Humeur : L'Oréal, Google et esprit de rente ?

Quel est le point commun entre cette tribune d‘un avocat fiscaliste dans le Monde sur l’affaire Bettencourt et l’annonce en grande pompes de l’implantation d’un centre de recherche Google en France ? Peut-être l’idée implicite qu’il vaut mieux exploiter une rente technologique plutôt que de favoriser l’innovation.

L’Oréal n’a pas toujours été un grand groupe : c’était autrefois une petite PME, elle-même issue de la recherche appliquée d’Eugène Schueller alors chimiste. Ce sont les innovations sur les teintures capillaires de ce dernier qui ont donné un avantage à sa société qui ne s’appelait pas encore L’Oréal, lui permettant de grandir et de faire fortune.

De même Google, Facebook, comme la plupart des grosses boîtes d’informatiques d’aujourd’hui, étaient au début à peine plus que des projets étudiants, devenus aujourd’hui énormes sources de profits et d’emplois.

Du coup, quand je lis une défense de pratiques douteuses au nom d’une certaine reconnaissance à L’Oréal, quand je lis aussi que Google va draîner de nombreux ingénieurs (même pas docteurs ?) informaticiens français, je ne peux m’empêcher de m’interroger : ne favorise-t-on pas en France les mastodontes, pourvoyeurs immédiats d’emplois, au détriment des petites structures plus axées sur la recherche et plus innovantes ? Où exactement le curseur est-il placé ?

Je ne peux m’empêcher également de me souvenir de mes belles années en école, où il était, d’une certaine manière, plus important de réseauter et de briller en société que de jouer à innover d’un point de vue scientifique. Si Facebook n’aurait jamais pu être français, c’est peut-être aussi à cause d’une certaine culture française focalisée sur la sélection plutôt que sur la formation et l’innovation, ce qui aboutit à utiliser le diplôme comme une rente. On connait tous l’importance des réseaux d’anciens, ainsi que les innombrables histoires des grosses boîtes dans lesquelles les postes importants sont trustés par les détenteurs d’un seul diplôme. Oh, certes, j’imagine que des systèmes similaires existent ailleurs à des degrés divers, mais je sais aussi que ces « plateaux de verre » rencontrés par ceux qui ont les mauvais diplômes sont à l’origine d’expatriations. Et il me semble également que compte-tenu des bouleversements rapides dans l’économie – qu’on songe que Google est un enfant de 12 ans- l’importance des jeux politiques va diminuer face à celle de l’innovation.

La question qui me semble importante, en fait, est de savoir si en France on a la volonté réelle de créer et d’accompagner les futurs Google et les L’Oréal (français), et d’investir autant d’argent (public ?) dans des petites structures risquées que dans les avantages fiscaux destinés à ces mastodontes. C’est en fait une vraie question de politique scientifique, à laquelle on ne peut pas simplement répondre avec de douces formules enjoleuses telles que « Crédit Impôt Recherche » tant l’efficacité de ce genre de mesure dépend fortement de l’environnement. Mon sentiment (récurrent me dira-t-on) est que cela passera aussi par une mise à plat complète du système universitaire et surtout des Grandes Ecoles, qui sont là pour former des cadres (notamment les futurs patrons des grosses boîtes françaises) et non pas des chercheurs/créateurs d’entreprise. Cela impliquerait notamment que les pouvoirs publics créent les structures et la culture pour détecter, favoriser les secteurs importants de demain et y investir massivement. Là encore, j’ai quelques doutes, surtout considérant le retard français et l’absence totale de culture en matière de biotech par exemple, que ce soit au niveau de la recherche fondamentale, appliquée, ou simplement de la formation. Il y a heureusement quelques exceptions comme les équipes françaises de l’IGEM. On notera au passage que la fondation Schueller Bettencourt sponsorise ce genre de projets, preuve que les choses ne sont jamais simples.

32 réflexions au sujet de « Humeur : L'Oréal, Google et esprit de rente ? »

  1. L’article du Monde est excellent. Amis français, lisez-le absolument, et demandez-vous sérieusement ce que vous feriez à la place de Mme Bettencourt. Que ceux qui ne viendraient pas en Suisse lui lancent la première pierre…

    Les entreprises ont une vie : elles naissent à l’endroit ou se trouvent leurs fondateurs, ont une forte mortalité infantile, une phase de croissance où elles doivent trouver le personnel et les investisseurs, et une phase de maturité avec ses mariages, ses divorces, les problèmes de santé et d’héritage. Rien ne dit qu’une entreprise restera sur les lieux de sa naissance. Si elle est bien gérée, elle ira à l’endroit le mieux adapté à sa situation. Google va ou se trouvent les cerveaux, et il y en a en France (voyez http://goulu.wordpress.com/2008/01/29/visite-chez-google/ si ça vous intéresse. Et oui, ils prennent aussi les docteurs). L’Oréal prépare sa succession, elle pense à son riche amant qui vit si bien sur les bords du Léman…

