(Agri)culture génétique

(Via io9). Il y a 11 000 ans, quelque part au Moyen-Orient, apparait l’agriculture. Cette transition allait changer considérablement l’histoire de l’humanité, nous faisant passer du statut de chasseurs-cueilleurs à celui de sédentaires amateurs de chats. Une question se pose cependant : comment cette innovation culturelle s’est-elle répandue dans le monde – enfin en Europe ? Est-ce que les agriculteurs ont généreusement partagé leurs connaissances avec leur voisin, ou bien cette pratique s’est-elle plutôt transmise par la filiation ? Une étude récente parue dans Plos Biology tranche : il semble bien que les premières sociétés agricoles aient transmis l’agriculture à l’Europe en la colonisant.

Les chercheurs ont extrait de l’ADN des ossements d’un cimetière vieux de 7500 ans d’une société agricole en Allemagne (Derenburg) , appartenant à la culture rubanée (LBK), ont séquencé et analysé cet ADN pour déterminer l’origine géographique la plus probable de cette population.

La carte ci-dessous représente la distance génétique entre cette société agricole et les Européens actuels. Proche=vert, orange= éloigné.

Cette carte suggère fortement que les Turcs étaient les premiers agriculteurs d’Allemagne. Les autres analyses génétiques disponibles sur la culture rubanée montrent que plus tard, ces agriculteurs se sont mêlés aux populations locales de chasseurs-cueilleurs. Ainsi ces données sur le cimetière de Derenburg impliquent vraisemblablement que la transmission de l’agriculture depuis l’Asie Mineure vers toute l’Europe s’est faite simplement de père en fils, et non par l’intermédiaire d’une propagation « culturelle ».

La culture rubanée dont on parle ici devait connaître une expansion considérable en Europe, du bassin parisien jusqu’à l’Ukraine. Les européens sont tous des héritiers de ces premiers agriculteurs. C’est donc intéressant de relier cette analyse génétique à son pendant culturel, ce que fait la conclusion du papier (que je traduis)

Our findings are consistent with models that argue that the cultural connection of the LBK to its proposed origin in modern-day Hungary, and reaching beyond the Carpathian Basin [23],[32],[38],[39], should also be reflected in a genetic relationship . (…) On a regional scale, “leap-frog” or “individual pioneer” colonization models, where early farmers initially target the economically favorable Loess plains in Central Europe [33],[42], would explain both the relative speed of the LBK expansion and the clear genetic Near Eastern connections still seen in these pioneer settlements, although the resolving power of the genetic data is currently unable to test the subtleties of these models.

Notre découverte est consistante avec la proposition affirmant que les connexions entre la culture rubanée et son origine située en Hongrie actuelle et au-delà des Carpates devraient aussi se retrouver au niveau génétique.(…) A l’échelle locale, un modèle de colonisation en « saut de grenouille » ou de « pionnier individuel », où les premiers fermiers ont d’abord visé les plaines riches en Loess d’Europe Centrale, expliquerait la vitesse relative d’expansion de la culture rubanée ainsi que les connexions claires avec le Moyen Orient- même si les données génétiques actuelles ne sont pas encore assez précises pour tester toutes les subtilités de ce modèle.

[ et parlaient-ils l’indo-européen ? ]

[Je dois dire que j’adore l’idée selon laquelle la culture européenne a été fondée par des agriculteurs venant de l’actuelle Turquie.]

Référence

Ancient DNA from European Early Neolithic Farmers Reveals Their Near Eastern Affinities, Haak et al., PLoS Biology

Et pour plus de cartes de génétiques de population, nos archives de darwin2009

8 réflexions au sujet de « (Agri)culture génétique »

  1. J’ai une question naïve. Pourquoi ce ne serait pas un phénomène migratoire inverse ? Au lieu de dire que ce petit groupe d’agriculteurs allemand venaient de Turquie, on pourrait imaginer qu’un petit groupe d’agriculteurs allemand ait par la suite émigré en Turquie et ait laissé ses gènes dans la population turque actuelle.

    (j’imagine que la réponse se trouve dans l’article…)

  2. Je me suis posé la même question; je ne comprends pas tous les détails du papier, mais ils font d’autres tests pour comparer avec les autres Européens, etc… Il y a aussi un corpus d’autres data génétiques préexistante; ainsi que simplement des modèles de génétique de population qui excluent ça. Par exemple, c’est connu que dans les modèles de colonisation avec un pionnier individuel, il y a grosse perte de diversité génétique; typiquement, la population d’origine est beaucoup plus variable génétiquement que la population qui émigre (cf : http://darwin2009.blog.lemonde.fr/2009/06/25/pourquoi-nous-venons-tous-dafrique-et-pourquoi-cest-important/ ).

  3. « Cette carte suggère fortement que les Turcs étaient les premiers agriculteurs d’Allemagne. »

    Sauf que les Turcs (si on entend par là des peuples de langue turque) sont arrivés en Anatolie beaucoup plus tard…

  4. Rhooo comment tu me casses mes blagues sur les Turcs et les Allemands, Elias !

    Plus sérieusement, la comparaison génétique a bien été faite avec les Turcs d’aujourd’hui. S’ils sont arrivés plus tard, cela voudrait-il dire que les peuples de langue turc se sont assimilés à la population locale en lui transmettant la langue, offrant ainsi un exemple intéressant d’effet inverse de transmission culturelle mais pas génétique ?

  5. #hors sujet#

    « groupe d’agriculteurs allemand »

    « peuples de langue turc »

    là je dénonce un formatage grammatical anglo-saxon inconscient.

  6. Dans ce cas, il faudrait plutôt regarder les squelettes retrouvées en Turquie datant de -5500 non?

    Il me semble également que la région la plus verte sur la carte ressemble plus à la zone de peuplement kurde, qui est très ancienne (époque mésopotamienne).

  7. @ anne : aie aie, je vois bien que mon orthographe se dégrade avec le temps, c’est terrible

    @ fhâkeux : je ne suis pas spécialiste du sujet, mais les gens du domaine comparent toujours aux populations actuelles dans ce genre de circonstance. Je pense que c’est parce qu’il est assez rare que des peuples entiers se déplacent, au contraire de poignées de « colonisateurs ».

  8. Intéressant! Voilà qui va bien dans le sens de la thèse de Jared Diamond, qui défend l’idée que le Croissant fertile a été le creuset initial de la sédentarisation de toute l’Europe Occidentale et Centrale. J’ai écrit un billet là-dessus ici

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