De la "grippette"

Pendant qu’en France, Debré s’exprime dans le JDD, des scientifiques s’expriment dans le courrier des lecteurs de Nature.

La première lettre est signée par Ilaria Capua & Giovanni Cattoli du centre pour les maladies à l’interface animaux-humains de Padoue. Elle s’intitule : « Vacciner pour empêcher l’émergence d’un virus chimérique ».
Capua et Cattoli préconisent des vaccinations massives dans les pays du Tiers Monde. La vaccination réduit en effet la capacité du virus à se reproduire, et donc le développement de l’épidémie. Surtout, Capua et Cattoli craignent la possibilité d’un réarrangement avec d’autres grippes plus méchantes qui circulent en ce moment, rappelant les précédents de réarrangements de 1957 à 1968.

Le danger est le suivant : comme la grippe A (qu’ils appellent nao-H1N1) se répand comme une traînée de poudre, la contamination mondiale augmente les risques de rencontre avec des souches plus méchantes. Le problème étant, qu’en en ce moment même, il y a deux souches de grippes H5N1 et H9N2 qui sont très présentes dans les élevages des pays en voie de développement :

In countries where animal husbandry practices fall short of accepted biosecurity standards and where immunologically naive animal caretakers infected with nao-H1N1 would shed large amounts of infectious virus, there is a significant risk of emergence of a reassortant virus. A reassortant virus containing a combination of genes, including a novel-human adapted influenza virus and H5N1 or H9N2, could result in chimeric viruses with unknown characteristics.

Dans les pays où les élevages animaux ne respectent pas les standards de biosécurité et où des éleveurs naifs immunologiquement infectés avec la grippe nao-H1N1 seraient porteurs d’une grande quantité de virus, il y a un risque significatif d’émergence de virus recombinant. Une recombinaison virale nouvelle, incluant des gènes des grippes H5N1 ou H9N2, adaptée à l’homme, pourrait déboucher sur des virus chimères aux caractéristiques inconnues

Moralité : la vaccination massive n’est pas inutile, peut-être pas chez nous, mais ailleurs, surtout dans les pays où il y a des épizooties massives.

La deuxième lettre s’intéresse aux relations experts- grand public
, et est signée Erwin van Rijswoud. van Rijswoud raconte le débat qui anime les Pays-Bas. Dans cette douce province, les media locaux ont interviewé deux vrais experts (eux), qui donnent deux messages apparemment contradictoires. D’un côté, Albert Osterhaus du Centre National sur la Grippe de Rotterdam, de l’autre, Roel Coutinho de l’Institut nationale pour la santé publique et l’environnement à Bilthoven. Osterhaus, comme les auteurs de la première lettre, est sur la ligne « attention danger », avertissant semble-t-il depuis de nombreuses années ses concitoyens sur l’imminence de grandes et dangereuses pandémies mondiales, dont le virus de la grippe A ne pourrait être qu’un prélude. Coutinho, lui, s’en tient à la situation d’aujourd’hui, et affirme qu’il n’y a pas lieu de paniquer pour l’instant. van Rijswoud souligne bien que les deux experts ont des perspectives différentes : l’un plus sur le long terme, l’autre pragmatique et plus immédiate, sur le mode « pas de panique si vous êtes contaminés ».

Public understanding, therefore, cannot hinge only on experts telling the truth as they see it: also important is how the public interprets mixed messages. It is the public’s ability to assess the relative value of expert information that helps to stimulate the trust and compliance needed to follow recommended public-health measures.

La compréhension du public ne peut reposer uniquement sur l’intervention d’experts disant la vérité telle qu’ils la perçoivent : l’interprétation de messages contradictoires par le grand public est importante. C’est la faculté du public à estimer la valeur relative des informations données par les experts qui permettra d’efficacement mettre en place les mesures de santé publique recommandées.

De la pertinence des experts interrogés, et de l’importance de la culture scientifique en somme. Deux choses qui font trop souvent défaut en France.

