Cellules souches : la doctrine Bush

A l’occasion de la levée de l’interdiction de recherche sur les cellules souches par Barack, je (re)découvre (via Balloon Juice) le discours de Bush dans lequel il a exposé sa doctrine sur le sujet. C’est un texte intéressant à lire qui mérite d’être commenté.

My administration must decide whether to allow federal funds, your tax dollars, to be used for scientific research on stem cells derived from human embryos.

A large number of these embryos already exist. They are the product of a process called in vitro fertilization which helps so many couples conceive children. When doctors match sperm and egg to create life outside the womb, they usually produce more embryos than are implanted in the mother. Once a couple successfully has children or if they are unsuccessful, the additional embryos remain frozen in laboratories. Some will not survive during long storage, others are destroyed. A number have been donated to science and used to create privately funded stem cell lines.

Juste pour resituer l’enjeu : il s’agissait de savoir si des fonds fédéraux pouvaient financer la recherche sur les cellules souches dérivées d’embryons humains. Les embryons en question sont des embryons obtenus par fécondation in vitro mais ne faisant plus l’objet de projets parentaux. Deux points importants à souligner :

  • ces embryons ont été créés à des fins complètement différentes que celles de la recherche. Il ne s’agit pas de créer des embryons spécifiquement pour avoir des cellules souches
  • ces embryons sont littéralement condamnés à mort de toutes façons

You should also know that stem cells can be derived from sources other than embryos: from adult cells, from umbilical cords that are discarded after babies are born, from human placentas. And many scientists feel research on these types of stem cells is also promising.

Première confusion classique : assimiler « mine de rien » cellules souches adultes et cellules souches embryonnaires. Effectivement, notre corps contient ce qu’on appelle des cellules souches adultes . J’avais parlé par exemple des cellules souches donnant naissance au poil, ou encore des cellules souches existant dans les muscles. Et Bush a raison de dire qu’il y a des recherches prometteuses dans ce domaine. Mais ce sont des cellules souches différentes des cellules souches embryonnaires dans la mesure où les cellules adultes sont déjà très spécialisées. Elles peuvent régénérer un type de tissu donné, mais seules les cellules souches embryonnaires (et depuis iPS) peuvent générer tous les types de tissu (on dit qu’elles sont totipotentes).
Il y a donc une mini-tromperie à sous-entendre que les cellules souches adultes représentent une alternative aux cellules souches embryonnaires. Au demeurant, le discours est bien fait, car Bush dans la phrase suivante rappelle que les cellules souche embryonnaires sont effectivement totipotentes, sans préciser que les cellules souches adultes ne le sont pas. C’est il me semble une première petite manipulation.

Research on embryonic stem cells raises profound ethical questions, because extracting the stem cell destroys the embryo, and thus destroys its potential for life.

Like a snowflake, each of these embryos is unique, with the unique genetic potential of an individual human being.

As I thought through this issue I kept returning to two fundamental questions. First, are these frozen embryos human life and therefore something precious to be protected? And second, if they’re going to be destroyed anyway, shouldn’t they be used for a greater good, for research that has the potential to save and improve other lives?

Nous rentrons dans le vif du sujet… Notez le glissement de sens progressif depuis des embryons comme « potentiel de vie » vers des embryons assimilés à « des vies humaines ». Personne ne peut nier la première image, ce qui n’est pas le cas de la seconde.

On the first issue, are these embryos human life? Well, one researcher told me he believes this five-day-old cluster of cells is not an embryo, not yet an individual but a pre-embryo. He argued that it has the potential for life, but it is not a life because it cannot develop on its own.

An ethicist dismissed that as a callous attempt at rationalization. « Make no mistake, » he told me, « that cluster of cells is the same way you and I, and all the rest of us, started our lives. One goes with a heavy heart if we use these, » he said, « because we are dealing with the seeds of the next generation. »

Le mot important dans « vie humaine » n’est pas « vie », mais « humaine ». Comme beaucoup d’opposants à l’avortement ou à la recherche sur les cellules souche, Bush préfère disserter sur le mot « vie » dans toute la suite du discours. Le syllogisme utilisé est que si un embryon est vivant, c’est un être humain, donc détruire un embryon est un meurtre.
Je pense que bien peu peuvent contester qu’un embryon est vivant. En revanche, il est tout à fait contestable qu’il est un être humain. Un ensemble de cellules vivantes avec un génome humain n’est pas un être humain. La preuve : les cultures de cellules souches justement. On peut maintenir pendant des mois, des années, des cellules humaines en vie sans qu’elles constituent un être humain. On peut faire de même avec beaucoup de type cellulaire, par exemple les cellules de la peau.
La question philosophico-scientifique fondamentale n’est pas de savoir si un embryon est vivant, mais à quel moment il devient un être humain. Les religieux chrétiens affirment qu’une cellule fécondée est un être humain, au nom d’un dogme et d’une foi. C’est leur droit, et ce n’est pas une attitude scientifique; mais il y a une certaine hypocrisie à essayer de dérouler un raisonnement pseudo-scientifique pour justifier cet acte de foi. La seule attitude responsable me semble d’assumer le dogmatisme sur ce plan et aussi d’assumer le fait qu’il y a des questions qu’un scientifique n’a donc pas le droit de poser pour un chrétien, comme la nature humaine d’un embryon.