    Il y a quelques années j’ai assisté à la présentation d’un industriel allemand qui voulait construire une 2ème usine quelque part. Il avait comparé une douzaine de pays du monde, essentiellement là où étaient ses clients principaux et ses concurrents. Il avait utilisé une vingtaine de critères pour évaluer chacun, et finalement montré que le critère fiscal dépendait surtout de la santé de l’entreprise, difficile à prévoir à l’avance. Mais je me souviens de sa conclusion (c’était il y a 15 ans, j’espère que ça a changé…) En gros c’était :

    « Si vous prévoyez que votre entreprise va tout juste survivre, ou souvent perdre de l’argent, la France est le meilleur choix : vous aurez des aides, pas d’impôts, du personnel gratuit etc. Si votre pensez que votre entreprise va être très rentable, allez en Suisse. Tout y est plus cher mais après impôts, c’est là que votre entreprise vous rapportera le plus. » C’est ce qu’il a fait, son usine est toujours là, je passe devant souvent…

    • La plupart des gens que je connais (moi y compris) ont trouvé la tribune du Monde assez odieuse, tant elle justifiait n’importe quelle pratique au nom du respect des puissants. A titre personnel, et c’est un peu le message de cette tribune, je trouve qu’on en fait un peu trop pour essayer de retenir des entreprises qui partiront de toutes façons et pas assez pour mettre le pied à l’étrier aux jeunes pousses (et aux jeunes en général). On peut voir tout le débat politique français sous cet angle, d’ailleurs : par exemple le chômage des jeunes a l’air d’être un problème secondaire par rapport au financement des retraites (malgré la corrélation évidente entre les deux).
      Comme tu dis, les entreprises ont une vie, et avec la mondialisation, on est limité au niveau de notre capacité à les retenir. Mais plutôt que de faire du dumping fiscal et du chantage à l’expatriation (qui aboutit par exemple à ces courbes en cloche pour les impôts, un vrai scandale), on ferait mieux d’investir dans l’avenir et l’innovation.

        • Je pense que Tom parlait des courbes en cloche de l’impôt en France: c’est pas tout à fait en cloche, mais en gros, Liliane B. est imposée à hauteur d’un cadre moyen (dans les 30% je crois). Un CSP lambda payera en proportion plus d’impôt.

          • Oui.
            Ce qu’il faut ajouter (et qu’on a appris avec toutes ces histoires) est qu’il existe non seulement des niches fiscales, mais tout un tas de combines pour minorer très significativement ses revenus (par exemple le Canard expliquait à propos de l’affaire Bettencourt bien qu’une façon de faire est, en gros, de laisser sa fortune à une boîte pour la gérer, qui se retrouve exonéréee de tout un tas d’impôts).
            A propos des impôts des riches, Paul Krugman, économiste plutôt à gauche (certes) mais quand même Prix Nobel :
            http://www.rtbf.be/info/economie/chronique-de-paul-krugman/les-riches-en-colere-et-leurs-impots-256214

  2. ça vient peut-être de moi, mais je vois plusieurs paradoxes dans ce billet (pour dire le moins) ; avant d’écrire un long commentaire, je m’interroge sur le point de départ :
    -la tribune d’un fiscaliste qui dit qu’il vaut mieux garder l’Oréal en France
    -la nouvelle de l’implantation de Google à Paris

    pourquoi en déduis-tu que l’on favorise trop les mastodontes en France, et pas assez l’innovation?

    • Parce que dans le discours public, tel que je le perçois, on valorise plus les mastodontes (Google, L’Oréeal) que les jeunes entreprises au nom de l’emploi. C’est clairement le sentiment que j’ai face à cette tribune et à cette annonce. Mais tu as le droit de ne pas être d’accord et de me démontrer le contraire (c’est un billet qui vise à susciter des réactions).

      • Justement, en parlant de discours public, l’article de ton lien commence par « Il est très en vogue de déclarer que les PME (petites et moyennes entreprises) sont plus importantes que les grosses entreprises » (comme des centaines de tribunes de presse qui traitent d’entrepreneuriat)

        • Oui, et il est aussi très en vogue de dire que la Recherche Scientifique c’est très important, qu’il faut bien la financer, dans tous les discours de politiques sur le sujet. N’empêche que si tu fais une école d’ingé et que tu fais un doctorat derrière, tu passes pour un semi-loser face aux types qui font de la finance chez la Sogé. De la même façon, on te dit dans des centaines de papiers que l’interdisciplinaire, c’est hyper super hypra important, mais les commissions interdisciplinaires du CNRS ont un poste par an à tout casser par interface.

