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La pilule menace-t-elle l’espèce humaine ?

Si j’en crois Rue89 notamment, un article paru dans le journal du Vatican s’intéresse aux effets écologiques de la pilule contraceptive.

On peut y lire notamment la déclaration suivante :

« Nous avons suffisamment de données pour affirmer qu’une cause non négligeable de l’infertilité masculine (marquée par une baisse constante du nombre de spermatozoïdes chez l’homme) en Occident est la pollution environnementale provoquée par la pilule. »

Branle-bas de combat et réactions outrées en commentaires : il est vrai que de vieux ecclésiastiques machos ne peuvent qu’être de mauvaise soi sur le sujet, n’est-ce pas ? Si je n’ai aucun doute sur les arrières pensées du Vatican (démontrer que la pilule c’est MAAAL), il n’est a priori pas scandaleux de s’interroger sur l’impact écologique de nos modes de contraception.

C’est en réalité le sujet de recherche de Karen Kidd, de l’université de New Brunswick. Il est en fait bien connu que les activités humaines ont des effets sur la différentiation sexuelle des poissons. Il semble qu’il y ait de nombreuses preuves scientifiques que les cocktails contenus dans les eaux usées « féminisent » les poissons et que cet effet soit dû aux oestrogènes contenus dans ces eaux. Dans un article assez connu paru en 2007 dans PNAS (en accès libre) Kidd a étudié l’impact sur le long terme (7 ans !) d’oestrogènes sur la population de poisson. Kidd et son équipe ont « pollué » artificiellement un lac avec des concentrations d’oestrogènes comparables à ce qu’on trouve dans les eaux usées. Les résultats sont assez terrifiants : les oestrogènes dans le lac modifient considérablement la différentiation sexuelle des poissons étudiés, aboutissant à la quasi-extinction de certaines espèces de poissons, et partant, ont un impact sur les prédateurs de ces mêmes poissons comme les truites.

Il est donc assez clair que nous rejetons des oestrogènes dans la nature, et que ces oestrogènes ont un impact écologique certain sur les poissons (disparition d’espèces, impact sur la biodiversité). De là à blâmer la pilule comme cause majeure de la stérilité humaine, il y a un dangereux grand écart. Déjà, il n’est pas clair que nous absorbions des oestrogènes dans l’eau du robinet – mais si j’en crois l’article de Kidd, les traitements des eaux usées ne sont pas super efficaces pour retenir ces hormones (voir aussi l’échange avec MAS plus bas). Ensuite, il n’est certainement pas démontré que ces oestrogènes ont un impact similaire sur l’homme que sur les poissons. Je ne vois pas comment on pourrait faire une étude similaire chez l’homme en isolant spécifiquement le rôle des hormones femelles. Néanmoins ce n’est pas déraisonnable a priori de supposer qu’une hormone humaine a un impact sur le métabolisme humain même à très faible dose si la durée d’exposition est longue. Enfin, il ne faut pas oublier que les oestrogènes sont produits naturellement par les femmes, donc pilule ou pas, sont relargués dans la nature. Si je ne crois pas vraiment aux « preuves » de l’impact sur la santé humaine que l’auteur de l’article du Vatican prétend détenir, la question ne me semble pas si ridicule que cela, et il n’est pas clair du tout a priori que l’impact de la pilule soit négligeable. Et que dirait-on sur Rue89 si les OGM avaient les mêmes effets sur les poissons que les oestrogènes que nous relargons … ?

(je suis sûr que Timothée a un avis sur la question …)

Références


Collapse of a fish population after exposure to a synthetic estrogen
, Kidd et al, PNAS 2007

Un article de The Economist sur le sujet

Un article de National Geographic sur le sujet

Ajout 7 Janvier : Billet repris sur Rue89.

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Tom Roud

Blogger scientifique zombie

10 Comments

  • Oh, je n’ai pas de doutes que le Vatican n’a pas été très catholique sur son versant scientifique. Mais bon, la question me paraît pertinente, et certainement pas tranchée vu qu’ apparemment, on pollue vraiment avec des oestrogènes et que ces hormones ont clairement un impact.

  • Je ne saisi pas très bien comment les oestrogènes des pilules peuvent toucher les hommes:
    Est-ce : Pilule => Femme => Urine => eaux usées => eaux traitées => robinet => Homme?

  • @ MAS : je ne connais pas du tout le mécanisme de retraitement des eaux usées et des relations entre eau du robinet et eaux usées, mais je dirais que c’est un mécanisme possible, non ?

  • @MAS : Sans doute les experts du Vatican pensaient-il en effet à cela plutôt qu’au cunnilingus. Quoique …

  • à Tom, Il existe en effet un cycle entre les eaux usages et le robinet. Mais il me semblait que le traitement des eaux était à  même de les purifier des substances chimiques. J’ai trouvé un document qui « semble » aller dans ce sens:
    http://www.eau-seine-normandie.fr/fileadmin/mediatheque/Expert/Etudes_et_Syntheses/etude_2008/Guide_toxique/Guide_pharma.pdf

    Voir page 4 (notée 254), la note de fin de page 6 est assez explicite, les stations d’épuration éliminent bien les oestrogènes d’origine pharmaceutique.

    Peut-être la thèse décrite prend en compte la totalité des oestrogènes et pas seulement ceux d’origine contraceptif… un oubli ballot.

  • Voir page 4 (notée 254), la note de fin de page 6 est assez explicite, les stations d’épuration éliminent bien les oestrogènes d’origine pharmaceutique.