And to the other crucial question – If these are going to be destroyed anyway, why not use them for good purpose? – I also found different answers.

Many are these embryos are byproducts of a process that helps create life and we should allow couples to donate them to science so they can be used for good purpose instead of wasting their potential.

Others will argue there is no such thing as excess life and the fact that a living being is going to die does not justify experimenting on it or exploiting it as a natural resource.

Si des embryons vont être détruits de toutes façons, est-il légitime de s’en servir pour la recherche ? On voit la démarche de Bush, qui revient en fait à son syllogisme du premier point. Ces embryons sont « vivants », ce sont donc des êtres vivants (notez encore une fois comment « humain » a disparu) et les détruire à des fins de recherche revient à les tuer. Pire, cela revient à utiliser les embryons comme une « ressource naturelle », avec tout ce que cela implique… Bush sur ce plan ne s’assume pas totalement toutefois, car si ces embryons sont vivants, il faut absolument :

  • trouver un moyen de leur sauver la vie : on les implante de force  ?
  • interdire la fécondation in vitro qui va détruire immanquablement des vies

Evidemment, ce sont des positions difficiles à assumer d’un point de vue démocratique…

We have arrived at that brave new world that seemed so distant in 1932 when Alduous Huxley wrote about human beings created in test tubes in what he called a hatchery.

In recent weeks, we learned that scientists have created human embryos in test tubes solely to experiment on them. This is deeply troubling and a warning sign that should prompt all of us to think through these issues very carefully.

Deux commentaires sur ce passage :

  • on voit rarement poindre Le Meilleur des Mondes d’Huxley dans ces conversations sur la bioéthique. Est-ce parce que c’est l’équivalent du point Godwin, ou parce qu’en fait nous sommes tous effectivement mal à l’aise face à ces questions ?
  • Bush est troublé par le fait qu’on fasse depuis peu des « expériences » sur les embryons humains. Mais Bush a trente ans de retard :  Jacques Testart raconte bien dans l’oeuf transparent comment il a été de fait obligé de créer des embryons à des fins de recherche pour mettre au point la FIVE. Et Testart y a probablement discuté de façon beaucoup plus rationnelle que Bush toutes ces questions, y compris du point de vue de la responsabilité des scientifiques.

Researchers are telling us the next step could be to clone human beings to create individual designer stem cells, essentially to grow another you, to be available in case you need another heart or lung or liver.

I strongly oppose human cloning, as do most Americans. We recoil at the idea of growing human beings for spare body parts or creating life for our convenience.

On invoque l’épouvantail du clonage. On juxtapose recherche sur les cellules souches et clonage humain, comme si l’un impliquait nécessairement l’autre.

Even the most noble ends do not justify any means.

Ne manque pas de sel venant de W

My position on these issues is shaped by deeply held beliefs.
(…)
I also believe human life is a sacred gift from our creator. I worry about a culture that devalues life, and believe as your president I have an important obligation to foster and encourage respect for life in America and throughout the world.

Un aspect intéressant dans ce discours est justement que Bush assume finalement totalement ses motivations. Il n’invoque pas comme on le ferait en France par exemple un hypothétique principe de précaution, il oublie en définitive ses longs préambules en forme d’écrans de fumée  pour mécréants libéraux, et en vient au fait : c’est une affaire de foi, point à la ligne.

As a result of private research, more than 60 genetically diverse stem cell lines already exist. They were created from embryos that have already been destroyed, and they have the ability to regenerate themselves indefinitely, creating ongoing opportunities for research.

I have concluded that we should allow federal funds to be used for research on these existing stem cell lines, where the life-and-death decision has already been made.

Et voici donc la doctrine Bush que vient de lever Obama : des embryons ont déjà été détruits (« tués ») pour dériver 60 lignées. L’Etat fédéral accepte de financer les recherches sur ces lignées, mais ne financera pas les recherches sur les autres lignées.

Pour conclure, je trouve ce discours en fait assez remarquable, car au fond il résume bien ce qu’était Bush. C’est d’abord un excellent discours de politicien : il marche sur une fine ligne de crête, ne dit pas plus que ce qu’il faut dire, entretient une certaine confusion sur les termes pour convaincre les interlocuteurs… C’est aussi un discours d’homme profondément religieux : Bush assume clairement que sa motivation principale est sa foi, et en tire les conséquences.

