Non classé Recherche

Balle dans le pied ?

Je continue de suivre de très loin l’actualité de la recherche française, et je suis un peu tombé de ma chaise devant une partie du discours d’Isabelle This Saint Jean dans ces deux videos (sur Le Monde et Rue89 )

L’objet de mon étonnement est le passage suivant (44 secondes dans la vidéo ci-dessus)

C’est une attaque dont la logique est profondément idéologique autour de 4 convictions. Premièrement, c’est une conception de la recherche et de l’enseignement supérieur comme profondément utilitariste, c’est-à-dire que la recherche ça doit servir à la société ce qui est une idée quand même un peu compliquée, déjà, et la société, cela devient l’économie, la recherche c’est au service de l’économie.

Je suis tout à fait d’accord pour ne pas subordonner la recherche à l’économie et ses objectifs à court terme. Mais je trouve assez étrange de sous-entendre que la recherche n’a pas vocation à être utile à la société ! Il me paraît aller de soi que les objectifs de 3% du PIB ne sont pas pour les beaux yeux des chercheurs, mais se justifient parce qu’ in fine, la société dans son ensemble bénéficie d’une façon ou d’une autre des travaux des chercheurs.

Le but et la motivation principale des métiers de la recherche est de comprendre le monde. Comprendre le monde est intéressant en soi, mais n’a pas a priori vocation à être financé par une large part des impôts des contribuables. Cependant, plus on comprend le monde, plus notre capacité d’action sur celui-ci progresse, plus les horizons s’ouvrent et plus la société progresse finalement. C’est pour cela qu’il est en fait important de financer la recherche. Lorsque j’étais en France, au moment où « sauvons la recherche » s’est lancé, on citait l’exemple du laser comme recherche purement fondamentale ayant abouti à une utilisation quotidienne, ou encore ce fameux slogan « on n’a pas inventé l’électricité en améliorant la bougie ». Ces exemples me semblaient pertinents dans la mesure où ils défendaient la recherche fondamentale en insistant justement sur son aspect utile à la société en général. J’ai du mal à comprendre ce nouveau discours du chercheur voulant en somme, faire ses recherches dans son coin en revendiquant presque son inutilité vis-à-vis de la société. D’une part, c’est de toutes façons faux, d’autre part, cela ne peut que contribuer à renforcer ce préjugé malheureux des chercheurs gaspillant les fonds publics. Ce discours très ambigu me paraît au minimum être une grosse bourde de communication.

(sur un sujet un peu similaire, quelques réflexions de Benjamin sur le CNRS)

About the author

Tom Roud

Nanoblogger scientifique, associate professor incognito (ou presque). Suivi par @mixlamalice

15 Comments

  • Sans oublier que d’une certaine façon, accroître la somme de connaissances dont dispose l’humanité, améliorer notre connaissance du monde, c’est aussi une des attentes de la société. D’accord, pas dans son ensemble, j’idéalise un peu 🙂

    Si on ne justifie la recherche fondamentale qu’en faisant valoir qu’elle sera appliquée un jour, on aura bien du mal à la défendre…

  • Salut Tom

    Pour comprendre ce que dit Thys Saint Jean faut comprendre le contexte.

    A l’heure actuelle, pour pouvoir bosser, on est tous a se battre sur des programmes blancs de l’ANR qui ne réprésentent que 30% des crédits. Les 70% qui reste sont des programmes « utilitaristes », a vision appliquée ou sociétale. Je le dis sans frustration, 70% des budgets de l’ANR va a des équipes parfois médiocres et souvent déjà bien financée (financement du PCRD, des fondations, du mécénat, des collaborations privé/public, des divers plans public type cancers ou sida etc etc…). Bref qui sont simplement sur des thématiques a la mode, tombant au bon moment au bon endroit. Et pour financer ces programmes thématiques, on étrangle financierement tout le reste, en premier lieu le CNRS qui ne file pratiquement plus rien en dotation de base.