          Sinon, c’est quoi ton point de vue exactement sur l’innovation en France ? Tu as l’impression qu’on est plus dynamique qu’aux Etats-Unis (au hasard) ? Que les start-up françaises en biotech se portent bien et sont compétitives à l’internationale ? Que les pouvoirs publics mettent le paquet ?

          • haaa mais je croyais que tu parlais du discours public sur les grands groupes! et je voyais pas trop comment tu en arrivais à ton constat sur l’innovation en partant d’une tribune random sur Liliane et de l’implantation d’un centre de R&D à Paris… surtout quand ça concerne deux entreprises qui recrutent des PhD par wagons (même si je ne pense pas que recherche et innovation soit équivalentes, il n’y a qu’à voir les fondateurs de tous les succès que tu cites).

            Sinon, il est évident qu’en France nous avons un déficit de culture entrepreneuriale par rapport aux US, mais tous les problèmes du pays ne sont pas réductibles aux grandes écoles (les tiens, peut-être). Justement, je me suis demandé en lisant ton texte : si un de tes camarades d’école d’ingé avait inventé facebook, tu n’aurais pas trouvé que c’était le comble de la culture du réseautage et que c’était bien peu innovant d’un point de vue scientifique ^^ ?

          • Le constat est indépendant des tribunes, si tu veux, les tribunes me semblent relever d’un certain état d’esprit pregnant en France et qui pour le coup a de vraies conséquences politiques.

            Tu as raison sur le facebook des Grandes Ecoles : par exemple, pourquoi a-t-on en France polytechnique.org, créé il y a environ 15 ans, polytechniciens.com, plus récent, … et pas Facebook justement ? Pourquoi les X ont-ils créé les outils pour réseauter entre eux et pas avec le reste du monde (non X) ?

          • Il faut quand même préciser que Facebook était au départ réservé à Harvard, Stanford, Princeton et Yale dans un deuxième temps. Comme quoi l’élitisme… Fais moi plaisir: tu aurais dit quoi si un X avait inventé un instrument de réseautage pour l’X, et l’avait ensuite étendu à Centrale, Mines et Ponts?

            Si tu veux vraiment savoir pourquoi Facebook est devenu ce qu’il est, il faut regarder du côté de l’incitation. Les créateurs de Facebook ont étendu leur trombinoscope parce qu’ils cherchaient à devenir riches, tout bêtement, alors que les sites que tu mentionnes sont le fait d’associations, non d’entreprises, dont le but n’est pas le profit.

            Donc la réponse à ton « pourquoi? », c’est, en gros, « pour l’argent ».

            Comme le dit très bien Goulu, quand un entrepreneur prend un risque élevé, le gain potentiel doit être élevé lui aussi. Il y a sûrement des gens désintéressés ici, mais à l’échelle d’un pays, c’est une réalité: si on veut des entrepreneurs, il faut que le jeu en vaille la chandelle. Puisque tu parlais de discours public, il faut peut-être se pencher sur celui qui en France traite de l’entreprise et de la notion de profit, en particulier à l’université, et qui étonnerait bien des Américains.

            Après, tu peux reprocher aux X de ne pas avoir eu l’idée de Facebook avant, mais il y a des centaines de pays et des milliers d’universités à travers le monde qui partagent ce tort, je ne suis pas sûr que ça puisse motiver le procès d’un système ^^

            PS @ Goulu : les FFF, ceux qui sont prêts à assumer une part du risque pour vos beaux yeux, sont les Family, Friends… and Fools 😉

          • Je crois qu’on va finir par se mettre d’accord qu’on n’est pas d’accord.

            La grosse différence entre l’X et Harvard, aussi, c’est une question de taille. On ne pouvait pas rester à l’échelle associative. Mais bon, on va encore dire que je délire si je dis que cela n’a aucun sens que nos promos de Grandes Ecoles soient si petites .

            Sur Facebook, c’est un peu facile d’arrêter l’histoire de Facebook à la date qui t’arrange. En France, à l’X, à l’ENS ou ailleurs, on fait beaucoup pour ne pas se mélanger à la plèbe, c’est tout (il suffit de voir les réactions quand on veut par exemple ouvrir le statut d’anciens élèves aux docteurs formés localement, ou quand la gigantesque ENS Ulm a émis l’idée de fusionner avec l’autre gigantesque ENS Cachan). Et encore une fois, ce n’est pas que Facebook, c’est aussi Google, les futures biotechs, etc… Franchement, tu trouves normal par exemple que la biologie soit autant absente des écoles d’ingénieurs ? Cela n’a vraiment rien à voir avec notre structure fossilisée de prépas-Grandes Ecoles centrées sur les maths et la physique, et avec notre malthusianisme maladif en matière d’enseignement supérieur « élitiste » ?

