Année Darwin Evolution Intelligent Design Non classé Sciences

La fabrique du créationniste ?

L’autre jour, sur mon iPod, j’écoutais l’émission « Ça vous dérange » du 14 juillet, sans grand espoir. Il faut dire que l’émission faisait un appel au peuple juilletiste, pour qu’il exprime sur l’antenne de France Inter sa colère face à tout ce qui le dérange. L’émission s’est avérée beaucoup plus intéressante que je ne l’aurais cru. En particulier, plusieurs auditeurs sont intervenus sur le thème du créationnisme.

Je vous renvoie au lien ci-dessus si vous voulez l’écouter. Il y a un premier passage sur le créationnisme autour de 8 minutes. Il s’agit manifestement d’un guide spécialisé, travaillant aux Antilles. Il raconte notamment comment les touristes américains interviennent lors de ses exposés où il parle d’évolution :

Même s’ils ne sont pas créationnistes, ils sont perméables à ces idées, et souvent, lorsque je parle de Darwin ou de l’évolution, la première question qu’on me pose, c’est « Are You Christian ? », êtes-vous chrétien ? (…) Pour eux, le fait de parler de Darwin, de parler de cette évolution relève de quelque chose de paien.

L’auditeur explique alors qu’il évite de plus en plus le sujet, car il se retrouve souvent déconsidéré par ses clients, et ne préfère pas provoquer d’esclandre. Lorsqu’il raconte qu’on lui a enseigné à l’école l’origine de l’univers, l’évolution, il dit passer pour un infâme scientiste. Et il déplore notamment cette perméabilité face aux idées créationnistes; comment lutter contre elle ?

Une auditrice (Danielle, de Nios ?) rebondit alors autour de la minute 35, dans une intervention qui m’a , je dois le dire, coupé le souffle. Je restranscris , l’intervention parle d’elle-même :

– Je suis enseignante, et lorsque nous avons reçu les nouvelles instructions en 2008, j’ai pu constater quelques coupes dans le programme scientifique des plus grands, c’est-à-dire CE2, CM1, CM2, notamment il y a des choses qui ont disparu et cela me gène énormément, comme par exemple des « traces de l’évolution des êtres vivants », « grandes étapes de l’histoire de la vie de la terre », « notion d’évolution des êtres vivants », et « le système solaire et l’univers ».

– Ça a disparu, ça ?

– Ça a disparu, il ne reste plus que « présentation de la classification des êtres vivants », et puis « Terre, Lune Soleil », « Volcans et séisme »

– Et vous sentez derrière l’ombre du créationnisme ?

– Ecoutez ça me gène. Ça me gène que les enfants arrivent au collège, à l’âge où ils peuvent quand même raisonner et se poser des questions existentielles, et qu’en arrivant au collège, ils n’ont pu rencontrer d’explication – à part évidemment leurs propres lectures et ce qu’ils ont pu voir à la télévision- d’explications sur l’origine de l’univers et des êtres vivants que éventuellement ce qu’on aura pu leur enseigner au plan religieux.

– C’est très étonnant

– Cela me gène énormément. C’est très insidieux. Ça n’a pas l’air d’affoler grand monde, j’en ai parlé à mes collègues, moi je trouve que c’est vraiment ce genre de choses auquel il faut être attentif. C’est pas les choses les plus voyantes qui sont les plus dangereuses. (…) C’est sous prétexte d’élaguer des programmes soi-disant trop lourds. Je ne crois pas que cela soit lourd de savoir d’où on vient. (…) Je crois qu’on n’a voulu fâcher personne, (…) et donc on a discrètement enlevé cela du programme.

J’ai alors voulu en avoir le coeur net, et je suis tombé sur ce PDF qui compare les programmes avant et après 2008, en rouge, tout ce qui a été nettoyé. En résumé, tout ce que dit l’auditrice est vrai. On a effectivement l’impression que tout ce qui relève du passé lointain, des échelles de temps géologiques, depuis l’évolution des êtres vivants jusqu’à l’histoire de l’univers, a été proprement expurgé. Quel beau symbole, à la veille de l’année Darwin ! Ironiquement, le terme même d’évolution semble tabou, quand dans un autre contexte, on remplace « évolution [de la durée du jour] au cours des saisons » par « changement au cours des saisons » !

Quand on regarde le programme final, on a une impression étrange, une sorte de leçon de choses dénuée d’histoire, avec une insistance sur la classification et l’unité du vivant, une description du système solaire un peu isolée. La notion de mouvements apparents du soleil disparaît, ce qui permet de ne pas expliquer la différence entre héliocentrisme et géocentrisme, et du coup donne une description de l’univers presque pré-copernicienne (rappelons d’ailleurs à ce stade que le nouveau dada des créationnistes est justement d’attaquer la physique) . En somme, un programme qui n’aurait pas déparé au milieu du XVième siècle (modulo les progrès technologiques et dans la connaissance du fonctionnement des organismes). Je ne sais pas si c’est voulu et concerté, mais comme Danielle, je suis assez troublé par la cohérence idéologique de la purge entre biologie et physique.