20 réflexions au sujet de « De la "grippette" »

  1. On a récemment découvert que le vaccin contre l’hépatite B (qu’un médecin du travail a tenté de m’inoculer de force il y a quinze ans, car c’était la consigne) était sans doute responsable d’une épidémie de sclérose en plaques. J’ai une amie qui a été atteinte de cette maladie à cette époque, j’ignore si ça a un rapport et je ne compte pas lui en parler, mais la question se pose : vacciner les pauvres, c’est une bonne idée, mais quid des dommages collatéraux ? Pourquoi est-ce que le vaccin serait inoffensif ? La suspicion qui ferait de certaines campagnes de vaccination l’origine de mutations de virus divers est-elle exagérée ? Je sais que tout ce qu’on fait à grande échelle provoque des catastrophes de même proportion.
    N’oublions pas que quelques gestes très simples peuvent régler le problème 🙂

  2. Je crois que c’est un problème classique cette histoire de dangerosité des vaccins. Sans être spécialiste, voilà la réponse qu’on donne généralement (il me semble) : imaginez qu’une maladie tue 1 million de personnes en moyenne (sur une population de 10 millions), qui seraient sauvées si on le vaccinait. Maintenant imaginez que le vaccin tue une personne sur 1000. Et bien, cela vaudrait quand même le coup de vacciner tout le monde : si on ne vaccine personne, 1 million de personnes meure, si on vaccine tout le monde. « seulement » 10 000 (et pas forcément les mêmes évidemment).
    La conclusion, c’est que la campagne de vaccination doit être adaptée à la dangerosité relative du vaccin et de la maladie. Dans le cas de la grippe A, c’est vrai que la question se pose vu que la maladie n’est pas extrêmement dangereuse en soi, mais je ne crois pas que les vaccins contre la grippe soient bien méchants non plus.

  3. Ce dont je suis persuadé, c’est que quand quelque chose qui peut permettre de faire passer un milliards d’euros du budget de l’état vers les caisses de grosses sociétés, on apprend généralement son niveau de dangerosité et son niveau d’intérêt après coup, et ce pour des raisons assez pragmatiques : D’abord, tout le monde n’a pas envie d’entendre de mauvaises nouvelles et chacun aime se dire que les autres savent ce qu’ils font ; Ensuite, certaines expériences ne peuvent se faire qu’à grandeur nature. Ce sera la surprise.

  4. Oui, c’est un peu vrai; mais je dirais que la décision est de l’ordre politique. C’est aussi pour cela qu’il est important d’avoir des gens compétents scientifiquement au pouvoir et pas trop dépendant d’avis d’experts/lobbyistes intéressés. C’est le même problème depuis la fabrication de vaccin, jusqu’à l’amiante et au réchauffement climatique.

  5. Bien le bonjour déjà, pour ma première intervention sur ce sympathique blog.

    Ensuite sur votre question Blogueur Influent, le bon sens me fait dire qu’on est dans une gestion du risque : les effets secondaires? Le risque 0 n’existe pas. L’important est que les conséquences facheuses soient moins importantes que la situation sans vaccination aucune et qu’on vise à les diminuer (comme ça, pas d’excuse de se reposer sur ses lauriers!).

    Reprenons votre exemple sur le vaccin de l’hépatite B, il n’y a pas de corrélation statistique entre les cas de sclérose en plaque observés chez les vaccinés et les non-vaccinés. En gros, la proportion de personnes atteintes est la même et certaines études ont par la suite enfoncer le clou en dédouanant le vaccin.

  6. Pour la sclérose en plaques, on a bien interdit le vaccin pour cette raison non ? Bon parfois les raisons sont mauvaises (le diantalvic retiré politiquement… Au moment où la molécule arrive dans le domaine public), mais on peut imaginer que la décision d’interrompre une campagne de vaccination pareille n’a pas été prise à la légère.
    Je me méfie de l’idée que « le risque zéro n’existe pas », c’est un thought-terminating cliché certes consolant mais qui pour ma part ne me rassure pas trop : une fois qu’on a dit ça on n’est pas plus avancé.
    On ne parle pas beaucoup de l’utilité véritable des vaccins non plus : certains fonctionnent, mais d’autres sont plus suspects et il est difficile de faire la part entre le changement des habitudes sanitaires et du mode de vie et l’utilité du produit : est-ce que les cas de tétanos ont été divisés par dix parce que les gens ne travaillent plus avec les mains dans la terre et traitent leur plaies ou parce que tout le monde est vacciné.
    Quoi qu’il en soit, l’idée d’une campagne antigripale obligatoire (on parle d’une amende pour ceux qui ne s’y plieront pas) m’embête un peu. Je me méfie de l’arrogance de la médecine et de la pharmacie, qui croient religieusement dans leurs propres progrès alors que les intérêts économiques et la politique interfèrent gravement avec l’épistémologie.

