"Il faudrait d'abord se demander pourquoi on veut bien figurer dans le classement de Shanghai"

La ministre de l’Enseignement Supérieur et de la recherche, Valérie Pécresse, a présenté, jeudi, son projet de réforme de la recherche. Prenant exemple sur le modèle anglo-saxon, elle entend développer la culture du résultat dans les universités. Pour Adam Roudski, maître de conférences à l’université Rouen-XXVII (Centre d’études et de recherches sur l’évolution, la politique et le blogging), et auteur de Les noyaux de l’hérétique docteur Davidson , le plan de Valérie Pécresse ne répond pas aux vraies questions.


Dans la présentation de sa réforme, Valérie Pécresse cite les Etats-Unis en exemple. Elle évoque même la création d’un « Harvard français »…

La référence principale de Valérie Pécresse est celle du « modèle anglo-saxon ». On comprend très bien pourquoi d’un point de vue idéologique : elle se réfère au libéralisme en vigueur. Mais si l’idée d’un campus à l’américaine sonne bien, il serait naïf d’imaginer qu’un modèle puisse être transposé de but en blanc d’une nation à une autre. C’est faire fi des histoires et des cultures nationales qui font que l’université anglo-saxonne n’est en rien comparable à l’université française.

Quelles sont les spécificités du modèle français ?

En Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis, l’idée d’une université où l’on a accès aux études supérieures en échange d’une modeste contribution n’existe pas. La spécificité, et la fragilité, du système français réside dans l’articulation enseignement-recherche qui est tout à fait originale. Les universités françaises doivent faire de la recherche, mais relèvent aussi du service public de l’Education. L’Etat met à leurs dispositions ses fonctionnaires, les cadres techniques. Le problème, c’est qu’elles font aujourd’hui le grand écart entre l’impératif de performance en recherche exigés par le ministère et l’enseignement pour le plus grand nombre, deux missions contradictoires. C’est à cette tension structurelle qu’il faudrait refléchir. Ce plan apporte des réponses techniques à une question politique qui n’est pas résolue.

La ministre n’est-il pas dans son rôle en cherchant à endiguer le déclin de la France au classement de Shanghai ?

Il est vrai que la mauvaise place universités françaises traduit le délitement du modèle. Mais il faudrait d’abord se demander pourquoi on veut bien figurer dans le classement de Shanghai. Par exemple, quel intérêt y a-t-il à recruter un prix Nobel âgé pour une université ?

La question se pose avec d’autant plus d’acuité aujourd’hui que les universités peuvent faire autrement, se focaliser sur l’enseignement, tandis que le CNRS se focalise sur la recherche. Beaucoup se demandent quel est leur intérêt à aller sur ce chemin alors qu’elles peuvent se développer selon des logiques totalement indifférentes à la recherche de haut niveau, et surtout beaucoup moins risquées, autour de l’université populaire par exemple. Il faudrait leur expliquer pourquoi l’Etat veut absolument être bien classé dans le classement de Shanghai. Qu’est-ce que ça change d’être 5e ou 7e ?

Valérie Pécresse dit vouloir instaurer la culture de la performance en introduisant une véritable politique de management dans les universités…

Le plan de la ministre annonce qu’elle va responsabiliser, fixer des contrats d’objectifs, évaluer et introduire le management. Entend-elle par là que les présidents d’université étaient jusqu’à présent irresponsables ? Les chercheurs et leur encadrement pratiquent perpétuellement l’évaluation : ce sont les publications ! Là encore, la question me semble mal posée. Un chercheur de haut niveau est par définition sans cesse soumis au stress de la contre-performance. Inutile d’en rajouter de ce côté-là.

La réforme prévoit également de ramener de 15 000 à 5 000 le nombre de post-doctorants afin de se concentrer sur les meilleurs. Cela vous semble-t-il justifié ?

C’est une bonne idée de resserer l’élite si les 5 000 chercheurs restant bénéficient d’un statut renforcé qui les protège réellement. Aujourd’hui ce statut est une coquille vide : les post-doc non permanents donnent dix ans de leur vie sans cotiser pour la retraite. Il y a cette idée ambiante que l’insécurité créé de la performance, mais c’est le contraire : un scientifique performant est quelqu’un qui doit avoir une confiance absolue en lui et en ses capacités. Il faut donc lui fournir un cadre protecteur qui cesse de faire peser sur lui toutes les incertitudes liées à la recherche scientifique.

Aujourd’hui, un post-doc doit multiplier les demandes de financements à son laboratoire, son université, sa commune, son département, sa région, l’Etat, etc. C’est un quémandeur professionnel, susceptible de tout perdre au moindre échec scientifique. Un militaire ou un parlementaire touchent une pension à vie pour avoir contribué à la représentation nationale. Pourquoi les post-docs qui travaillent pour la France ne disposent-ils pas d’avantages qui les dégagerait un minimum du souci de l’après post-doc ? Là encore, je constate que ces questions sont laissées de côté par la ministre.

Propos totalement déformés par Tom Roud.

11 réflexions au sujet de « "Il faudrait d'abord se demander pourquoi on veut bien figurer dans le classement de Shanghai" »

  1. bon je me suis autorisé à caviarder la partie sur la guerre froide qui ne cadrait pas et l’agenda des compétitions, mais c’est presque plausible. Amusant, non ?

  2. you prankster !!
    the Mr. Roudski post was excellent, as well

    AND Tom, your BILLET SIMILAIRES section is state-of-the-art web design, thanks

    (Is this your first Christmas in NYC ? It’s a nice time of year in the city and last night was snappy cold, just the way I like December to be. Unfortunately, though, it’s supposed to warm up this week)

  3. @John: peut-être faudrait-t-il que l’on dépossède de quelques Nobel de leurs prix !!
    Regardez svp à  ce lien — « Scientists on Steroids »
    (it’s a Canadian site discussing a Spring 2008 Nature article)

    http://www.scwist.ca/index.php/main/entry/20-of-university-academics-have-used-steroids-for-scientists/

    I don’t like to quote out of context, but this statement by an American scientist caught my attention.

    « As a professional, it is my duty to use my resources to the greatest benefit of humanity. If â??enhancersâ?? can contribute to this humane service, it is my duty to take them. »

    As a USA parent of teenagers, I’ve observed that parents who are scientists and psychologists are more likely to believe that their children’s achievement in school depends on the use of psychotropic drugs. The article states:

    â??Although most people [presumably, scientists, since it is a Nature survey] believed that children should be protected from such drugs, one-third admitted they would feel pressure to give them to their own children if other children were taking them.â?

    (of course, this is a very informal survey, and there is not a non-scientist control group of parents)

  4. Tom, my accent marks go cuckoo only in posts on your site.
    I use googlechrome, maybe I’ll post next time via IE or firefox.

  5. Merci pour vos réactions !
    @ IRA : non ce n’est pas mon premier Noel à New York, mais mon troisième… En réalité, je rentre souvent en France à Noel, comme cette année ! Sinon, pour les accents, je n’ai jamais compris pourquoi cela ne marche pas. Je soupçonne que c’est parce que je bloggue en français sur un wordpress configuré par des Américains.

    @ John : des scientifiques dopés, cela existe déjà; il y a des gens qui « dopent » leurs résultats … Les cas de fraude scientifique se multiplient, ce n’est pas pour rien 😉

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