Morale, religion, évolution

Steven Pinker nous propose un éclairage intéressant sur la confrontation entre religion et science dans un texte intitulé « Evolution and Ethics », paru dans le recueil anti dessein intelligent « Intelligent Thoughts ».

L’une des motivations profondes des mouvements fondamentalistes chrétiens est en effet de combattre la science, pernicieuse corruptrice de la Morale . Leur credo parle de lui-même :

 » If you teach children that they are animals, they will behave like animals.  »

En fait, il est courant d’entendre que seule la religion est porteuse de valeurs morales, dans le sens où l’athéisme, abandonnant de fait la référence à une autorité extérieure pourvoyeuse de règles et de limites, mine les bases de la Morale – à titre d’exemple, Sarkozy utilisa de tels arguments pour préconiser l’enseignement des religions dans le cadre de l’Ecole publique. Autrement dit, pas de sur-moi collectif sans Dieu. Pinker s’efforce tout d’abord de combattre cette idée en soulignant, de façon assez convenue mais néanmoins bienvenue, la récurrence des divers massacres et comportements « immoraux » perpétrés au nom de la religion. Détail cocasse pour l’impie ignorant de toute théologie que je suis, il cite comme exemple premier de comportement objectivement immoral Abraham, prêt à sacrifier son fils sur ordre divin. Pinker en conclut que religion et moralité, sans s’exclure mutuellement, ne font pas toujours très bon ménage.

La morale ne vient donc pas de Dieu. Deux questions se posent alors :

– la morale a-t-elle une origine biologique, et donc, la morale est-elle issue de l’évolution ?

– par ailleurs, la morale existe-t-elle indépendamment de l’homme ? Est-il possible de « démontrer » au sens scientifique qu’il y a des valeurs morales bonnes dans l’absolu ?

Pinker répond par l’affirmative à ces deux questions. Le sens moral peut apparaître par le processus de sélection naturelle. La raison est assez simple et rejoint l’idée de « sélection de groupe » : que vous soyez un individu ou un gène égoïste, aide et coopération sont en général plus efficaces qu’individualisme forcené; une population d’altruistes fait en général mieux qu’une population de truqueurs. Pinker cite plusieurs exemples : ainsi un gène hypothétique codant un comportement d’amour pour ses proches ou ses enfants a toutes les chances d’être sélectionné par l’évolution car cet amour favorise la coopération et l’entraide dans la famille et donc augmente la probabilité de transmission à la génération suivante. Le sens « moral » prescrit également colère et mépris à l’égard des tricheurs et parasites qui refusent de coopérer et agissent immoralement.

Pinker continue ensuite sur ce constat que la morale et son corollaire, la coopération, semblent a priori plus efficaces. Ceci signifierait donc qu’il y a a priori un sens du bien et du mal « absolus », une logique intrinsèque de la morale. Dans ce cadre, le « bien » est ce qui contribue à la survie de la société, le « mal » est ce qui détruit les liens entre les individus. D’après Pinker, à partir du moment où apparaissent des prescriptions « morales » pour la vie en société, ces principes se réduisent alors à quelques règles qui peuvent s’énoncer de façon absolue, indépendamment de toute culture, de toute école de pensée, de toute espèce vivante. Pinker appelle ces principes « Règle d’Or », énoncée par de nombreux philosophes sous de formes différentes, depuis Kant et son « impératif catégorique » jusque Rawls et son « voile d’ignorance ». La règle simple, le ciment de la société, est la considération de l’autre comme un autre soi-même, et c’est d’après Pinker la base de la morale, indépendante de la religion et dont l’apparition est explicable par la sélection naturelle.

Cet essai m’a semblé intéressant dans la mesure où il contredit avec pertinence à mon avis les raisons idéologiques profondes qui poussent les leaders du mouvement de l’ID. Les arguments sur l’évolution de la morale me semblent relativement convaincants, en revanche, je ne suis pas totalement convaincu par l’existence d’une morale absolue. A noter sur le même sujet un livre récent The Language of God (Free Press, 2006), de Francis Collins, scientifique et chrétien fervent, directeur du National Human Genome Research Institute, qui lui au contraire affirme que la sélection naturelle ne peut expliquer l’apparition de la morale et que seul Dieu peut insuffler le sens moral dans l’homme. Je n’ai pas lu le livre, donc ne peux critiquer, mais je suis a priori en désaccord : d’un point de vue purement scientifique, il me paraît a priori dangereux et injustifié de prétendre que la science ne peut expliquer l’existence et l’apparition de certains traits.

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