Espèce d'X-Woman

L’actualité scientifique chaude de la semaine nous vient tout droit de l’équipe de Svante Paabo, l’homme qui séquence Néandertal : il s’agit de l’étude de l’ADN mitochondrial d’un bout de phalange humain remontant à 40 000 ans, découvert dans une grotte à Denisova en Sibérie.

La grosse surprise, c’est que cet ADN ne ressemble à rien de connu : le séquençage révèle que les ancêtres du propriétaire de ce doigt se seraient séparés de notre lignée il y a plus d’1 million d’années (voir arbre ci-dessous) !

Du coup, on n’a aucune idée de la tête de la personne à qui pouvait appartenir cet ADN mitochondrial. Les chercheurs l’ont surnommé « X-woman », woman car l’ADN mitochondrial est cet ADN transmis en ligne directe par votre seule maman -souvenez-vous, c’est cet ADN qui a causé des soucis à la police scientifique– et X pour l’inconnu de cette séquence d’hominidé à l’origine mystérieuse (serait-ce encore un coup des cylons ?).

Le débat en cours sur la blogosphère (et dans les papiers à venir) est le suivant : nouvelle espèce humaine or not ? Le papier lui-même ne prend pas position, parlant de lignée et pas d’espèce; Carl Zimmer et John Hawks ont écrit chacun de très bons billets là-dessus discutant la question (ici et; John Hawks utilise le terme « Yéti » pour désigner l’hypothèse nouvelle espèce ) tandis que la revue Nature dans laquelle est publiée l’étude franchit la ligne jaune en klaxonnant et titre sur le fait qu’une nouvelle espèce humaine a été découverte par la seule analyse d’ADN.

Cette affaire est effectivement intéressante dans le sens où elle permet de réaliser à quel point la notion d’espèce est floue, surtout en paléontologie : a moins d’avoir une machine à remonter le temps, il n’y a quasiment aucune chance de pouvoir tester un critère d’interfécondité . Donc comment définir une espèce dans cas-là, comment en particulier distinguer un homo sapiens d’un autre hominidé ? Comment même être sûr qu’un homo sapiens contemporain est bien de la même espèce qu’un ancêtre Cro-Magnon ?

Classiquement, en paléontologie, les critères de classification d’espèces sont purement morphologiques. Avec les recherches de Paabo, les analyses d’ADN rentrent dans la danse et on a désormais un deuxième critère intéressant qui peut compliquer l’analyse. Pour l’instant, on n’a pas eu de grosses surprises : par exemple, Néandertal a un ADN manifestement assez différent de sapiens, tout comme sa morphologie. Mais la découverte de ce bout d’os va peut-être compliquer considérablement le tableau. Le séquençage de l’ADN nucléaire est en route, et qui sait, on va peut-être découvrir un squelette plus complet un jour ou l’autre qui va permettre de faire une analyse morphologique.
Imaginons alors quelques scénarii :

  • l’ADN nucléaire a les mêmes divergences que le mitochondrial, la morphologie est différente à la fois de Néandertal et sapiens -> c’est une nouvelle espèce, un Yéti. Les critères classiques pour la classification des espèces sont saufs.
  • Mais on peut avoir d’autres cas plus embêtants : si l’ADN nucléaire est proche de sapien ou Néandertal, avec cet ADN mitochondrial différent, nous voilà avec un joli changement de paradigme sur l’évolution humaine (et c’est un peu ce que John Hawks souligne dans son billet).
  • Le « pire » cas serait que l’ADN nucléaire soit éloigné de sapiens et Néandertal, mais que la morphologie soit proche de l’un ou de l’autre. Là, on peut commencer à se poser des questions dans tous les sens, à la fois sur la pertinence des classifications en espèces sur la base de la morphologie, ou sur les interfécondités possibles entre hominidés, les convergences évolutives, etc…

Bref, c’est peut-être connu comme le loup blanc dans le milieu, mais le fait d’étudier ADN et morphologie en paléontologie amènera peut-être à devoir penser la notion d’espèce en considérant à la fois le génotype et le phénotype; une nouvelle définition sur cette base (voire un abandon pur et simple pour privilégier la notion de lignée) peut devenir nécessaire s’il n’y a pas d’interprétation parcimonieuse évidente des données.

Cela dit, on peut penser comme John Hawks que certaines réponses à ces questions sont déjà connues de l’équipe de Paabo, simplement que les résultats ne sont pas encore publiés :

I wonder if this is only the first shoe, and there is another left to drop? These guys know as well as I do the gene trees are not species trees, and that such an obvious point that — even though this is Nature we’re talking about — the reviewers should have caught it.
So maybe there are already hints that the autosomal comparison will fall in the same direction as the mitochondrial comparison with Neandertals: different from them, different from us.
Maybe it’s a Yeti after all.

[Un peu d’autosatisfaction pour terminer : mes prédictions 1 et 3 pour l’année 2010 dans le domaine de l’évolution se trouvent simultanément réalisées avec cette histoire 😛 ]

6 réflexions au sujet de « Espèce d'X-Woman »

    • Hawks est faussement naif : il sait très bien que si Nature laisse passer des bêtises, c’est au moins autant par désir de buzz que par incompétence (quoique j’ai quelques exemples en tête d’incompétence manifeste de l’éditeur 😛 ).

  1. « il n’y a quasiment aucune chance de pouvoir tester un critère d’interfécondité ».. Si je ne m’abuse, chimpanzés et gorilles étant interféconds, il y a de fortes chances pour qu’hommes et chimpanzés le soient également. A plus forte raison, sapiens et neanderthal… Tu ne crois pas? (si tant est qu’il s’agisse de croyance…)

  2. La prévision 2 est également confirmée : en effet depuis les résultats des Régionales on est sûr qu’avec l’UMP l’homme vient de fabriquer un organisme vivant artificiel ! Je laisse aux lecteurs le soin d’identifier les bouts de bactéries qu’il a fallu assembler pour faire naitre cette désormais bactérie Frankenstein.
    Et l’Histoire proche se chargera aussi de démontrer qu’un processus semblable est à l’oeuvre sur la gauche …

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