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Faut-il boycotter Elsevier ?

On a déjà longuement discuté ici des problèmes liés aux revues scientifiques et des possibilités offertes par l’accès libre. Mais certaines pratiques  récentes du grand éditeur Elsevier posent vraiment la question aujourd’hui d’un boycott pur et simple.

Elsevier est un acteur quasi-incontournable de l’édition scientifique, publiant 250 000 articles par an dans plus de 2000 journaux (si j’en crois Wikipedia). Poids lourd de l’édition scientifique, sa responsabilité est grande, tant à l’égard de la Science – Elsevier édite par exemple les Compte Rendus de l’Académie des Sciences de notre beau pays- que des scientifiques qui, rappelons-le, travaillent  quasiment gratuitement pour les éditeurs scientifiques du fait du système de revue par les pairs.

Cependant, force est de constater que l’ attitude d’Elsevier pose des problèmes de façon récurrente. Pour ne citer que trois affaires parmi les plus récentes :

On le voit, Elsevier est donc régulièrement pris les mains dans le pot à confitures. Mais c’est paradoxalement des pratiques tout ce qu’il y a de plus légales et d’éthiques qui posent problème aujourd’hui  à mon sens. Car des événements récents prouvent aujourd’hui qu’Elsevier considère les chercheurs, qui sont à la fois ses clients, ses serviteurs et ses vaches à lait, pour des imbéciles.

Elsevier se livre d’abord de plus en plus à des pratiques plus proches du vendeur de chaînes câblées que de l’éditeur scientifique. Un exemple parmi d’autres : Elsevier vend des « packages » d’abonnements de revues aux universités. Et se livre actuellement à un saucissonnage tout à fait inacceptable :  il sépare actuellement les revues récentes et trendy du package basique, pour  les inclure dans d’autres packages incluant d’autres revues plus que mineures. Du coup, l’université voulant se mettre à la page devra acheter quasiment tous les packages pour avoir accès à la totalité des bonnes revues. Et, en période de vaches maigres, certaines universités refusent désormais purement et simplement; sans être dans le secret des Dieux, j’imagine que quelque chose de similaire s’est passé récemment dans le cas de Paris VI qui a résilié il y a quelques jours son contrat avec Elsevier.

L’autre événement qui a de quoi faire sortir le scientifique lambda de ses gonds, c’est une tribune dans le Telegraph.  Oh, rien d’inhabituel en ces temps de propagande obsédés par la dette publique, un discours classique de coupe dans les dépenses, soutenant le plan d’une terreur British appelée George Osborne. Sauf que le plan en question prévoit des coupes drastiques dans le secteur éducatif, et spécifiquement universitaire : – 40 % de dépenses dans ce domaine ! Et cette tribune d’entrepreneurs, soutenant ces coupes, est signée …  par Anthony Habgood, le Chairman de Reed Elsevier. Peut-on faire plus imbécile et plus cynique qu’un « entrepreneur » dont le business model repose sur l’expertise et le  travail bénévole de personnes dont l’activité est financée en grande partie sur des fonds publics et qui soutient en parallèle une coupe drastique de ces mêmes dépenses publiques ?

Elsevier, du fait de son poids énorme, se comporte en monopôle, se permet de donner des leçons de rigueur à l’Etat britannique d’un côté tout en pressurisant le secteur universitaire de l’autre. Il se trouve que nous, chercheurs, avons aussi le pouvoir de donner une leçon d’économie à Elsevier. Tout quasi-monopôle non naturel étant néfaste pour l’économie, nous rendrions probablement service à la société en général en refusant désormais de travailler avec Elsevier, en refusant de référer les papiers soumis à une revue du groupe Elsevier, en refusant d’y envoyer nos papiers, ce qui in fine, devrait forcer Elsevier à mettre la clé sous la porte (d’une façon ou d’une autre).

En ce qui me concerne, je suis assez choqué par tout cela et désormais, je ferai mon possible pour m’abstenir de référer des papiers pour Elsevier, et je n’y enverrai plus mes papiers. Je privilégierai en priorité les journaux en accès libre et les journaux de sociétés savantes (comme Science ou Physical Review).

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tom.roud

12 Comments

  • Malheureusement les sociétés savantes et autres éditeurs « non for profit » ne sont pas les plus vertueux en matière de modèle tarifaire, même si dans leur cas l’argent est réinvesti dans des projets de recherche. Bon nombre d’entre eux présentent des augmentations tarifaires d’année en année supérieures à celles imposées par les gros éditeurs commerciaux.

