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Nuages sur le recrutement des chercheurs

Cette semaine ont lieu pendant quelques jours les derniers oraux de recrutement CNRS, pour une commission interdisciplinaire.

Comme chaque année, quelques dizaines de candidats devaient converger à Paris à leurs frais pour venir raconter pendant un petit quart d’heure leurs recherches passées et futures, dans l’espoir que ce petit quart d’heure leur permettra d’en finir avec leur post-doc et leur assurera un sésame vers un poste de recherche à vie. Comme chaque année la compétition est féroce : le ratio candidats/poste dans ces commissions interdisciplinaires est beaucoup plus haut que dans les commissions « normales », grosso modo 30 à 50 pour 1.

Cependant, contrairement aux années précédentes, un événement a empêché la venue de nombreux candidats : l’éruption volcanique en Islande a en effet coupé les lignes internationales. Les « locaux » n’auront aucun problème pour rejoindre Paris, mais les nombreux post-doc à l’étranger en sont réduits soit à faire une croix sur le concours, soit à s’engager dans un périple européen en passant par exemple par l’Espagne épargnée pour rejoindre Paris en voiture (si tant est qu’ils aient pu avoir des billets d’avion à temps). Bon courage à eux….

Particulièrement cette année, ces événements mettent en lumière le caractère archaique de l’un des concours majeurs pour le recrutement des chercheurs en France. Le concours du CNRS serait parfait s’il était à « vocation » régionale ou nationale, avec un nombre relativement faible de candidats, eux-mêmes relativement peu avancés dans leurs carrières. Or, aujourd’hui, c’est tout le contraire : le concours du CNRS est très international (par la nationalité de ses candidats ou leur provenance), est devenu massif en terme de nombres de candidats, et avec l’abandon de la limite d’âge il y a quelques années, les candidats recrutés deviennent mécaniquement de plus en plus seniors en moyenne.

On pourrait objecter que malgré ses défauts, ce concours reste « juste » (ou équitable) et est capable de discerner les « meilleurs » candidats. Je ne rentrerai pas dans ce débat houleux, tout juste me contenterai-je de souligner que les considérations plus diverses ne sont certainement pas étrangères au recrutement quand la masse de candidats ayant le « niveau » est bien plus importante que le nombre de postes ouverts. On pourra aussi constater que la nature même du concours très ouvert thématiquement dans chaque section ne favorise pas nécessairement le développement de très nouvelles pistes de recherche mais plutôt une espèce de statu quo scientifique, on entend tous des histoires du genre « tu me donnes un candidat dans la sous-discipline X, je t’en donnerai un dans la sous-discipline Y ». Cela explique peut-être la force du CNRS dans des disciplines très traditionnelles (telles que la physique et les maths) et sa relative faiblesse ou son manque de réactivité dans d’autres domaines plus récents.

J’avais déjà témoigné de ce qui se passait en Amérique du Nord (voir mon billet spécial sur le sujet). Plus proche de nous en terme de « principe » et de taille, on pourrait s’inspirer aussi du fonctionnement de la Royal Society britannique dans sa sélection des « fellows ». Les candidats envoient un court dossier (projet limité à 2 pages, 2 lettres de recommandation, 1 budget, 1 résumé scientifique, 1 résumé vulgarisé, 1 lettre de soutien de l’université). Ce dossier est ensuite relu par les pairs au cours de deux cycles de revues, qui permettent de sélectionner les meilleurs candidats (et donc d’écrémer les 75% de candidat qui de toutes façons n’auraient eu aucune chance). Enfin, les candidats restant sont interviewés de façon totalement informelle (les membres du jury doivent avoir lu les projets), ironiquement, la videoconférence est même recommandée pour les candidats à distance.

Il ne serait pas tellement difficile de transposer le système à l’anglaise au système français. De fait, c’est un système assez proche de ce qui se passe pour les auditions de projets type CDD jeunes chercheurs qui se multiplient en ce moment en France. On pourrait aussi imposer des règles du type « un candidat auditionné au plus par labo » qui réduiraient considérablement la masse des candidats présentés. En fait, si on trouvait un moyen de faire une présélection (soit par le CNRS, soit par les labos eux-mêmes), on aurait tout le loisir de mieux évaluer les candidats et de dépoussiérer ainsi un concours dont les structures fleurent un peu trop la troisième République.

Notons pour finir que du fait des problèmes dans le transport, si j’en crois Libération à 12h45, Chatel vient de reporter certains concours de l’Education Nationale. Peut-être serait-il judicieux d’en faire de même pour les concours de chercheurs naturellement plus internationaux.

About the author

Tom Roud

Nanoblogger scientifique, associate professor incognito (ou presque). Suivi par @mixlamalice

20 Comments

  • « le ratio candidats/poste dans ces commissions interdisciplinaires est beaucoup plus haut que dans les commissions “normales”, grosso modo 30 à 50 pour 1. »

    Dans une commission normale, effectivement, le ratio est plutôt de 10 à 20 pour 1 pour les postes « blancs ». Pour les postes fléchés on peut atteindre le 2 ou 3 pour 1 (mais généralement pour ces postes, il y a un candidat qui sait que c’est pour lui et le ou les autres qui viennent pour faire le nombre au cas ou, sur un malentendu…).

  • Les concours seront reportes si celui ou celle qui devait finir premier n’a pas se rendre a l’oral.

    • Là, je crois que c’est le plus beau résumé de toute cette historie qu’on puisse faire. Well done !

  • @Benjamin : En tous cas pas le directeur de la section. Plus probablement, le service du concours, ou leurs supérieurs (direction du CNRS ? Ministre ?).