    Celà génère enormement de tension dans la communauté, je le vis au premier plan avec les appels a projet du département « écosystème et dévellopement durable » de l’ANR. Voilà les 4 programmes thématiques pour 2009 :

    – Alimentation et Industries Alimentaires (ALIA)
    – La 6ème extinction : quantifier la perte de diversité biologique ; comprendre et agir sur les processus écologiques, économiques et sociaux qui l’accompagnent et ERANET Biodiversa
    – Systerra
    – Génomique et biotechnologies végétales

    Dans mon institut, une seule équipe a des chances de gagner a la loterie ANR et c’est pourtant la moins productive en terme de publi, d’aura internationale, et d' »exellence scientifique » comme on dit pompeusement…
    Globalement avec ça, 90% des équipes qui bosse en écologie/evolution fondamentale passe a la trappe. On se retrouve tous a se battre comme des chiffoniers sur le programme blanc ou sur des appels d’offre ERC ou le taux de succes est de 3%… 🙁

    Donc soyons clair et sans dramatisation, ce qui se joue a moyen terme c’est la survie d’une recherche fondamentale performante en France.

    A+
    J

  • @ Benjamin et John
    salut,
    je comprends bien ce que vous dites, mais je crois que ce discours est néanmoins dangereux. La recherche fondamentale EST utile, il ne faut pas dire le contraire. Elle est utile même dans l’optique d’applications pour une raison simple : on ne sait pas quelle recherche fondamentale sera appliquée demain. Donc la seule façon d’avoir de la recherche appliquée demain, c’est d’avoir une recherche fondamentale puissante et diverse aujourd’hui. En fait, c’est toujours le même problème en France : il faut se battre contre l’idée de la distillation fractionnée permanente, qu’il y a d’un côté le bon grain (la recherche utile) qu’il faut financer, et de l’autre l’ivraie (la recherche inutile) qu’il faut laisser tomber. Le problème, c’est qu’on ne sait pas ce qui est utile a priori. Imaginons que 1% de la recherche fondamentale mène à des applications, cela veut dire que 99% de la recherche fondamentale sera financée sans mener à rien d’autre qu’à une augmentation des connaissances. En France, on vit dans l’illusion qu’on peut sélectionner ce 1% a priori pour optimiser l’effort de recherche, alors qu’en réalité si on ne finance correctement que 1% de la recherche, on n’aura au final que 0.01% d’applications … Ce n’est pas que la mort de la recherche fondamentale.

    Notons d’ailleurs qu’à l’heure où on s’interroge sur la crise des vocations scientifiques, il faudrait aussi s’interroger de la même façon sur notre système de sélection, qui filtre de façon très fine et très efficace, pour finir par donner à la fin des ingénieurs qui vont faire du consulting ou de la finance à Londres à la place de scientifiques. C’est le même effet de « distillation ».

    Pour finir, je redis ce que je disais dans le billet : les chercheurs ont malgré tout des comptes à rendre à la société.

    (Disclaimer : je fais sans aucun doute de la recherche fondamentale sans applications)

  • « la recherche ça doit servir à la société ce qui est une idée quand même un peu compliquée » – elle ne dit pas que la recherche n’a pas vocation a etre utile a la societe. Ce qui est complique, c’est plutot l’idee que la societe se fait de l’utilite de la recherche et surtout de la maniere de l’evaluer. Ce qui ressort des systemes de financement mis en place actuellement, c’est que toute activite de recherche doit avoir une utilite pratique et immediate pour la societe – et la, les exemples du laser et de l’electricite montrent bien que ce n’est pas une attitude viable.

  • « il faudrait aussi s’interroger de la même façon sur notre système de sélection, qui filtre de façon très fine et très efficace, pour finir par donner à la fin des ingénieurs qui vont faire du consulting ou de la finance à Londres à la place de scientifiques » >
    Mais nooon. Tout ça c’est de l’entrisme trotskyste. Pour détruire le système capitaliste, la meilleure solution était que les plus brillants aillent directement au coeur de la bête pour y appliquer des algorithmes incompréhensibles qui feraient tout pêter. Alors que si on en avait fait des chercheurs, ben t’aurais pu attendre le crack pendant encore quelques décennies. Voilà tout.

    http://incoherently-scattered.blogspot.com/2008/09/did-physics-phds-cause-current.html

    Plus sérieusement, sur le fond du billet, je ne crois pas qu’on puisse défendre la recherche non-appliquées uniquement par une utilité future, même incertaine.
    Voir par exemple les arguments de Myers
    « His advice to press release writers is to replace “important” with “beautiful” because that’s usually the real story. He doesn’t study zebrafish development because it’s important but because it’s beautiful.  »
    A lire : le billet et les commentaires ici
    http://biocurious.com/pz-myers-science-is-not-important