    Kidd dit rigoureusement le contraire dans l’introduction de son papier (la référence associée est Desbrow C et al. (1998) Environ Sci Technol 32:1549–1558. ). Cela dépend peut-être du pays; je ne serais pas étonné que le processus d’épuration en Amérique du Nord soit moins efficace que le processus français, les concentrations de population y sont aussi plus importantes je crois et en général les lois environnementales plus souples …

  • bonjour tom
    Avez vous regardé du coté des pertubateurs endocriniens ( endocrine disruptors ) : qui comprennent diverses molécules dont le bisphénol A , les phtalates, le PCB etc..
    Ces substances , rejetées dans la nature pour la plupart, exercent des effets endocriniens sur diverses axes.
    Par ex : le bisphénol A est un oestrogéne connu depuis les années 30 qui sert de durcisseur plastique. Son utilisation a été interdite au canada dans les biberons , car il y a relargage de cette substance dans le contenu du biberon.
    Certains phtalaltes sont des antiandrogénes certains.
    Il a été prouvé que les plus contaminés sont les BB dés la naissance ( conta in utéro le placenta ne filtrant pas, le lait maternel contenant ces substances ) puis les petits enfants du fait de l’environemment ( nourriture contenue dans plastique, poussiére, jouets etc.. )
    Leur effet au stade foetal est prouvé chez l’animal. Pour l’homme il y a de fortes suspicions, vu l’augmentation des anomalies sexuelles ( quand il s’agit de substances oestrogénes like ou antiandrogénes like ) car pour le PCB l’atteinte est plutot thyroidienne et immunitaire.
    Mais cela n’est que la partie visible du probléme , je pense ( atteinte potentielle du systéme nerveux central , puisque les hormones influent sur le developpement cérébral , problémes immunitaires)

    OMS 2002 ca date un peu, mais c’est trés clair :
    http://www.who.int/ipcs/publications/new_issues/endocrine_disruptors/en/
    sur le BEHP ( phtalalte ) 2005 NIH
    http://cerhr.niehs.nih.gov/chemicals/dehp/DEHP-Monograph.pdf

    Il vient d’être démontré que les poissons deviennent femelles à cause de la potentialisation entre les oestrogénes like et les antiandrogénes qui polluent nos riviéres.

  • Je suis tombé sur cet article par hasard et il m’étonne un peu car il y a 3 ans de ça, en terminale S, j’ai fait un travail là-dessus en spé bio.Pour une fois avec mon groupe nous avions pris le sujet au sérieux(rendez vous avec des médecins, visite de stations d’épuration et entretient avec les techniciens…)et les résultats étaient assez édifiants.

    Anne a raison sur un point: il ne faut pas confondre oestrogene et oestrogene like (qui ont pourtant le même effet).D’aprés ce que nous avions appris lors de notre devoir la différence entre les deux et que les oestrogenes like sont assez bien éliminer alors que les oestrogènes eux ne sont ne sont pas du tout inquiétés par le retraitement. Il faut pourtant préciser que les oestrogenes passent deux fois par les stations de traitement: une fois lors du traitement des eaux usées avant de rejoindre les rivières puis une deuxième fois lorsque l’eau est prélevée dans la nature pour être envoyée dans nos robinets.

    Il faut préciser que pour les oestrogenes like le filtrage n’est pas total et que même si les doses qui passent aux travers sont négligeables pour un individu adulte et en bonne santé elles ne le sont pas pour les nourrissons.

    L’article et les commentaire traitent beaucoup des conséquences sur la fertilité masculine mais il ne faut pas oublier la fertilité féminine! En effet dans un premier temps l’absorption d’oestrogene de l’eau du robinet par une femme ne prenant la pillule mais ayant déjà des difficultés à tomber enceinte peut empêcher la procréation mais, pire, (à prendre au conditionnelle car aucune étude « sérieuse » n’avait était faite au moment ou nous avions parlé aux médecins) les différentes molécules d’oestrogenes utilisées dans les pillules ne font pas du tout bon ménage lorsqu’elles se retrouvent ensemble dans un organisme et peuvent altérer de façon irrémédiable les organes reproducteurs féminins.

    Le fait est qu’à l’heure actuelle les stations d’épurations d’eau ne sont pas conçues pour traiter ce problème, qu’il est pourtant reconnue et que des tests scientifiques complémentaires assez simples à réaliser pourraient lever totalement le doute( en l’espace de quelques années le temps d’avoir le recul nécessaire) chez les derniers sceptiques pourtant rien n’est fait.

    ps- franchement, si 5 élèves de term S sont capables de trouver ces informations et de les mettre en corrélation avec l’aide de personnes compétentes on ne va pas me faire croire que les autorités n’ont pas les moyens de se payer quelques « vrais » scientifiques pour enfin arriver à une véritable conclusion:il n’y pourtant pas grand chose à faire, les études sont déjà faites, ce n’est qu’une histoire de recoupement.

  • Je pense que le but de Karen Kidd est de démontrer rigoureusement toutes ces histoires, à l’échelle d’une population de poisson (d’ailleurs, il ne s’agit pas seulement du problème pour les individus de sexe mâle). Je crois savoir qu’il est en fait très difficile de faire de l’épidémiologie humaine, car il est extrêmement difficile d’isoler les différents facteurs, sans compter qu’il s’agit ici d’effets sur le long terme. C’est comme pour les cancers dus à l’amiante : on a eu très tôt des suspicions, mais démontrer rigoureusement que l’amiante déclenche des cancers est très difficile (et pendant tout ce temps, les industriels pouvaient dire : « il n’y a pas de preuves que l’amiante est dangereuse »). Interviewer des médecins et des ingénieurs ne prouvera malheureusement rien; seule de l’épidémiologie le pourra, mais le mal éventuel sera déjà fait.

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