Une évaluation transparente et collégiale

Enro me signale cette tribune dans le monde qui correspond à peu de choses près à ce que je pense, vu d’Amérique :
Une évaluation transparente et collégiale

On pourra lire sur le même sujet mon billet sur la tenure track.
Je commente quelques passages:

Pourquoi, alors que la réforme actuelle se propose d’aligner la France sur ce modèle [nord-américain], nos collègues français craignent-ils le pire ? C’est qu’entre le modèle et son application, il peut y avoir un gouffre selon les universités.(…) Il est flagrant que le gouvernement méconnaît le modèle dont il prétend s’inspirer.

C’est aussi ce que je pense depuis des mois, et il est incroyable de voir qu’aucun « spécialiste » de la recherche sur la place publique française ne se soit donné la peine d’aller voir comment cela fonctionne effectivement à l’étranger. Et pour le coup, même les chercheurs ont manqué d’à-propos. Ce qui me semble catastrophique dans la situation française actuelle est de voir que gouvernement, chercheurs, populations me semblent surtout raisonner à coup de préjugés sur le système américain.

Comment s’assurer que c’est la collégialité, la responsabilité collective, et le travail en commun qui vont l’emporter sur les anciennes pratiques d’opacité et de népotisme ? Cet écueil est évité en Amérique du Nord, car nous sommes recrutés après un vote collégial, à l’unanimité, de l’ensemble des enseignants-chercheurs du département que nous intégrons, une spécificité que le gouvernement a ignorée lorsqu’il a réformé les commissions de spécialistes. La collégialité est ici la pierre de touche d’un système dans lequel les offres de recrutement, et donc le marché, sont les principaux producteurs d’une évaluation de la qualité universitaire.

Oui, le système américain est pensé, et basé sur la collégialité. Qui va même plus loin que le simple vote des enseignants-chercheurs : lorsqu’un candidat est interviewé pour un poste, il rencontre aussi les doctorants, les post-doctorants, qui en discutent avec leurs chefs et qui peuvent donc indirectement influer sur la décision. On rejoint aussi mes complaintes passées sur le processus de recrutement même en France : en Amérique du Nord, chaque candidat passe deux jours dans l’université qu’il candidate, et rencontre pendant 45 minutes chaque professeur du département. C’est ça, la « vraie » évaluation par les pairs lors du recrutement, une pratique bien différente de auditions en 15 minutes au CNRS ou pour les postes de maître de conférence. Si par miracle une tanche est auditionnée en Amérique, après deux jours passés dans le labo, elle aura suffisamment énervé de monde pour être complètement grillée, ce qui constitue la meilleure protection contre le népotisme et la magouille.

En Amérique du Nord, notre université ne nous évalue que deux fois au cours de notre carrière : après six ans pour la titularisation, puis lorsque nous sommes prêts pour devenir full professor.

Sur ce coup-là, les chercheurs français m’ont semblé un peu de mauvaise foi, en disant qu’ils étaient évalués par les pairs à chaque publication. Effectivement, la seule évaluation « qui compte », c’est celle qui vous fait progresser dans la carrière. En ce sens d’ailleurs, comme je l’ai dit ici ou là, la plus grosse évaluation pour le chercheur en France, c’est au moment du recrutement, lorsqu’il est automatiquement titularisé. Ce sont donc les jeunes chercheurs qui sont de facto les plus sévèrement évalués. On me dit que les étudiants en thèse et les post-doc en France ne se sentent pas super concernés par les réformes de statut des EC, même s’ils comprennent : moi aussi je les comprends…

Pourquoi ? Parce qu’une évaluation selon des critères académiques, qui ne se réduisent pas à la simple réputation mesurée en nombre de publications et de citations, mais aussi en termes d’inventivité, demande une évaluation compréhensive, collégiale, qui oblige nos pairs à lire nos publications afin de les évaluer à leur juste valeur. Un tel effort ne peut être répété tous les quatre ans, à moins de ne devenir qu’une formalité.