  • @ pablo : oui mais tu ne peux pas dire qu’il faut investir 3% du PIB dans la recherche juste parce que la recherche c’est beau. Les biologistes du développement que je connais se sont tous lancés dans les cellules souches car c’est aujourd’hui le seul moyen d’avoir des sous pour financer leurs recherches sur le développement; plus personne au NIH ne pense que la biologie du développement est suffisamment belle pour qu’on la finance correctement. Dit autrement, tu ne peux pas réclamer plus d’argent pour la recherche au nom de la volonté de faire du beau (ça ne peut pas marcher ….). Moi aussi j’aimerais bien que la recherche, les arts et la culture aient un budget dix fois plus importants, mais ce n’est pas possible sans justifications bêtement utilitaristes …

    En disant qu’il fait du « beau » et pas de l’important, Myers se tire aussi une balle dans le pied (enfin plus exactement il tire une balle dans le pied des jeunes PI qui voudraient se lancer dans la biologie du développement « pure »). Et encore une fois, cela me semble important en soi de savoir comment un embryon se développe : en réalité, je pense qu’on ne pourra faire de la thérapie avec des cellules souches sans comprendre en détail ce qui se passe dans un embryon qui fabrique des organes naturellement.

  • Pour ce qui est de l’efficacité du discours, je suis entièrement d’accord avec toi (sauf qu’il faut quand même éviter de trop promettre).

    Mais la science a un idéal de désintéressement qu’il est bon, aussi, de rappeler. Même s’il y a loin de la pratique à l’idéal, l’idéal est quand même un guide de l’action, une référence. Si le métier de chercheur est si apprécié par le grand public, ce n’est pas uniquement pour les « bienfaits » de la science (les sondages montrent que les avis sont beaucoup plus partagés sur le rôle positif de la science). Il me semble donc pas inutile, parfois, de recontextualiser la recherche dans un projet d’humanité. Est-ce que le but de notre société est uniquement utilitaire (au sens économique) ? Est-ce que la science ne peut pas apporter AUSSI autre chose que du progrès technique ?

  • Mais tu vois, pablo, tenir un discours efficace, c’est ce que j’attendrais de Sauvons la Recherche. Evidemment qu’il faut éviter de trop promettre, évidemment qu’il y a un idéal de desintéressement, mais quand il s’agit d’aller négocier des sous avec un gouvernement qui méprise tout ce qui ressemble de près ou de loin à un intellectuel, quand il s’agit de convaincre le grand public qu’il faut financer la recherche, il vaut mieux éviter d’y aller la fleur au fusil. D’où mon agacement.

  • Je vois une autre raison pour financer la recherche fondamentale: elle permet de maintenir un savoir qui est utile aux sciences appliquées.
    Avec çà, la recherche pure ne va pas décrocher des cents et mille, mais çà me semble un point important du débat.

  • Non mais d’accords sur le fonds Tom, mais sur la forme il faut dire quoi alors devant une caméra ?
    Dire hypocritement qu’on est tous là dans les labos a oeuvrer pour trouver des applications utiles a la société ? Franchement c’est des conneries, c’est pas vrai, on est super nombreux a faire du fondamental parceque c’est vachement plus exitant et valorisant d’aller comprendre des mécanismes fondamentaux du vivant et de l’univers que de mettre au points le réfrigérateur du futur ou la tondeuse a gazon fonctionant au solaire. Je caricature mais bon, dans l’esprit du grand public, la recherche c’est surtout ce qui va améliorer son quoditien.

    Si au contraire, on tient un discours honnête et bien on affirme ce que tu disais dans un commentaire précédent, qu’il faut financer 100 projets de recherche fondamentale pour en voir 1 débouché sur du concret. Et va expliquer ça a des ménages qui ont du mal a boucler des fins de mois que leurs impots servent a financer 99% de projets de recherches ne débouchant sur rien, bin là oui tu te tires une balle dans le pieds… La réaction logique c’est : arrettons de financer les 99 projets inutiles et criblons d’entrée ceux qui vont débouché sur du concret. C’est en effet impossible mais c’est pourtant la désastreuse politique actuelle en France…