Le premier auditeur déplorait la perméabilité au créationnisme : l’éducation des enfants me semble le meilleur rempart contre celui-ci. En éliminant toute science des origines au primaire, âge où effectivement se fait l’éducation religieuse, on n’améliorera certainement pas la situation. Danielle a raison, ce genre de choses est in fine plus dangereux que les déblatérations des créationnistes fanatiques. On dit souvent que le primaire doit consister en l’acquis des « enseignements fondamentaux » : l’histoire de nos origines est par définition fondamentale, en science, et devrait être enseignée. A quand une pétition sur le sujet ? En attendant, n’hésitez pas à réagir ici.

Ajout 30 juillet : article republié sur Agoravox

About the author

Tom Roud

Nanoblogger scientifique, associate professor incognito (ou presque). Suivi par @mixlamalice

11 Comments

  • Je trouve que le nouveau programme a un côté utilitariste : il ressemble plus à un survol (type culture général) de ce que le bon citoyen devrait savoir de la science, et moins à une initiation aux concepts scientifiques ou à une transmission du savoir.

    Par exemple on n’y apprend plus que l’air est pesant, mais qu’il ne faut pas le polluer (ce qui est important aussi, mais moins scientifique…)

  • La question est difficile … tout à fait d’accord sur la nécessité du maintien de cet enseignement, mais s’il faut choisir l’allocation du temps entre évolution et défense de la biodiversité, les priorités deviennent plus difficiles à cerner.

  • Vu la chute généralisée dans toutes les matières et ce jusqu’au troisième cycle, cela n’a même pas besoin d’être prémédité.

  • […] J’étais probablement naif, mais je n’avais jamais réalisé comment le discours créationniste pouvait ainsi rejoindre le discours raciste. Oh, évidemment, dès qu’on parle d’évolution humaine sur le web, il y a toujours quelques zozos d’extrême droite pour “questionner” les origines africaines de l’homme (exemples sous ce billet), mais le créationnisme offre une solution si simple et si évidente au fait de vouloir catégoriser les hommes que je suis presque étonné que ce “tabou” n’ait pas été encore brisé en France. Peut-être qu’après tout il y reste un fond assez fort de cartésianisme, et que l’école initie encore suffisamment au questionnement scientifique (mais j’ai des doutes sur la tendance actuelle). […]

  • Je m’explique assez bien cette déplorable « purge » :

    Pourquoi les créationnistes ou partisans du « dessein intelligent » le sont-ils ?

    Ont-ils vraiment choisi de l’être ?

    Pourquoi sont-ils manifestement imperméables à toute argumentation rationnelle et scientifique et ne changent-ils jamais d’avis ?

    Pourquoi des scientifiques croyants, ne pouvant plus contester le fait de l’Evolution, tentent-ils de faire du « dessein intelligent » (qui n’est qu’une pseudo-science) une « théorie scientifique » digne d’être enseignée au même titre que la théorie (et même le fait) de l’Evolution, alors qu’il s’agit d’une croyance ?

    Pourquoi veulent-ils à tout prix tenter de concilier la foi et la raison, la religion et la science ?

    Je propose quelques hypothèses explicatives. Notamment :

    – parce que la plupart des humains supportent mal les incertitudes métaphysiques imaginaires et qu’ils ont besoin d’explications immédiates et sécurisantes.

    -parce que la notion de commencement, et donc de création, est anthropomorphique et sécurisante.

    – parce qu’il est difficile, à notre échelle moins que centenaire, de se représenter l’influence que 3,5 milliards d’années a eue sur l’ Evolution, ce qui explique pourtant la complexification (aléatoire en fonction du milieu) du vivant et la variétés des espèces.

    – parce que, comme l’a dit le Pasteur évangélique Philippe HUBINON à la RTBF :

    « S’il n’y a pas eu création, tout le reste s’écroule ! » … ( donc aussi Dieu, etc. !).

    – mais sans doute aussi, voire surtout, à cause des influences éducatives inconscientes, même chez des scientifiques par ailleurs éminents.

    En effet, par orgueil et méconnaissance des « mécanismes » cérébraux, ils ne semblent pas avoir envisagé un seul instant que leur éducation religieuse et leur milieu croyant unilatéral aient pu laisser des traces indélébiles dans leur cerveau émotionnel, au point d’influencer leur cerveau rationnel et d’anesthésier leur esprit critique, indépendamment de leur intelligence et de leur intellect, dès qu’il est question de religion.

    Comme l’a écrit le neurobiologiste Henri LABORIT :  » (…) Je suis effrayé par les automatismes qu’il est possible de créer à son insu dans le système nerveux d’un enfant. Il lui faudra, dans sa vie d’adulte, une chance exceptionnelle pour s’en détacher, s’il y parvient jamais.(…) Vous n’êtes pas libre du milieu où vous êtes né, ni de tous les automatismes qu’on a introduits dans votre cerveau, et, finalement, c’est une illusion, la liberté ! ».