            Maintenant, si je te suis, si les X ne créent pas d’entreprises et n’innovent pas massivement, c’est parce que la société (et l’université) tient un discours négatif sur l’entreprise ? Ça ne me paraît absolument pas crédible; la réalité c’est qu’ à l’X, on t’apprend que pour réussir (je ne parle pas de faire de l’argent, tu as l’air d’assimiler les deux mais ce sont deux choses différentes), il faut (si possible) aller dans les corps de l’Etat pour pantoufler après et si imposssible, valoriser ton diplôme dans de plus ou moins grosse boîtes, tandis qu’à Harvard, on t’incite aussi à créer des entreprises, à faire de la recherche, etc… (ou a minima, on te laisse le loisir de le faire).

            Sur le discours public face à l’entreprise, c’est comme le discours public pour la recherche : tout le monde est pour a priori, mais notre élite dûment sélectionnée et éclairée passe son tour.

          • Le problème de l’innovation en France ne se résume pas à l’état d’esprit des élèves de l’X ; comme tu dis, il y a un tout bonnement un problème de taille pour tout lui attribuer (tu vois les autres écoles et filières innover massivement, toi?), problème sur lequel je suis d’accord, comme d’ailleurs sur la sous-représentation de la biologie. En revanche, les jeunes corpsards de ma connaissance ne me donnent pas vraiment l’impression de pantoufler…

          • « La grosse différence entre l’X et Harvard, aussi, c’est une question de taille. On ne pouvait pas rester à l’échelle associative. Mais bon, on va encore dire que je délire si je dis que cela n’a aucun sens que nos promos de Grandes Ecoles soient si petites . »

            Il faut quand meme noter que Caltech est presque 2 fois plus petite en terme de undergrad que l’X (500 eleves par an):

            As you might expect, admission to Caltech is competitive. We usually welcome approximately 230 new freshman
            http://www.admissions.caltech.edu/applying

            Il n’est donc pas sur que la taille soit si importante

  3. «[…] cela passera aussi par une mise à plat complète du système universitaire et surtout des Grandes Ecoles, qui sont là pour former des cadres (notamment les futurs patrons des grosses boîtes françaises) et non pas des chercheurs/créateurs d’entreprise. »

    Voilà ce qu’on appelle un magnifique lieu commun, digne du comptoir du coin. Je vous ai déjà lu plus avisé et plus nuancé que cela, TomRoud…

    Réfléchissez juste un instant : si les Grandes Ecoles n’étaient là que pour former les cadres et futurs patrons des grosses boites françaises, il suffirait de former quelques dizaines voire quelques centaines d’ingénieurs par an.

    Or c’est de l’ordre de *30 000* ingénieurs qui sortent chaque année du système éducatif. 100 fois plus. Dont 1/6 provenant des universités (mais beaucoup plus si on regarde juste les formations d’ingénieur scientifiques).

    Résumer la filière ingénieur française à X-Mines est absurde et stérile (même si ça amuse beaucoup les journalistes, et même si c’est très efficace pour alimenter les conversations de comptoir). Au fait, ils deviennent quoi, tous ces ingés, à votre avis ? Ils s’expatrient ? Non parce que patron ou cadre dirigeant d’une grosse boite française, c’est un peu bouché, du coup, avec autant d’ingés formés par an…

    Plus sérieusement, je suis d’accord sur le fait qu’on peut regretter que les entreprises françaises refusent toujours autant qu’il y a 10 ou 20 ans de recruter des docteurs pour faire de la R&D (enfin, surtout de la « D »), et aussi regretter qu’à part quelques unes, très rares, la politique de recherche sans perspective de développement à 2 ou 3 ans de l’immense majorité d’entre elles soit proche du zéro absolu.

    On peut enfin regretter que nos dirigeants politiques aient, dans une proportion bien trop grande pour être représentative, suivi le même type de formation. Non, je ne parle pas de l’ENA, mais tout simplement de la formation de juriste : regardez, et comptez, parmi tous nos chers ministres, combien ont une formation scientifique, combien ont une formation littéraire et combien ont une formation juridique. Le résultat est impressionnant, quand on sait à quel point la formation de l’esprit que l’on a reçu à l’école influence la manière de raisonner durant toute la vie d’adulte ! (Cela explique, entre autres, pourquoi ces dirigeants méconnaissent à ce point le fonctionnement de la recherche en général et de la recherche scientifique en particulier.)

    Mais dire que la faute en revient à l’existence de la dualité Université/Grandes Ecoles, qui priverait l’Université de l’image dont elle dispose dans les pays anglo-saxons (puisqu’elle a un monopole ou quasi-monopole de l’enseignement supérieur), voilà une antienne un peu trop récurrente, et un fossé qu’il me parait bien hasardeux de franchir. D’autant que d’autres pays ont aussi ces 2 grandes familles de formations supérieures (Canada, Allemagne, par exemple, si je ne me trompe pas), et il me semble que ces pays ne rencontrent pas les problèmes que vous relevez pour la France !