    • De toute façon, vu le déjà peu de cas qu’on fait des candidats pour une audition sans éruption volcanique, et le peu d’exposition médiatique de la recherche en général (On a beaucoup plus vu V. Pécresse lors de sa magnifique campagne aux régionales et de la br… qui a suivi que pour son boulot de ministre, malheureusement…) et des post-doctorants en particulier, peut-on décemment espérer quelque chose?
      L’agreg ou le Capes sont des concours quand même connus dans l’opinion publique et une publicité du genre « la moitié des candidats n’ont pas pu faire le déplacement et le concours a été quand même tenu » ferait mauvais genre dans le climat politique actuel.
      Le concours CNRS, personne ne connaît à part ceux qui le passent ou le font passer, et donc, tout le monde s’en fout.

    • C’est probablement un des problèmes récurrents du CNRS. « l’autorité qui peut reporter les concours » (ou, de façon générale, l’autorité qui a la capacité de prendre une décision, même si elle est impopulaire / dangereuse / risquée) n’existe sans doute pas.

      Le directeur de la section du CoNRS transmet au directeur de département, qui passe au directeur d’institut, qui transmet au responsable de la discipline, qui passe… et ça arrive au président. Qui n’ose pas (ou qui vient d’arriver, et donc…)

      Soyons clair, reporter un concours ou même décider d’auditionner par vidéoconférence un candidat absent, ce serait s’écarter de la règle, et donc être vulnérable à une attaque en annulation devant le tribunal administratif. Donc prendre un risque. Quelle niveau hiérarchique du CNRS atteint le stade magique où on est suffisamment proche des candidats pour réaliser le gâchis qu’il y a à rater le concours à cause d’un avion disparu et suffisamment élevé dans la hiérarchie pour pouvoir assumer un risque pareil ?

      • Bah tu vois, j’ai essayé de contacter le service du concours par e-mail et tout le monde a l’air en vacances (si j’en crois les e-mails d’absence que j’ai reçus). N’est-ce pas aussi une bonne raison de faire casser le concours ? Il y a quelques années, les dossiers CNRS de TOUS les candidats étaient aussi sur des serveurs en accès quasi-libre (en tapant la bonne URL, on pouvait voir n’importe quel dossier). Est-ce que j’aurais dû protester et faire ainsi casser le concours ? Celui qui essaie de faire casser le concours, il est, je pense, grillé à vie, donc où est le risque ?

        • Il y a « quelques » années, les dossiers de recrutement devaient arriver avant la date limite, le cachet de réception par l’organisme (université, CNRS) faisant foi. Ce qui voulait dire envoi par UPS/Fedex/DHL/Chronopost, et des coûts bien plus élevés pour les candidats à l’étranger, en plus de préparer et d’envoyer le dossier 3 jours plus tôt.

          Il n’y avait aucune possibilité de recours si les choses tournaient mal. Cette année là, j’ai perdu mes chances dans une université de l’ouest parce que l’avion d’UPS qui amenait mes dossiers avait eu un incendie à l’aéroport de Londres.

          Et puis un candidat en a eu marre de claquer des milliers de francs (oui, c’était il y a vraiment longtemps) et a fait un procès. Magiquement, l’année d’après, on est passé à « le cachet de la Poste faisant foi » (et on en a profité pour enlever l’obligation de joindre au dossier la thèse et les publications, ce qui faisait un dossier très lourd).

          Mais je pense que les auditions MCF seraient plus vulnérables à un procès, parce que la vidéo-conférence est déjà prévue pour les auditions (mais jamais utilisée) et parce que celui qui fait un procès ne serait grillé que localement.

  • @Tom : déjà, le CNRS auditionne tous les candidats qui se présentent, ce qui représente un grand coût pour le jury et les candidats, et limite le temps disponible par candidat.

    L’INRIA opère une pré-sélection des candidats basée sur leur dossier, et n’auditionne que les candidats qui ont une chance d’aller au bout. Ça limite la casse.

    • Je pense que le peer-review, c’est un peu comme la démocratie : tout le monde est critique, mais personne ne sait par quoi le remplacer 😉 .

  • A ma connaissance, les « acceleration career fellowdhips » britanniques dont tu parles sont des CDDs de 5 ans… Pas forcement l’ideal donc. Mais c’est vrai qu’une preselection au CNRS eviterait un beau gachis de temps et d’argent, a  defaut de mieux selectionner les candidats.
    Bon courage pour la suite !

  • […] Pour le mois de juin, c’était la première fois que je lisais trois longs papiers sur un même sujet et parus dans trois magazines scientifiques. Les angles d’approche étaient légèrement différents mais globalement, c’était les mêmes réponses aux mêmes questions : pourquoi l’éruption, quelles sont les conséquences, etc. D’où une impression de répétition et d’ennui à la longue. A comparer avec l’article que j’ai fait sur les caractéristiques du panache du cendre ou celui du Dr Goulu à propos des cendres dans les réacteurs ou encore le billet de Tom Roud sur les répercussions de l’éruption sur le recrutement des chercheurs en France. […]

  • […] Pour le mois de juin, c’était la première fois que je lisais trois longs papiers sur un même sujet et parus dans trois magazines scientifiques. Les angles d’approche étaient légèrement différents mais globalement, c’était les mêmes réponses aux mêmes questions : pourquoi l’éruption, quelles sont les conséquences, etc. D’où une impression de répétition et d’ennui à la longue. A comparer avec l’article que j’ai fait sur les caractéristiques du panache du cendre ou celui du Dr Goulu à propos des cendres dans les réacteurs ou encore le billet de Tom Roud sur les répercussions de l’éruption sur le recrutement des chercheurs en France. […]

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