]es millions d’utilisateurs » ne prouve strictement rien (regarder le dernier billet de Tom Roud: même si Justin Bieber est plébiscité par des millions d’utilisateurs, il n’en reste pas moins un effet placebo et une médiocrité musicale) . A mon humble avis, l’homéopathie est une supercherie scientifique, qui ne repose sur aucun fait physique ou biologique, qui est réfuté par presque toutes les études cliniques et qui est uniquement maintenu par un lobbying (et qui paradoxalement profite du manque de culture des « responsables » et « politiques » dont parle Mr.Robert).

    - « il se heurte à son tour à un mur de scepticisme en occident, malgré son NOBEL »: il y a une fâcheuse tendance chez les biologistes à croire que l’âge et les trophés peuvent compenser le manque de rigueur scientifique et leur donnent une licence pour discourir sur tout. Surtout pour les Nobel: Montagnier, Watson, etc.

    Pour conclure, s’il est vrai qu’il faut mettre de l’argent sur des projets novateurs et risqués (tout à fait d’accord avec le  » Place aux jeunes, aux petites équipes indépendantes bien financées » de Tom Roud, tout en relativisant son jeunisme), il ne faut pas se convaincre que tout ce qui n’est pas « mainstream » doit être poursuivi. Parfois, comme dans le cas des travaux de Benvéniste, il s’agît juste d’un manque de qualité scientifique. Je pense qu’un défaut majeur de la recherche française actuellement est un certain « parasitisme » des valeurs scientifiques pour justifier des projets futiles et des idées infondées. Pour un Galilée moderne, combien d’apparatchiks gesticulant et s’accrochant à leurs idées et places ?

  8. @ J. Doorwen : je pense que le commentaire est resté sans réponse car personne ne veut se (ré)engager dans un débat inutile sur l’homéopathie et la mémoire de l’ eau. Pour la simple raison que 99% des commentateurs de ce blog pensent que son inexistence est scientifiquement tranchée, ont bien conscience de la faiblesse des arguments scientifiques (non reproductibles, non reproduits dans des conditions acceptables, avec des contrôles acceptables), et que, comme vous dites, le fait que des millions de personnes croient à l’ homéopathie n’ est pas gage de qualité. Après tout, qui n’ a jamais lu son horoscope le matin ?

    Je devrais réintroduire mon crackpot detector :

    http://tomroud.cafe-sciences.org/2008/07/01/introducing-crackpot-detector%C2%A9/

    (zut l’ image a disparu il va falloir que je m’occupe de ça ) !

  9. Je viens de découvrir cet (excellent) blog, donc je ne savais pas trop quel était le public lisant les commentaires et s’il s’agissait de vulgarisation scientifique ou de « débat ». Très marrant le billet sur le crackpot detector. L’occasion de lire le chef d’œuvre sur 1=2 (on a du mal a distinguer entre un génie comique et une pensée disons « originale » :) ).

    Ce serait bien de faire une sorte d’encyclopédie anticrackpotesque référençant toutes les escroqueries scientifiques (l’homéopathie, l’intelligent design, le magnétisme etc.) et y faire des renvois automatiques sur les forums.

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