    PS : Au cas où certains m’accuserait de défendre becs et ongles ma corporation d’ingénieur Grandes Ecoles, je précise que je suis effectivement ingénieur, mais de l’Université… dans laquelle j’ai fait toute ma scolarité après le bac.

    • Petite correction dans «[…]la politique de recherche sans perspective de développement à 2 ou 3 ans[…]», il faut lire «[…]la politique de recherche sans perspective de commercialisation après 2 ou 3 ans[…]».
      C’est plus clair ainsi, il me semble.

    • Extrait de la 18ième enquête du CNSF sur la profession des ingénieurs (p17) :
      « Les ingénieurs sont concentrés dans les grandes entreprises : la moitié d’entre eux sont employés dans les très grandes entreprises de plus de 2000 salariés »
      Même page : 92 % des ingénieurs en France ont le statut cadre.
      Donc je ne vois pas vraiment où est le lieu commun quand je dis que la plupart des ingénieurs français sont formés à être cadre dans une grosse boîte. C’est du reste peut-être assez normal (?), mais ce que je déplore surtout, c’est justement la façon dont on conçoit l’élitisme et la réussite à l’intérieur des écoles. Dans mon école à moi, le bon parcours, c’était de rentrer dans une grosse boîte pleine de camarades pour aller le plus vite et le plus haut possible. Ce qui se passe par exemple dans les nombreuses banques françaises. Pas d’aller faire joujou pour lancer sa start-up de biotech, d’ailleurs en école on était trop occupé à s’amuser pour faire ça.

      Ce genre de réflexe ne se modifie pas en 10 ans et est, à mon sens, profondément révélateur de la philosophie générale du système. C’est simple : l’innovation, c’est risqué, on peut se planter, tout le contraire de la philosophie de la Noblesse d’Etat.

      Certes, le système nord américain a ses défauts, mais il n’a pas, il me semble, ces mauvais travers du système français. De ce point de vue, mon post-doc a été en ce qui me concerne une révélation. Maintenant, je suis peut-être horriblement biaisé parce que j’ai vraiment vécu le cliché dans les 2 sens, mais bon ….

      Sur la dualité Université/Grandes Ecoles on pourra lire cette autre tribune du monde :
      http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/09/13/prepas-elites-et-inegalites_1410470_3232.html
      [ Sinon c’est pas vraiment le sujet, mais je note aussi un peu amusé que les 3 premières « universités » françaises du classement du Times cumulent quelque chose comme 1000 à 2000 étudiants à elles trois par an. En même temps, si on fait tendre le nombre d’étudiants vers zéro, le ratio publications/nbre d’étudiants va tendre vers l’infini et les premières places sont à nous.]

      Je ne suis pas au courant de la double filiale canadienne, elle consiste en quoi exactement ?

      • Le statut « cadre » en France ne veut rien dire, ou plutôt, il ne désigne pas des gens qui encadrent. Il désigne seulement les caisses de retraite auxquelles on cotise, et accessoirement les grilles de salaire (dans certaines entreprises).

        Personnellement, je suis au statut « cadre » depuis mon premier jour de travail après mes études, et après largement plus de 10 ans de boulot, et 8 expériences dans des entreprises et des cadres différents (si j’ose dire), je n’encadre toujours personne… ce qui est le cas de presque tous les ingénieurs avec lesquels j’ai travaillé durant tout ce temps. Et ils étaient « cadres », eux aussi.

        Si demain, je me mettais à encadrer des gens, je deviendrais « chef d’équipe », avec 3 ou 4 personnes sous ma responsabilité. Et dans 10 ou 15 ans, je pourrais sans doute espérer diriger une vingtaine ou une trentaine de personnes. Mais pas plus… et je ne deviendrais certainement pas cadre dirigeant, avec une direction de centaines, voire milliers de personnes en dessous de moi (certes je ne crois pas avoir les dents qui rayent le parquet.)

        Le lot commun des ingénieurs en France, c’est bien celui-là : commencer par faire du développement et puis, après quelques années d’expérience dans le domaine, devenir chef d’équipe et finir, en fin de carrière, chef de chefs d’équipe. Ceux qui commencent directement par être directeur sont une toute petite minorité et ne sont pas représentatifs des ingénieurs (même s’ils font beaucoup de mal, parce qu’ils ignorent, voire méprisent le métier et les problématiques opérationnelles des personnes qu’ils dirigent, se contentant de résumer leur activité à de la comptabilité, et souvent à la petite semaine, en plus. Mais ceci est un autre débat.)

