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L’avenir de la publication scientifique : la diapo Powerpoint

Je me suis vendu à la revue scientifique Nature. En échange d’un abonnement de 6 mois gratuit à la revue, j’ai en effet accepté une tâche des plus ingrates : participer à un panel de lecteurs de la revue, qui consiste à répondre périodiquement à des enquêtes sur sa forme et son contenu [1]. Mais on en apprend parfois de belles dans ces enquêtes : notamment les futurs projets éditoriaux de la revue.

Manifestement, donc, Nature prépare une nouvelle formule et sondait dans sa dernière enquête ses lecteurs fidèles (moi inclus). Nature nous proposait de nous prononcer notamment sur les alternatives suivantes :

  • une formule toute online
  • une formule online avec une formule papier contenant uniquement les abstracts d’articles scientifiques + les articles connexes (éditoriaux, news, journal clubs, etc…)
  • une formule mixte appelée « two-page added value ».

Décrivons cette dernière formule qui semble être l’objectif réel de Nature qui proposait une maquette de la future revue (j’ai manqué d’à propos et n’ai pas eu le réflexe de faire une capture d’écran pour vous montrer).

On peut rapprocher cette formule de cette d’une autre revue du groupe : Molecular Systems Biology (MSB), la revue de biologie intégrative de Nature ainsi que des innovations de Plos. Si vous souhaitez publier dans MSB ou dans Plos, vous devez fournir un résumé, un synopsis, retraçant les grandes lignes et les grands résultats de votre article notamment pour un public moins spécialiste.

La formule « two-page added value » pousse cette logique à l’extrême. La revue papier ne contiendrait en effet que deux pages standardisées par article, l’article complet étant disponible sur le site de la revue. Ces deux pages contiendraient les éléments les plus saillants de l’article : figures principales, listes à « puces » avec les résultats marquants, résumé pour les journalistes, principales références (!). Autrement dit, ce que Nature considère être la sève de la sève de l’article.

On sent bien là le prolongement d’une tendance de plus en plus fréquente dans les « grosses » revues scientifiques. Imprimer un gros article plein de texte compliqué et/ou de formules, c’est chiant, et c’est cher, alors que la plupart des gens ne lisent de toutes façons que quelques articles scientifiques par revue. Condensons donc au maximum; le chercheur sera heureux de lire ces deux pages d’autant plus rapidement qu’il n’a pas de temps à perdre pour rédiger ses grants. Le principe roi devient la communication plus que la science : communication des scientifiques à leurs pairs (avec de bons gros mots flashy ) mais communication aussi vers la société plus généralement (d’où la synthèse des résultats comme dans une diapo Powerpoint).

On pourrait se réjouir d’un allègement des revues et d’une meilleure organisation. Sauf que :
– le prix de la revue ne diminuera évidemment pas : pour compenser, Nature proposera manifestement dans son futur abonnement des packages obligatoires (sur lesquels j’ai été interrogés dans l’enquête), comme un abonnement à une autre revue du Nature Publishing Group ou à Scientific American.
– les scientifiques seront évidemment responsables du nouveau travail éditorial. A se demander d’ailleurs parfois pourquoi on paie des abonnements (voire la possibilité de publier) à prix d’or …
– surtout, on continue sur une très mauvaise pente. On est déjà au stade où les articles sont des communications rapides relativement imprécises et où tout le contenu technique est passé en Supplément. Nature s’apprête donc à rajouter une autre couche : les deux pages de comm’ en plus de l’article (j’imagine que le Supplément restera). On pourrait penser que cela ne constitue que des problèmes de forme, mais cela pose en réalité de vrais problèmes scientifiques : la qualité des articles baisse car les détails cruciaux sont enterrés en Supplément et les referees n’ont ni le temps, ni l’énergie, ni d’ailleurs parfois la possibilité réelle de creuser dans des Suppléments d’articles de 80 pages. Dans ma discipline, de ce fait, il y a un gros problème : il est parfois impossible de reproduire le modèle mathématique détaillé uniquement en Supplément (les maths n’ont pas de place dans les vrais articles, pas assez porteurs au niveau comm’).