  7. C’est intéressant le débat aux Pays-Bas. C’est ce qu’on a vu aussi ces dernières semaines en Grande-Bretagne, où le sujet est autrement plus brûlant : des contradictions à répétition entre ceux du service national de santé qui crient « pas de panique » et les autres qui distribuent du tamiflu à tire-larigot comme s’il s’agissait d’une assurance-vie.
    http://xenius.arte.tv/blog/tag/grippe-a/

  8. Le vaccin n’a pas été interdit à ma connaissance (il y en avait même plusieurs), c’est surtout que la campagne de vaccination a été suspendue par « principe de précaution ». Et le vaccin n’était pas obligatoire, j’y suis pas passé. Ce qui est principalement en cause, c’est l’attitude des laboratoires (donc rien à voir selon moi avec l’arrogance médicale, on parle ici d’histoire de gros sous). Le matraquage médiatique a amené des gens qui n’en avait pas besoin à se faire vacciner, et là ça fait tâche (développer des effets secondaires c’est chiant même si les statistiques sont en faveur du vaccin, mais c’est vraiment pire si tu n’étais pas concerné).

  9. Le vaccin n’était pas obligatoire non, mais très fortement recommandé notamment pour les gens « en contact avec des jeunes » (« mais… je ne couche pas avec ! » – « oui mais bon on ne sait jamais », m’avait répondu le médecin du travail). Le vaccin n’a pas été interdit mais la campagne totalement interrompue alors que c’est la dernière grande campagne de vaccination en France (en attendant la grippe…) non ? Le vaccin H1N1, qui n’existe pas encore, est déjà annoncé comme obligatoire.
    Les gros sous, c’est bien un des problèmes, mais il y a aussi – je parle d’arrogance ce n’est pas forcément le bon mot – une foi totale dans le progrès médical, qui voudrait que toute analyse divergente soit à ranger dans le casier « obscurantisme ».

  10. Au sujet de la sclérose en plaque : il a été récemment démontré qu’il n’y avait aucun lien entre le vaccin contre l’hépatite B et cette maladie!

  11. Moui mais comme je me dois d’insister, c’est pas de la « foi aveugle », c’est de la cupidité. Ouais, il y a de l’arrogance parfois, mais faut pas oublier le rôle des industries (et ce depuis des décennies).

    Et la foi dans le progrès (oui, on peut aussi parler d’arrogance dans certains cas) qui consiste à vouloir faire table rase du passé en oubliant certaines choses qui marchent, c’est vrai que c’est moyen aussi. Mais ce n’est pas l’apanage de la médecine (ça concerne tout ce qu’on appelle, parfois à tort, le « progrès »).

    Pour ce qui est d’une vaccination obligatoire à la grippe, je trouve ça un peu limite. Ouais, ça se propage mais ça reste bénin. Pour un taux de mortalité de 0.5%, je pense qu’on pourrait se limiter aux précautions habituelles, vacciner vieux et enfants. Et garder les vaccins en trop pour aller faire de la vaccination en Afrique/Asie, parce que c’est pas chez nous que les virus pourraient se combiner, mais bien là-bas (mais déjà qu’on veut pas dépenser d’argent pour traiter le paludisme chez les autres, alors une grippe…). Pour le moment le H1N1, c’est surtout pas mal d’arrêts de travail mais rien d’affollant.

  12. trois choses que je voudrais bien qu’on m’explique :

    -on voit apparaître partout (y compris par haut parleur sur les quais de métro) des instructions simples pour éviter la propagation de la maladie. Pourquoi on n’en faisait pas autant avant quand les grippes normales tuaient normalement quelques milliers de personnes par an? On a l’impression qu’avant ça tuait des « vieux et des malades » alors que maintenant ouh là là, ça pourrait tuer des gens « normaux », faut se prémunir.