        Par ailleurs, même si ce n’est pas la majorité, dans les « entreprises de plus de 2000 salariés », il y aussi des entreprises dont l’activité principale est de louer l’essentiel de leur main d’œuvre (même si elles ne le disent pas trop fort, parce que normalement, en France, ça s’appelle de l’interim, et ces sociétés-là refusent à leurs employés les avantages pécuniaires et sociaux de l’intérim) : les sociétés dites de conseil et les sociétés de service informatique, par exemple.

        Maintenant, si les ingénieurs, dont beaucoup, en début de carrière, font du développement (mais presque jamais de recherche), le font dans des grandes entreprises, c’est essentiellement du fait des banques : en France, les banques n’investissent que très peu dans les petites entreprises innovantes. Elles préfèrent investir dans des grosses boites qui n’ont que peu de chances de faire faillite, et qui, de toute façon, disposent de suffisamment de capital productif pour qu’elles puissent se refaire sur la bête en cas de très gros pépin. Je peux d’autant plus en parler que j’ai moi-même commencé ma carrière professionnelle dans l’une de ces petites entreprises innovantes : j’ai été directement confronté au discours des banques (en gros, ça se résume à « OK, on veut bien investir chez vous, mais il faudrait d’abord que vous fassiez vos preuves », comprendre « que vous ayez suffisamment réussi » pour atteindre le niveau de développement cible !)

        Certes, en France, des financements existent pour faire démarrer des entreprises très innovantes, mais ce sont des financements essentiellement publics (ANVAR, banque OSEO, …). Et ces organismes de financement n’ont pas les épaules suffisantes pour apporter ensuite l’argent nécessaire à la poursuite du développement de ces entreprises innovantes après quelques années d’existence. Cela explique le plafond de verre rencontré par nombre de PME françaises qui ont énormément de mal à dépasser les 40 à 80 salariés… sauf à être très très patientes le temps d’accumuler la trésorerie qui leur permettrait de faire l’auto-financement, ou alors à accepter de se faire racheter par une très grosse boite, bien souvent étrangère (ce à quoi ma 1ère boite a fini par se résigner, d’ailleurs.)

        Bref, en France, le problème n’est pas dans la dualité université/grande école, il est tout autre, et sans doute encore plus profond. Il est dans ce que la société tout entière valorise et met en avant comme source de réussite. En l’occurrence, en France, c’est vrai, quand on a réussi à créer une société innovante, on n’a pas vraiment réussi (en tout cas moins que quand on passe à la télé ! 😉 ). Et malheureusement, ce n’est pas en faisant disparaitre les grandes écoles que cet état d’esprit disparaitra… 🙁

        •  » les banques n’investissent que très peu dans les petites entreprises innovantes. » Ce n’est pas un problème français, c’est tout simplement un principe même de la finance que le taux d’intérêt augmente (vite) avec le risque. Or une banque ne peut pas prendre de risques élevés : c’est votre épargne que les banques placent, ne l’oubliez jamais…

          Donc on ne peut financer une startup qu’avec les « FFF » (Family, Friends and Foes), puis les boites de capital risque et les « business angels », qui vont viser des ROI de 100% ou mieux pour que ça vaille le risque .

          Et c’est là que le fisc fout tout par terre dans certains pays : en taxant fortement les revenus des investisseurs qui ont eu de la chance, la relation rendement/risque est faussée. Les investisseurs investissent alors dans les start-up d’autre pays, dont un que je connais assez bien, dans lequel on considère que celui qui a perdu son investissement a autant contribué au fisc que celui qui a gagné : il a payé les mêmes salaires (imposables), financé les mêmes achats de matos soumis à la TVA etc…

          Vous voulez plus de PME dynamiques ? Baissez l’impôt sur le bénéfice des sociétés (33.3% en France, 8.5% en Suisse…) , et supprimez les gains en capitaux des investisseurs (18 à 25% en France, 0% en Suisse), ainsi que les droits de succession, car certaines boites déménagent simplement pour survivre au décès de leur fondateur…

          Je suis un sale capitaliste, hein ? Ben lisez http://drgoulu.com/2009/03/21/combien-dinegalite, surtout la fin, ou vous verrez que les inégalités en Suisse ne sont pas plus élevées qu’en France. Simplement ici on préfère enrichir les pauvres que taxer les riches…

          • « Donc on ne peut financer une startup qu’avec les “FFF” (Family, Friends and Foes), puis les boites de capital risque et les “business angels”, qui vont viser des ROI de 100% ou mieux pour que ça vaille le risque .  »

            Il y a des alternatives:
            Il me semble que la philanthropie et le mécénat sont par exemple développés et non marginaux aux US. Mets mon nom dans ta boîte et je te file X (X n’étant pas une somme dérisoire, parfois ça paye un bâtiment ou deux dans les facs, par exemple).