    Bravo en tout cas pour votre démarche. J’espère que Paris 6 est sur la même longueur d’ondes et que le boycott d’Elsevier ne s’accompagne pas de la « simple » mise en place d’un dépôt institutionnel d’articles mais également d’un refus de participer aux editorial boards et aux comités de peer-reviewing.

  • @Benjamin Bober

    La différence entre les sociétés savantes et Elsevier est que souvent la « base » a du pouvoir dans ces sociétés. A elle de faire valoir ses droits démocratiquement. Avoir par exemple Curt Callan élu à la tête de l ‘APS, c’est quand même une garantie d’avoir quelqu’un proche du terrain au coeur du processus décisionnaire. Je pense aussi que si un président de société savante signait un texte en faveur de coupes budgétaires pour l’éducation, ses jours à la tête de la société seraient comptés.

  • ca me rappelle l’histoire des « publis aidées » des chercheurs de l’IPGP dans Earth and Planetary Science Letters… encore Elsevier !

  • Excellent post, sur un excellent sujet.

    Indépendamment des possibles turpitudes des éditeurs (intrinsèques au système capitaliste sans doute), le bénévolat des chercheurs vis-à-vis de l’édition scientifique est une question importante.

    Elle cache ou recouvre d’autres bénévolats : du côté des chercheurs le bénévolat vis-à-vis d’autres activités (vulgarisation scientifique par exemple), du côté des éditeurs les salaires très bas du personnel de l’édition, jusqu’à zéro, puisque l’édition a massivement recours aux stagiaires.

    Le milieu qui tire profit des intellectuels a pris comme habitude de considérer les universitaires ou assimilés comme une mine à ciel ouvert, au nom peut-être du fait que la recherche est censée être intellectuellement satisfaisante, et que cette satisfaction devrait suffire. L’introduction des traitements de texte a considérablement aggravé ce problème.

    Le cas d’Elsevier n’est sans doute pas unique.

    Je me souviens du livre « le temps et sa flèche », compte rendus d’une conférence « Interrogations fondamentales » édité par Etienne Klein, qui était sorti une année ou, par hasard, le temps était au programme de l’agreg, ou du bac, je ne sais plus.

    L’éditeur avait vendu tellement d’exemplaires, que Etienne Klein avait exigé a posteriori qu’on refasse des contrats aux auteurs pour qu’ils gagnent un petit quelque chose.

    Je me souviens aussi des oeuvres complètes de de Gennes, après son prix Nobel, qui n’étaient pas complètes : l’éditeur, je crois même que c’était Elsevier, avait refusé de lui céder à lui-même les droits de son propre article pour un ouvrage compilant les fac-similés de tous ses articles.

    Tout ça pour dire que l’argent salit beaucoup de choses, même la recherche.

  • @vf

    Oui, comme vous le dites, les universitaires sont considérés comme une mine à ciel ouvert. La position du chairman d’Elsevier est d’autant plus révoltante à mon avis, c’est la goutte d’eau en ce qui me concerne.

    A mon avis, la juste contrepartie du bénévolat du travail éditorial des chercheurs devrait être l’accès libre. Une méthode pour que les revues survivent serait alors de faire payer la soumission d’articles (à un prix raisonnable).

    Sur le bénévolat de la vulgarisation, je pense que le blog est un outil intéressant, puisqu’il est naturellement bénévole mais peut apporter une plus-value potentielle dans la carrière du scientifique (s’il ne s’en sort pas trop mal pour que cela ne soit pas une moins-value ).

  • Quelque chose que j’ai du mal à juger est le rôle d’un système de type arXiv dans les différentes communautés scientifiques.

    Du temps de ma thèse (en physique théorique, tendance « dure »), absolument tout passait par arXiv et on trouve un certain nombre de papiers importants et beaucoup cités du domaine qui n’étaient même jamais devenus des papiers publiés dans des revues. Personnellement j’en ai un que je n’ai jamais soumis « par flemme » ce qui ne l’empêche pas de vivre sa vie.

    Ce que je ne sais pas évaluer c’est :

    1) est-ce que ce genre de fonctionnement existe ou peut exister dans d’autres domaines;

    2) si le rapport signal/bruit peut rester suffisamment élevé avec un système ouvert de ce genre, sachant que mon expérience date de 2000-2002 où l’usage grand public d’internet n’étais pas encore celui qu’il est aujourd’hui.

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