    -on parle de recombinaison, que le vrai risque serait que le virus mute et devienne terrible. Je ne comprends pas. A l’instant t, il est comparable en dangerosité à la grippe ordinaire. Sur la ligne de départ de la recombinaison, la grippe ordinaire et la grippe porcine ont l’air à égalité. Pour quelle raison la grippe porcine pourrait tout à coup devenir monstrueusement plus dangereuse que la grippe ordinaire?

    -si la grippe porcine se recombine pour devenir dangereuse, à quoi servirait le vaccin fabriqué à partir de la grippe d’avant? Est-ce que le rôle de ce vaccin est d’empêcher la dissémination d’une grippe pour pas qu’elle ait plus de chances de muter, ou bien est-ce de nous protéger effectivement contre la grippe, la pas mutante actuelle, et l’hypothétique grippe mutante hyper dangereuse? Si son rôle est d’empêcher la progression, ne faut-il pas vacciner tout le monde maintenant, tant qu’il n’y a aucun cas ou presque.

  13. @ VF :
    – point 1 : bonne remarque, assez d’accord avec vous, on devrait faire pareil pour les grippes « normales »
    – point 2 et 3 : je crois que le danger est justement dans sa grande facilité de propagation, dû à la naiveté immunologique face à cette nouvelle grippe. La fameuse grippe aviaire était mortelle à 60% pour les gens présentant des symptômes, mais se transmettait très mal . La grippe ordinaire à un taux de mortalité beaucoup plus bas, mais se transmet moyennement bien. La grippe A a un taux de mortalité encore plus faible, mais se transmet très facilement car la plupart des gens sont très naifs immunologiquement face à elle (contrairement à la grippe saisonnière normale). La crainte, c’est je pense que la grippe A se recombine avec une grippe beaucoup plus méchante, en combinant dans le même virus forte mortalité et fort taux de propagation.
    Ou alors, comme expliqué dans la lettre, plus il y a de personnes contaminées, plus il y a de « chances » de mise en contact de plusieurs types de grippes au même endroit, c’est pour ça que les deux auteurs de la première tirent la sonnette d’alarme. Peut-être qu’une recombinaison avec la grippe saisonnière serait aussi dangereuse, mais d’un point de vue « probabiliste », cela a moins de chance d’arriver car il y a moins de gens contaminés en général. Dans ce cadre, c’est logique de vacciner les gens pour circonscrire l’épidémie et empêcher ainsi la coexistence au même endroit de plusieurs grippes.

  14. @VF : sur le point 3, le calcul est d’empêcher la propagation et donc la mutation. Dans un sens ça se tient, mais la dépense (un milliard d’euros) est-elle si rationnelle ? La décision ultime est forcément une question politique.

  15. @Benjamin : Effectivement, le vaccin de l’hépatite B est hors de cause, d’après un petit tour de web, même si les sources non journalistiques telles que cette thèse considèrent que le lien de causalité entre vaccination et sclérose en plaque n’est pas une question réglée à ce jour. Il est intéressant de constater que la justice a condamné les labos à verser des indeminités en rapport avec la campagne de vaccination, mais il est vrai que la vérité juridique et la vérité scientifique sont deux choses très distinctes.

  16. Du bon côté des pandémies :

    ce matin rentrée des classes au collège (paris XIIIe), le professeur principal (en présence des parents invités à rester pour une heure) distribue les documents relatifs à la grippe A; il précise quelques recommandations, du genre: se laver régulièrement les mains, et ajoute ce commentaire :

    au moins maintenant, avec la grippe A, on a du savon das les toilettes…

  17. Est-il possible de prédire un « taux de mutation » ou « taux de recombinaison » de H1N1 pour évaluer le risque d’apparition d’un virus plus dangereux en fonction de la population touchée?

  18. Des côtés amusants de la pandémie :

    un premier lycée est déjà fermé pour cause de grippe A, c’est à moins de deux kilomètres de chez nous. On l’annonce à mon fils avec cette précision : c’est à moins de deux kilomètres, à Saint Maur. Réponse :

    -Quoi?? y’a cinq morts???…

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