Oui, trois fois oui. C’est trop facile de publier 3 fois la même chose en saucissonnant bien les publications, c’est trop facile de « vendre » sa camelote pour gonfler son nombre de citations, c’est aussi trop facile de publier comme un malade des choses faciles plutôt que prendre des risques scientifiques. Et comment valoriser autrement ceux qui s’engagent dans la vie de l’université, en s’impliquant dans la modernisation des cours ou dans les comités hygiènes et sécurité ? Les pairs savent tous qui apporte VRAIMENT quelque chose au département, et votent en conscience et connaissance de cause.

Je reproduis la conclusion :

Quel rôle ces évaluations bureaucratiques vont-elles jouer dans la mobilité des enseignants ? Elles devraient leur servir à négocier un meilleur statut. Mais la possibilité d’avoir des statuts différenciés crée un marché des enseignants-chercheurs, et ces derniers iront chercher ailleurs de meilleures conditions de travail. L’évaluation interne et bureaucratique est donc rendue caduque et inutile dès lors que le marché produit sa propre évaluation. Car pour garder un chercheur qui obtient une offre alléchante, une université devra lui accorder les conditions qu’il exige.

On peut donc craindre que ce soit un esprit comptable, bureaucratique qui anime l’application de la réforme. Ceux d’entre nous qui travaillent aux Etats-Unis ont connu le mépris d’un gouvernement, même si c’est un universitaire qui dirige le pays. En France, il est temps d’organiser une concertation transparente dans chaque université pour éviter la mise en place de procédures de décision inadéquates qui pèseront sur les générations futures.

Oui il y a un marché des enseignants chercheurs. Et les auteurs de cette tribune ont pu faire le choix de ne pas rentrer en France. Compte-tenu du bordel actuel, de cette logique comptable manifeste, de ce mépris de la recherche et des chercheurs, de ce discours idéologique du gouvernement qui ne retient que ce qui l’arrange dans le modèle US, là encore, je les comprends.

7 réflexions au sujet de « Une évaluation transparente et collégiale »

  1. Et on me signale que l’un des auteurs, Vincent Lepinay, est un ancien étudiant et collaborateur de Bruno Latour. La boucle est bouclée en ce qui me concerne 🙂

  2. bon, ben si c’est comme ça, je me dévoile : c’est moi qui ai indiqué à Enro l’article et le lien entre Bruno Latour et Vincent Lépinay. En fait, pas sûre que c’est un ancien étudiant, je l’ai recontré en tant que tutrice des étudiants du cours de controverses aux Mines (du temps où Latour y était) je sais juste qu’il s’occupait/était impliqué dans le cours de controverses au MIT, et je crois me rappeler qu’il était ancien étudiant de BL.
    (c’est pas parce qu’on n’a pas de blog (de sciences) qu’on n’est pas actif sur le net 😉 )

  3. Salut Tom

    Juste pour préciser qu’au CNRS, l’audition finale lors du recrutement c’est plutot le dernier round. Avant, celà se prépare, et souvent bien avant. Le but c’est de se faire connaitre et faire apprécier sont travail. Notamment a travers des séminaires, des congres nationaux, des communications a droite a gauche. J’en ai fait au moins 15 les 2 années avant l’audition. Celà m’a permis de rencontrer plein de gens, et inévitablement au moment de l’audition je n’étais pas un inconnu, surtout dans une communauté forcément assez petite par la taille dans un « petit » pays comme la France où tout se sait et se dit…
    Je dis pas que c’est parfait, mais enfin c’est quand même ce qui se fait de plus équitable en France. Et hélas, tout celà est remis en cause avec la disparition du CNRS, les chaires d’exellences, la baisse du nombre de postes etc etc… 🙁

    A+
    J

  4. Pour ajouter au commentaire de John. Si t as pas le soutien du laboratoire (en tete de la liste soumise aux presidents de section) ou tu postules, c’est cuit d’avance.
    Maintenant devoir faire le tour les labos pour se faire connaitre en France, alors qu’on se fait deja le tour des conf et qu’on est connu a l’etranger, je trouve ca un peu fort du cafe.
    Une autre chose au niveau des auditions CNRS: pourquoi ya pas de short list (ca eviterait de payer des billets d’avion pour rien).

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