Le plus incroyable est que Nature a l’air d’assumer totalement cette nouvelle politique très tournée comm. Dans un edito récent , Nature reconnaissait benoîtement qu’ils prenaient la liberté de s’asseoir allègrement sur l’avis des referees s’ils estimaient qu’une contribution scientifique était d’importance. Notion bien floue [2], d’autant que l’estimation de l’importance de la contribution repose entièrement sur l’avis des éditeurs de Nature, qui, même si, je cite, « passent plusieurs semaines par an dans les conférences scientifiques et les labos et lisent constamment la littérature » (!), n’ont pas nécessairement l’envergure scientifique pour juger correctement de la qualité d’un papier (au contraire d’une revue comme PNAS par exemple où les éditeurs sont les académiciens reconnus). C’est particulièrement problématique quand on lie interdisciplinaire et volonté de communication : pour parler de ce que je connais, certains papiers de « systems biology » bien affirmatifs et bien ambitieux publiés par Nature dans le passé sont notoirement insuffisants voire carrément faux. Une tendance qui ne peut que se prolonger voire s’amplifier compte-tenu des projets de Nature, au risque de créer encore plus de confusion…

[1] Rassurez-vous, ma participation reste gracieuse : si Nature n’est pas satisfait, ils ne me renouvelleront pas mon abonnement gratuit …
[2] en ces temps de buzz et de concurrence acharnée entre revues, l’importance pour Nature est-elle synonyme d’importance scientifique ?

About the author

Tom Roud

Nanoblogger scientifique, associate professor incognito (ou presque). Suivi par @mixlamalice

10 Comments

  • Intéressant.

    Mais honnetement, tu lis les articles de Nature dans la revue papier ?

    Moi non. Ce que je lis, c’est tous les articles connexes. Quand un « vrai » article sort sur un sujet proche du mien, je le lis en ligne, comme tous les autres. Tout simplement parce que les articles scientifiques, je ne les trouve pas en feuilletant les revues mais en cherchant des mots clefs sur PubMed ou Google Scholar, à l’exception d’une poignée de journaux dont je reçois la table des matières par email.
    Donc si j’étais individuellement abonné à Nature (faut que je renouvelle…), c’est pour y lire les articles connexes, éventuellement les « news and views » mais certainement pas les articles scientifiques. Je ne me suis jamais abonné à Nature Neurosci, Neuron ou J Neurosci par exemple. Pourtant j’y trouvais beaucoup plus d’articles scientifiques qui m’intéressaient que dans Nature.

    Après, je suis d’accord avec tes remarques sur la dérive com. Mais ça concerne quoi ? Nature et Science ?
    Ce n’est pas n’importe quels journaux, d’accord. Y publier (en 1er auteur) c’est la quasi certitude de décrocher un poste de prof. Pour dire si ce sont des faiseurs de rois…
    Mais il ne faut pas exagérer leur importance non plus. Ils représentent une fraction hyper marginale des publications scientifiques.

    Sur le rôle des éditeurs, on peut discuter longuement et je rejoins encore tes remarques. Mais les referees ne sont pas la panacée non plus. Que celui qui n’a jamais reçu de commentaires contradictoires de 2 referees me jette la première pierre. Qui tranche dans ces cas ?

    • Salut
      en fait je suis vraiment dans une phase où je lis beaucoup plus les articles papiers. Beaucoup d’articles dans mon domaine sortent dans Nature et Science, et je trouve plus facile de lire dans les revues que sur le web; c’est comme tout le reste, le papier c’est plus confortable. Et moi aussi j’aime bien lire les articles connexes.
      Maintenant, si Nature oubliait les articles scientifiques pour se consacrer aux seuls edito, journal clubs, etc… je n’imagine pas m’abonner car les articles connexes seuls n’ont pas beaucoup plus d’intérêt que ce qu’on peut lire sur Nature blogs par exemple …

      Sur les derive comm’, c’est vrai que ça ne concerne pas toutes les revues, mais celles qui comptent le plus pour avoir un job, et c’est bien là le problème. Moi j’ai le sentiment que les gens de ma génération sont « sélectionnés » pour faire de la comm’ plus que de la science. C’est problématique : on donne des jobs importants à des vrais marchands de tapis scientifiques .