            Pour le reste, j’aurais de la peine à chiffrer ce que je dis, et on peut adhérer ou pas, mais je pense que les banques ricaines hésitent moins à financer des prêts risqués que chez nous (pour un exemple simple, le taux d’endettement de ma proprio pour payer sa baraque était de l’ordre de 90%).

        • A Dr Goulu

          Je suis d’accord avec mixlamalice : même avec un business plan tout juste correct, les banques US mettent l’argent sur la table, alors que les banques françaises refusent face à un business plan à la cible super positive malgré des hypothèses conservatrices. Alors que c’est leur métier de financer l’activité économique. Il y a une vraie différence de mentalité entre les 2.

          Par ailleurs, s’il est vrai que la fiscalité française ne favorise pas l’émergence de business angels, il faut aussi se méfier : moi, par exemple, je serais d’accord pour que l’impôt sur les bénéfices des sociétés ou sur la fortune soit largement baissé… mais à condition que s’assurer que les capitaux moins imposés soient réinvestis dans l’activité économique. C’est tellement facile de détourner la chose pour faire du rachat d’actions ou distribuer des titres aux seuls cadres dirigeants, comme les grosses boites françaises savent si bien le faire (contrairement à tant de boites US, où l’on considère que tout le monde contribue à son échelle au succès de l’entreprise, et où tout le monde reçoit une part, fût-elle modeste.)

          Enfin, comme dit mixlamalice, la philanthropie et le mécénat sont considérablement plus développés aux Etats-Unis qu’en France, même si c’est pour de mauvaises raisons de notre point de vue de Français (les Etats-Unis sont un pays très décentralisé, où il règne une méfiance profonde et viscérale vis-à-vis des institutions fédérales et de tout ce qui est étatique en général ; tout le contraire de la France, où l’on a tendance à tout attendre des politiques et de l’Etat… y compris en termes d’aides et de financement !)

          Quant à réduire l’impôt sur les successions, c’est une très mauvaise idée : les Etats-Unis imposent les successions aux descendants beaucoup plus fortement que nous autres Français, parce qu’ils savent que c’est le meilleur moyen de redistribuer la richesse d’une génération sur l’autre, et donc de stimuler l’économie et l’innovation à long terme. A l’inverse, ils savent que réduire comme peau de chagrin l’impôt sur les successions, c’est jeter les bases d’une économie de rentiers (la France a bien connu ça jusqu’à l’Entre-Deux-Guerres.) Et comme l’ont écrit les plus grandes fortunes américaines (Gates, Buffet, Jerry, …) dans une lettre ouverte à Bush fils il y a 10 ans, éliminer l’impôt sur les successions, c’est comme aligner sur la ligne de départ de la finale olympique du 100 mètres hommes en 2016 les enfants des finalistes olympiques du 100 mètres hommes de 1984. Comme si le fait d’être des « fils de » faisait automatiquement d’eux les coureurs les plus rapides du monde. Ce qu’ils ne seront pas, de toute évidence. Pour l’investissement et l’innovation, c’est exactement pareil : les meilleurs de demain ne seront pas les enfants des meilleurs d’hier. Pourtant, avoir des impôts sur les successions réduits à la portion congrue, c’est commencer par faire cette supposition.

          Bref, la meilleure solution pour trouver les meilleurs à chaque génération, c’est encore de forcer une certaine redistribution des richesses d’une génération sur l’autre (l’impôt est une manière de forcer cette redistribution, mais il en existe d’autres, que les Etats-Unis reconnaissent, comme les fondations privées, par exemple). Aussi injuste qu’elle puisse paraître à nos yeux, cette dépossession individuelle à court terme va dans le sens de l’intérêt collectif à long terme.

  4. Sur Bettencourt et la Suisse :
    Qu’il faille laisser une juste rémunération aux créateurs et développeurs d’entreprises est une évidence, mais cela doit-il valoir également pour une héritière, dont le mérite personnel en termes de création d’emploi ou d’innovation ne me saute pas aux yeux ? Liliane Bettencourt, la Paris Hilton du Lac Léman 😉 !
    Par ailleurs, si la Suisse parvient à maintenir un impôt sur la fortune faible, n’est-ce pas parce qu’elle tire une part substantielle de ses revenus du blanchiment de tous les trafics mondiaux ? Est-ce là la voie recommandée par le fiscaliste ?

    Sur l’innovation en France :
    Attendre une mise à plat complète du système des grandes écoles me paraît mettre de trop lourds obstacles sur la route 🙂 ! Il me semble que la généralisation de cours de et des choix pertinents d’intervenants extérieurs permettraient aussi d’avancer sur le chemin de l’innovation.
    Quant au “Crédit Impôt Recherche” c’est sans doute une bonne idée mais j’ai été scandalisé de constater que des banques ou assurances arrivent à financer leurs projets Web par ce biais au prétexte que les techniques mises en jeu étaient inconnues de leurs équipes 🙁

    • … généralisation de cours de création d’entreprise …

      Ce n’est bien sûr pas la réponse à tout, mais cela participe d’une prise de conscience par les élèves et d’une démythification.