    Donc a mon avis, communiquer la dessus c’est hyper difficile et y a pas vraiemnt de réponse satisfaisante, et je le dis d’autant plus que je suis aussi convaincu qu’on est là pour etre utile a la société. 😉

    A+
    J

  • Et va expliquer ça a des ménages qui ont du mal a boucler des fins de mois que leurs impots servent a financer 99% de projets de recherches ne débouchant sur rien, bin là oui tu te tires une balle dans le pieds…

    Ben oui, mais c’est exactement cela que je reproche à la sortie d’Isabelle This Saint Jean quand elle dit :

    la recherche ça doit servir à la société ce qui est une idée quand même un peu compliquée

    C’est une idée tellement compliquée qu’il vaut peut-être mieux éviter de balancer des phrases comme cela dans une toute petite interview, car si j’étais un petit peu bas du front, j’entendrais cette phrase comme « la recherche en fait c’est souvent inutile à la société ».

  • Oui mais non…Finalement, est ce que la science, c’est pas un peu comme l’amour dans la chanson de Florent Pagny (désolé): il faut savoir donné sans rien attendre en retour. Ce qui n’empêche pas d’avoir effectivement quelque chose en retour, voir d’être déçu quand ce n’est pas le cas. Mais la démarche, l’intention, compte autant que les actes.

    Par ce que dans le fond, dire que la science doit être utile à la société, et vu que notre société c’est de fait le politique et/ou l’économique, c’est dire que la science doit effectivement être inféodé au politique et/ou à l’économique. Or c’est ce que dit (« la science doit être utile… »), et ce que fait (inféoder…) Pecresse et notre gouvernement, dans un ensemble d’une grande cohérence. Donc pour que les chercheur soit audible et cohérent de leur coté, il leur faut combattre ce raisonnement, en insistant par exemple sur le fait que ce qui caractérise la science, ce n’est pas son caractère utile…

  • Je suis pas super convaincu par l’assimilation de l’utitilite de la science a une opposition recherche fondamentale / appliquee qui est assez artificielle selon les domaines. Que les chercheurs aiment faire de la science independemment du cote utilitariste, c’est assez partage je crois par l’ensemble des communautes de chercheurs, mais cela ne veut absolument pas dire que l’interet se limite a une recherche dite fondamentale – personellement, j’aime pratiquer la recherche dans un domaine qui est par nature applique, et mon interet est totalement independant de son cote utilitariste. A l’oppose, il me semble que l’on peut faire de la recherche fondamentale dans un but utilitariste.

    Surtout, il me semble que c’est une maniere un peu facile d’eviter la question fondamentale: au nom de quoi la societe devrait financer l’activite de personnes dont la production n’aurait pas vocation a etre utile ? Dire que le but de la recherche, ce n’est pas utile, soit, mais finalement, c’est assez meprisant d’une certaine maniere. La societe peut apprecier les recherches non utilitaristes par ailleurs – tout ce qui touche a l’espace, a la physique des particules est assez populaire par exemple, et dans le genre absence d’applications a court terme, ca se pose assez comme domaines, non ?

    Bref, de ce que j’en vois, je trouve le discours global de la part des chercheures eux memes assez pauvre, finalement, et je te rejoins assez sur l’efficacite du message par ailleurs, tom.

  • On ne peut pas dire : « la recherche est utile à la société », ou le contraire.
    C’est forcément un point de vue réducteur et simplificateur.
    La bombe d’Hiroshima, c’était utile pour ceux qui se la sont ramassées ?
    On en revient bien vite au débat de J-J. Rousseau sur le bon sauvage et la nécessité ou non du progrès scientifique.
    Tout ça montre à quel point les chercheurs ont l’esprit étriqué. Forts dans leurs petits domaines réservés, mais incapables de voir un peu plus loin que le bout de leur nez.
    « La recherche est utile à la société », ce ne peut être autre chose qu’une hypothèse, hypothèse assez communément admise de nos jours dans la société, hypothèse pratique pour les politiques pour donner un peu de souffle à leurs discours mensongers, hypothèse rejettée par certains apôtres de la décroissance qui pronent l’abandon de toutes les technologies dépensières en énergie.

  • Sorry for the encoding errors 🙂
    And thanks for your blog 😉
    Despite my prior comment, I love it ;-))

Leave a Comment