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Triste tropisme

Je ne peux m’empêcher de réagir à la présentation de cette info (via Rue89):

En lui retirant un gène, on peut rendre une souris lesbienne

Une équipe de scientifiques sud-coréens a déterminé qu’en procédant à l’ablation d’un gène sur une souris femelle dès le stade embryonnaire, la souris devenue adulte repoussait les avances des mâles et recherchait la compagnie des femelles.

Ce qui est tout à fait fascinant est qu’il y a des tas d’études sur le sujet qui montrent bien la complexité bien plus grande des choses. J’avais parlé il y a quelques années des travaux de Catherine Dulac, à Harvard, qui elle aussi pouvait rendre des souris adultes lesbiennes par ablation de l’organe voméronasal . Les conclusions me semblaient beaucoup plus subtiles et intéressantes :

Plutôt que de construire un cerveau mâle ou un cerveau femelle, la nature construit un cerveau de souris, puis il y a un interrupteur dont le rôle est d’assurer que l’animal se comporte de façon conforme à son sexe.

On pourrait penser que le gène modifié par l’équipe des scientifiques sud-coréens n’est donc qu’un interrupteur parmi d’autres. Pourtant, si j’en crois le Telegraph, l’équipe en question a un tout autre point de vue, en reprenant l’idée d’un cerveau sexué pendant le développement :

The mutant female mouse underwent a slightly altered developmental programme in the brain to resemble the male brain in terms of sexual preference.

Les souris mutantes femelles suivent un pogramme de développement du cerveau légèrement altéré aboutissant à un cerveau ressemblant au cerveau mâle en termes de préférence sexuelle.

Les auteurs coréens exposent dans leur article leur paradigme comme quoi les cerveaux sont femelles par défaut et citent comme référence ce qui ressemble à un manuel pour étudiants de 2007 (pas forcément à jour sur les travaux de Dulac, donc). L’une des deux équipes se trompe forcément, mais à moins qu’ils aient été contestés -je ne suis pas ce domaine-, les résultats de Dulac paraissent bien plus forts et spectaculaires.

On a ici un exemple potentiel intéressant de rétroaction positive entre sciences et media. Le paradigme collectif actuel est que beaucoup de comportements sont en grande partie génétiquement déterminés. En conséquence, beaucoup de recherches se focalisent sur la recherche de « gènes du comportement ». Lorsque l’on découvre comme ici un gène changeant drastiquement un comportement, il est alors très tentant de penser que le paradigme implicite s’en trouve renforcé.

Or, dans ce cas précis, on a avec les études de Dulac un contre-exemple flagrant de ce paradigme, et un mécanisme alternatif très clair : le cerveau n’a pas de sexe, ce sont les stimulus internes (hormones ou phéromones) qui changent les comportements. Peu importe : les recherches sur les déterminants génétiques continuent manifestement, et les media les répercutent, sans mettre en perspective avec le contre-exemple de Dulac (c’est d’ailleurs l’une des lacunes du journalisme scientifique à l’heure d’internet que de rarement faire le suivi dans un domaine donné). La recherche comme la presse, en privilégiant certaines pistes ou certains discours tout en oubliant de spectaculaires contre-exemple scientifiques de ce qu’elles affirment, ne seraient-elles pas victimes – et le grand public avec- de leurs propres a priori idéologiques ?

About the author

Tom Roud

Nanoblogger scientifique, associate professor incognito (ou presque). Suivi par @mixlamalice

7 Comments

  • Ca me fait penser aux recherches d’une amie Corréenne, doctorante en psychologie au Japon. Elle a comparé l’évolution de la perception de l’homosexualité au Japon et en Corée. Malgré des cultures très proches, et un taux d’acceptation similaire il y a 20 ans (faible), l’homosexualité est de mieux en mieux acceptée au Japon alors qu’elle reste tout aussi repoussée en Corée.

    Elle souligne en particulier la corrélation avec l’image de l’homosexuel dans les média. Depuis de nombreuses années les média Japonais mettent en avant des homosexuels affichés ou des travestis, alors que les séries TV coréennes commencent à peine à parler à mot couvert d’homosexualité.

    Est-ce que cette vision culturelle a influencé le travail de l’équipe Coréenne ?

  • Pour moi le gros écueil de la vulgarisation, c’est que les journalistes ont des préjugés, dont ils ne sont pas nécessairement conscients. L’inscription congénitale d’une orientation sexuelle me semble un sujet typique dans ce registre.

  • En y repensant, je me dis que l’idée du « switch », de l’interrupteur, procède peut être aussi d’un préjugé, l’idée que l’objet d’attirance sexuelle serait forcément mâle ou femelle. Le même propos aurait sans doute pu décrire les mêmes observations en parlant d’un « variateur », qui suggérerait l’idée qu’il puisse y avoir des degrés et que tout ne serait pas 0 ou 1.

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