      Pour les éditeurs, c’est juste que je préfère un type qui connaît le domaine. Et je connais des cas où des éditeurs actifs scientifiquement sont passés outre l’avis des referees, dans ces cas, cela se légitime plus scientifiquement parlant. De toutes façons, plus généralement, le véritable maillon faible de la revue par les pairs, pour moi, c’est l’éditeur, qui a beaucoup, beaucoup de pouvoir et qui donc doit être inattaquable, irréprochable.

  • Bien vrai tout ça. On finira par tout faire nous même : la science, l’écriture des articles, le processus de reviewing, jusqu’a la mise en page et y aura même plus de tirage papier faudra aussi tout imprimer nous même. L’éditeur se bornera a dire si oui ou non c’est publiable et bien sur a encaisser les cheques. C’est du commensalisme… Et c’est plus que rentable. : mon dernier papier dans une revue gratuite en lecture (BMC evol biol) m’a couté 1000E (et j’ai eu une reduc car j’étais referee par ailleurs), non mais c’est quoi ce racket ??? 🙁

    A+
    J

    • Je pense qu’on devrait trouver un moyen de faire les choses à coût minimum. Mais on en prend le chemin, avec les revues online type Plos et les pressions politiques (e.g. le fait que les travaux de recherche financés par le NIH soient en accès libre sur pubmed)

      • Je trouve que l’open acces est globalement un échec. Au CNRS l’abonnement aux revues n’est pas assumé financièrement par les labos mais par les départements du CNRS (ou « Institut » maintenant). Par contre les labos paient a la publication. Donc l’open access on y a rien gagné, on paie juste encore plus pour publier dans ces revues qui sont tres onereuses…

        Ensuite sur les citations je ne sais pas si les articles open acces sont statistiquement plus cités, je n’en sais rien, mais je n’en ai pas l’impression. Les IF de ces revues ne sont pas vraiment plus élevés que leurs concurentes voire souvent moins élevées (dans ma discipline BMC evol biol est a 4, le leader Mol Biol Evol est a 7).

        Enfin au niveau du contenu, se n’est pas extra, PloS One est tres décévant par exemple, ca devient un vrai foutoir, pourtant l’idée de se passer de décision éditoriale était interressante, mais en fait dans la réalité c’est pas terrible…

        Bref le système me semble vraiment cadenassé, je ne suis pas optimiste… 🙁

        A+
        J

  • Je trouve que l’idée aurait pu être bonne si ça donne une alternative à un abonnement hors de prix (200$ par an) et à des abstracts beaucoup trop succincts sans aucun graphique. Science fait d’ailleurs une newsletter qui ressemble à ce que tu décris… mais c’est vrai que ce sont des journalistes qui l’écrivent 😉

    • Bah en fait Nature semble vouloir offrir toujours ses formules à 200$ par an ;tu imagines l’argent qu’ils perdraient sinon ? Rappelons que les scientifiques font tout le boulot éditorial ou presque, ils sont de bonnes vaches à lait… Je ne pense pas que les bibliothèques ou les universités paieraient juste pour avoir accès aux editos, du coup Nature prépare manifestement des packages avec des abonnements complémentaires inclus ainsi que l’accès aux archives (remontant jusqu’en 1869 !). D’ailleurs, je me posais la question récemment sur twitter des droits sur les articles aussi vieux (autrement dit : pourquoi payer Nature alors que les vieux articles sont probablement dans le domaine public).

  • Ca ne me choque pas… Chercheur et relecteur de pas mal d’articles en revue, mon opinion (scientifiquement fondée, cela va sans dire!) est que 99% des informations nouvelles de 99% des articles paraissant actuellement peuvent sans souci tenir sur deux pages, voire moins !

  • […] une revue scientifique majeure sur la sellette (encore) face à la survente des résultats (encore). La page de Carl Zimmer donne la parole à de nombreux chercheurs (dont J. Eisen, l’un des grands militants d’un système de publication totalement ouvert) qui y voient un échec majeur du système actuel de publication. (encore) […]

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