    Or, c’est, me semble-t-il, un fait d’observation sociologique : statistiquement, la liberté de croire ou de ne pas croire est souvent compromise, à des degrés divers, par l’imprégnation de l’éducation religieuse familiale, forcément affective puisque fondée sur l’exemple et la confiance envers les parents, confortée par l’influence d’un milieu culturel unilatéral puisqu’il exclut toute alternative laïque non aliénante et qu’il incite, à des degrés divers, à la soumission à une « Vérité » exclusive et dès lors intolérante.

    L’éducation coranique en témoigne hélas à 99,99 % …

    La soumission religieuse s’explique : après Desmond MORRIS qui l’avait pressenti en 1968, dans « Le Singe Nu » (dominant / dominé), Richard DAWKINS estime, dans « Pour en finir avec dieu », que du temps des premiers hominidés, le petit de l’homme n’aurait jamais pu survivre si l’Evolution n’avait pas pourvu son cerveau tout à fait immature de gènes le rendant dépendant et totalement soumis à ses parents (et donc plus tard à un dieu … !).

    Dès 1966, le psychologue-chanoine Antoine VERGOTE, alors professeur à l’Université catholique de Louvain, a montré, sans doute à son grand dam, qu’en l’absence d’éducation religieuse, la foi n’apparaît pas spontanément, et que la religiosité à l’âge adulte en dépend. Son successeur actuel, le professeur Vassilis SAROGLOU, le confirme. Ce nouveau mécanisme de défense, animiste du temps des premiers hominidés, puis polythéiste, n’est apparu que grâce à la capacité évolutive du seul cortex préfrontal humain, hypertrophié, à imaginer, grâce au langage et par anthropomorphisme, un « Père protecteur, substitutif et agrandi », fût-il de nos jours qualifié, par rationalisation a posteriori, de « Présence Opérante du Tout-Autre »(A. Vergote).

    Des neurophysiologistes ont par ailleurs constaté que chez le petit enfant, alors que les hippocampes (centres de la mémoire explicite) sont encore immatures, les amygdales (celles du cerveau émotionnel) sont déjà capables, dès l’âge de 2 ou 3 ans, de stocker des souvenirs inconscients (donc notamment ceux des prières, des cérémonies, des comportements religieux des parents, …, sans doute reproduits via les neurones-miroirs du cortex pariétal inférieur. Ces « traces » neuronales, renforcées par la « plasticité synaptique », sont indélébiles …

    L’ IRM fonctionnelle confirme que le cortex préfrontal et donc aussi bien l’esprit critique que le libre arbitre ultérieurs s’en trouvent anesthésiés à des degrés divers, indépendamment de l’intelligence et de l’intellect, du moins dès qu’il est question de religion.

    On comprend que, dans ces conditions, certains athées comme Richard DAWKINS, ou certains agnostiques, comme Henri LABORIT, au risque de paraître intolérants, aient perçu l’éducation religieuse précoce, bien qu’a priori sincère et de « bonne foi », comme une malhonnêteté intellectuelle et morale.

    Pourtant, bien que les religions, et a fortiori leurs dérives (guerres religieuses, inégalité des femmes, excisions, …) soient plus nocives que bénéfiques à tous points de vue, il va de soi que la croyance en l’existence subjective de « Dieu », restera toujours un droit légitime et d’autant plus respectable qu’elle aura été choisie en connaissance de cause, plutôt qu’imposée précocement.

    Puisse l’avenir favoriser l’avènement d’un système éducatif pluraliste ;fondé sur un humanisme, non pas athée mais laïque car non prosélyte, qui permettrait à chacun de choisir aussi librement que possible de croire ou de ne pas croire.

    Michel THYS à Waterloo. michel_thys@voo.be http://michel.thys.over-blog.org

    Références bibliographiques.

    – Antoine VERGOTE, chanoine, « Psychologie religieuse », du, Ed. Dessart 1966,

    ancien professeur à l’Université catholique de Louvain.1966.

    – Vassilis SAROGLOU (son successeur) & HUTSEBAUT, D

    « Religion et développement humain »,. 2001.

    – – Patrick JEAN-BAPTISTE « La biologie de dieu » 2003 Agnès Viénot 2003.

    – Jean-Didier VINCENT « Voyage extraordinaire au centre du cerveau » O. Jacob 2007.

    – V.S. RAMACHANDRAN « Le fantôme intérieur ». Odile Jacob 2002.

    – Jean-Pierre CHANGEUX « L’homme neuronal »1993, « L’homme de vérité » 1994

    – Pascal BOYER « Et l’homme créa les dieux ».

    – Antonio DAMASIO « L’erreur de Descartes »2001 et « Spinoza avait raison’.

    – Henri LABORIT « Une vie » 1996 « Derniers entretiens »

    – Mario BEAUREGARD « Du cerveau à Dieu » « The spiritual brain »

    – Michaël PERSINGER « On the possibility of directly accessing every human brain by electromagnetic induction of fundamental algorythms ».1995.

    – Paul D. Mac LEAN « Les trois cerveaux de l’homme » 1990.

    – Joseph LEDOUX « Emotion, mémoire et cerveau » 1994.

    – John SAVER & John RABIN « The neural substrates of religion experience » 1997.

    – Francis CRICK « Une vie à découvrir »

    – Via Internet : « Le cerveau à tous les niveaux ».

    Etc.

Leave a Comment