    • D’après http://fr.wikipedia.org/wiki/L'Or%C3%A9al , l’Oréal est passé de 49150 employés en 2001 à 67662 en 2008, soit 2600 emplois créés chaque année. Liliane Bettencourt détient encore 30% des actions, tu peux mathématiquement lui reconnaître entre 10’000 et 20’000 créations d’emploi depuis qu’elle est au Conseil d’Administration, en 1957. Parmi ceux-ci certainement plusieurs chercheurs qui ont fait en sorte que les produits L’Oréal sont compétitifs au point que ma fille ne rêve que de s’en payer, et Nestlé de devenir majoritaire…

      Si Liliane avait pris deux ou trois mauvaises décisions, L’Oréal aurait disparu comme de nombreuses autres entreprises et elle aurait été villipendée dans la presse comme héritière dispendieuse et indigne. Elle a contribué à transformer la PME reçue de son père en leader mondial. Respect. Et elle reste fidèle à son pays malgré tout ce qu’il lui fait voir. Re-Respect.

      Attendons effectivement 50 ans pour voir si Paris Hilton fait aussi bien…

      • Liliane Bettencourt a-t-elle le moindre rôle dans le pilotage de L’Oréal ?

        Un fortune de 15 milliards d’euros pour la création de 15.000 emplois, elle est donc rémunérée à un million d’euros par emploi créé, est-ce légitime ?

        • Elle est au Conseil d’Administration, donc elle a non seulement un rôle mais une responsabilité dans la stratégie de l’entreprise.

          Tu confonds fortune et rémunération. Sa fortune est essentiellement la valeur de ses actions l’Oréal, qui est capitalisée 41.5 Milliards d’Euro. Ses 30% valent 12.45 B. La valeur boursière d’une entreprise n’est que peu corrélée au travail de ses salariés, et peu varier vite. Si demain une crème l’Oréal cause des cancers de la peau à quelques top-models, Liliane perd quasi tout du jour au lendemain.

          La rémunération de ce risque que prend Mme Bettencourt et les autres actionnaires est d’une part l’augmentation de la valeur de l’action, mais qu’elle ne peut toucher en liquide qu’en vendant des parts, et d’autre part le dividende, qui est de l’ordre de 2% ( http://www.bourse-investir.com/analyse-dividende.html ) du capital, ce qui fait tout de même 250 Millions d’Euro par an pour elle, ce montant étant prélevé sur les benefs de la boite. Et ceux-là, on peut effectivement considérer qu’ils sont produits par le travail de 67000 employés, dont chacun rapporte 3700 Euros cash à Mme Bettencourt, qui ne sait plus quoi faire de tant de fric, la pauvre 🙂

          Est-ce légitime ? Je ne sais pas, mais c’est comme ça que ça marche.

          • Qu’elle siège au Conseil est une chose, le rôle effectif qu’elle y tient en est une autre, à laquelle je crains que personne ici ne sache répondre.

            Avec 250 M de revenu annuel et 15 Mds de patrimoine, elle gagne 8.000 fois plus qu’un français moyen et possède 100.000 fois plus, parce qu’elle a été fille de son père et qu’elle a siégé, avec sagesse sans doute, au Conseil depuis 1957.

            Savoir si c’est légitime, c’est pourtant bien toute la question.

  5. Je connais un cancre de mon âge, qui après le bac (1981) s’est lancé dans le minitel, dans la cave de son père. Son petit logiciel a bien marché, il était content. Puis il a vendu un second logiciel, c’était pour de la gestion des commandes des magasins par minitel, pour faire automatiquement les réassorts, et ça lui a permis de créer une boîte avec un petit peu de personnel. A l’arrivée de l’internet, il a créé un site web de e-commerce : sa bonne idée, c’était que le nom du site commence par la lettre a. Puis il a agrandi sa boîte pour faire face au développement du e-commerce. Puis il a trouvé ça fatigant, de gérer une grosse boîte de cinquante personnes. Il a vendu sa boîte d’internet à France Telecom. Trois cent millions d’euros.
    quinze ans avait passé. Avec mes petits camaraes crânes d’oeuf, on a fait les prépas. On a fait l’X. Et mon voisin de chambre à polytechnique est entré chez France Telecom, et on lui a dit que France Telecom venait de racheter a……..com trois cent millions d’euros. Et il est devenu directeur de la boîte, et il est très fier de diriger cette boîte, créée dans une cave par un cancre.

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