6 réflexions au sujet de « Cellules souches : la doctrine Bush »

  1. Si je ne me trompe, le discours date de 2001 ou 2002. Ce texte était en fait assez annonciateur de toutes les manipulations qui allaient suivre.

    Mention spéciale pour:
    « Even the most noble ends do not justify any means »
    Elle ne manque vraiment pas d’air celle-la!

    Après on entends ça :
    « I also believe human life is a sacred gift from our creator »
    La, il n’y a même plus besoin d’aller plus loin!

  2. Attention tout de même à ne pas dire que les sciences peuvent tenir lieu de morale. Le fait que la morale soit quelque chose de complètement rationnel me paraît douteux (même si Kant a essayé). Les sciences, comme indiqué dans le billet, peuvent pointer des absurdités dans certaines positions morales mais je n’ai pas l’impression qu’elles puissent servir de socle satisfaisant.

  3. Je pense que lorsqu’il compare les cellules souches adultes et embryonnaires, il se réfère à certaines recherches sur la « dé-spécialisation » des premières.

    Mais bon, ne pas utiliser pour la recherche les embryons surnuméraires ne leur rendra pas la vie…

  4. @ Dgns : 9 aout 2001 pour être précis
    @ jean : personne ne dit que la science devait tenir de morale, je suis d’accord. Maintenant, c’est vrai que la morale n’est sûrement pas totalement rationnelle, vu que certains aspects que nous qualifions de moraux ont été sélectionnés par l’évolution (voir par exemple chez l’ami dvanw : http://dvanw.blogspot.com/2009/03/130-effet-reversif-de-levolution.html )
    @ EtienneB : ces recherches ont-elles abouti ? A part les cellules iPS, je ne vois pas ce que ce pourrait être. Par ailleurs comme je l’ai dit ailleurs, je crois justement que les cellules iPS n’avaient que très peu de chances d’être inventées aux US pour des raisons structurelles, Enro a bien résumé le débat :
    http://www.enroweb.com/blogsciences/index.php?2009/02/08/372-histoire-de-blogs-la-reprogrammation-des-cellules-souches
    Les restrictions de Bush n’ont pas aidé ce biais vers le biomédical pur : s’il avait été plus facile de faire de la recherche sur les cellules souches, on peut imaginer que plus de gens se seraient lancés dans des travaux plus fondamentaux

  5. les opposants aux expérimentations sur les cellules souches embryonnaires justifient leur position par le fait qu’il s’agit d’une personne humaine dès la conception. vous rappelez les éléments qui justifient qu’on puisse en douter. dans ce cas il s’agirait de simple tissu vivant.

    Face aux multiples situations de tissus ou de produits humains, l’embryon est la seule hypothèse où l’on puisse valablement soutenir qu’il s’agisse d’un être humain. si on a des raisons plausibles de croire qu’un groupe de cellules est un être humain, ne doit on pas le faire bénéficier, par principe de la garantie accordée à l’être humain.
    puisque il existe des raisons valables (et non religieuses) de vouloir protéger l’être humain par principe, ne faut-il pas étendre cette protection dans un cas où l’on on est probablement en présence d’un être humain ? Et réciproquement, décider qu’un embryon a le caractère d’un tissu, pourrait apparaitre comme un moyen de contourner le régime protecteur de l’être humain.
    n’étant ni moraliste ni biologiste je fais peut-être fausse route.

  6. J’ai entendu dire que dans d’autres cultures, on accorde d’autant plus de valeur à un homme qu’il est âgé. Dans notre culture, on a plutôt tendance à  parquer les vieux dans des hôpitaux…
    Dans une société où les enfants ne survivent pas tous, il est sans doute plus naturel de ne pas trop s’attacher Ãà eux et d’accorder à  l’homme âgé la valeur de son expérience. Les espèces animales qui produisent des oeufs en très grandes quantités dont très peu survivent en sont une autre illustration.
    Pourquoi sacraliser ainsi les choses : la vie, l’homme ? Pourquoi chercher à  fixer des limites : ça c’est humain, ça ça ne l’est pas ?
    Personnellement j’aime cette idée que la valeur vient avec l’expérience. Finalement un embryon n’est qu’un amas de cellule. Il n’a de valeur que potentielle, celle de devenir un être humain, mais n’a aucune valeur réelle, parce qu’on ne lui a encore rien enseigné. Sa valeur, il l’acquerra en grandissant.

    Mais bon, Georges Bush, c’est pas celui qui est favorable à  la peine de mort et à la guerre contre le terrorisme ? La vie est sacré, donc… Il est carnivore, non ?

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